22.02.2012
Un monde sans obligations
Rachel n'a pas envie de sortir.
Dehors.
Le froid, le soleil, les gens, la foule.
Les regards, le vent, la boue, les flaques d'eau.
Elle se sent en sécurité, derrière les murs épais, au chaud, protégée.
Elle regarde à travers la vitre, la vitre délicieusement protectrice, qui la sépare de cet environnement hostile.
Rachel ramène ses genoux sous son menton. Le soleil pénètre à travers la fenêtre fermée, réchauffant agréablement la pièce, s'attardant sur son front, ses mains, son cou. Le chauffage est allumé, la température ambiante élevée.
Rachel n'ouvre pas la fenêtre. Pour rien au monde, elle n'abandonnerait cette douce chaleur. Elle est bercée, protégée.
Une chaleur soporifique, apaisante.
Dehors, les gens peuvent bien courir, s'activer, trébucher, s'invectiver, Rachel ne risque rien.
Elle est chez elle, protégée, emmitouflée.
Rachel lève la tête. L'horloge affiche son verdict. 12h50.
Horreur.
Elle doit partir. Sortir. Affronter le froid.
Malgré son horaire réduit grâce auquel elle se croyait à l'abri. Ce mi-temps tant désiré qu'elle a fini par obtenir, qu'elle goûte jour après jour en poussant la porte de son appartement au beau milieu de l'après-midi ou en restant pelotonnée en chien de fusil au fond de son lit sans tenir compte de l'avancée du soleil en direction du zénith.
Elle a beau avoir réduit la durée de son travail, elle doit y retourner. Quelques heures, chaque jour. Obligée, contrainte.
S'habiller, se coiffer, enfiler son manteau et sortir. Affronter les gens, le froid, les bus, les autres.
Travailler.
Un goût amer dans la bouche, le front douloureux. L'envie de dormir, de fuir ou de disparaître.
Rachel s'accorde encore quelques minutes. Une ou deux.
Qui se transforment en une dizaine.
Personne ne s'en apercevra. On ne remarque pas ses arrivées. Ni ses départs.
Elle n'a droit à aucun commentaire. Son travail est accepté.
Pas acclamé.
Devant l'écran de son ordinateur, elle n'a qu'une envie : fuir.
Elle tergiverse, perd du temps, folâtre sur des sites d'informations, lit des recettes de cuisines et griffonne sur un bout de papier.
Elle n'a jamais envie de se plonger dans ses tâches, repousse son travail, fuit les réalités.
Elle déteste le sens du devoir, les demandes, les exigences.
Elle se sent fatiguée, épuisée, au bord d'un gouffre ensommeillé. Elle n'a qu'à fermer les yeux.
Chaque jour, elle lutte. Qu'il soit 8h ou 15h, ses paupières sont lourdes, sa productivité est au plus bas.
Elle n'avance pas, elle ne travaille pas.
Elle n'a même plus envie de sortir de chez elle. Affronter les autres, la rue, le bruit. Pour atteindre un bureau solitaire et dur, un écran d'ordinateur accusateur.
Rachel voudrait pouvoir dormir, dormir encore et encore.
Pourtant, elle n'est pas déprimée. Le week-end la transporte de joie, elle se promène sur les pavés mouillés, entre dans les cafés, parle avec animation et sautille au rythme des orchestres de rues.
Une boule d'énergie, de joie et de chaleur.
Rachel regarde encore l'horloge. 13h15. Elle est bel et bien en retard. Le temps a sauté. S'est envolé, effacé.
Il est trop tard pour s'y rendre désormais. Son retard est énorme, gigantesque. Il vaut mieux se faire porter pâle, s'absenter, rester cachée.
Pour ne pas affronter son arrivée tardive, les regards lourds de reproches, les bouches silencieuses.
Et les dossiers toujours vides qui attendent désespérément des mots, des concepts, des idées.
Elle ne peut pas. Il est trop tard, le temps a passé.
Elle ira demain, lorsque la force sera revenue, lorsque la nuit lui aura apporté une dose suffisante de courage.
Rachel resserre les mains sur ses genoux, dépose son front contre ses paumes. Son ventre crie sa défaite. Elle resserre sa prise, s'enfonce un peu plus dans la chaleur de l'appartement.
Oublier, laisser ses pensées vagabonder. D'autres univers, d'autres temps. Un monde sans obligations.
19:21 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : froid, sortir, dehors, les autres, chaleur, travail, obligations, horaires, mi-temps, fuite
09.02.2012
Une vision
Perdue dans ses pensées, tentant désespérément de lutter contre le froid mordant, Céline attend le tram.
Enfin, le wagon se profile à l'horizon. Elle s'y engouffre, soulagée.
Courageusement, Céline se fraie un passage au milieu d'un groupe de jeunes gens peu engageants et s'agrippe à la barre métallique.
Les passagers s'agglutinent, le véhicule est plein.
Et soudain, la chose se produit.
Lui.
Là bas, tout au fond.
Céline plisse les yeux.
Se contorsionne pour échapper à la barrière humaine.
C'est lui, elle le reconnaîtrait entre mille.
N'importe où, dans n'importe quelle situation.
Les larmes lui viennent aux yeux.
Céline voudrait se laisser tomber sur le sol. Pleurer de bonheur, de soulagement.
Il est là. Vivant.
A quelques mètres d'elle. Si proche, si accessible.
Céline tend le bras. Pur réflexe. Il est à l'autre bout du wagon. Elle va devoir écraser des pieds, bousculer des mères tenant des enfants en bas âge, affronter les adolescents survoltés mais elle s'en contrefiche.
Elle en est capable. Elle est capable de tout.
Pour lui. Pour l'atteindre.
Elle a attendu ce moment tellement longtemps. L'a espéré, a prié. Et voilà que par une journée glacée, alors qu'elle ne pensait qu'à la liste de courses et aux horaires de la pharmacie où elle voulait s'arrêter pour acheter une boîte d'aspirine, il apparaît.
Elle avait tant attendu ce moment. L'imaginant frapper à sa porte, contrit, désolé.
Céline rêvait également de le rencontrer un jour, par hasard, sur une plage ensoleillée ou assis tranquillement, un livre à la main, au milieu d'un parc verdoyant.
Mais jamais dans un bus bondé et glacé. Alors qu'elle a mal à la tête et la goutte au nez.
Qu'importe.
Enfin, sans prévenir, le rêve de Céline devient réalité.
Lui, celui qu'elle attendait, auquel elle rêvait, nuit après nuit, jour après jour, auquel elle n'a cessé de penser après son départ se trouve ici.
Malgré sa promesse de ne plus jamais revenir.
Malgré la rupture définitive.
Il est là. Si proche, si beau.
Brusquement, il bouge ses épaules. Rejette un sac sur ses épaules.
Céline connaît ce mouvement par cœur. Chacun de ses gestes, ses expressions sont gravées dans son cœur.
Il avance vers la sortie.
Non.
Céline doit l'en empêcher.
L'attraper. Avant qu'il ne s'enfuie à jamais.
Sa chance a sonné. Maintenant. Elle ne se représentera pas.
Céline se rue vers la sortie. Reçoit un coup de canne dans l'estomac, ressent une déchirure contre sa jambe.
Elle ne se retourne pas. Ne s'excuse pas. Elle se jette sur la porte du véhicule, en train de se refermer.
La bloque avec son sac.
Une sirène se fait entendre. Le chauffeur exige des passagers qu'ils s'éloignent des fermetures des portes. Les gens se plaignent, insultent Céline.
Elle n'en a cure. Elle est déjà loin, dehors.
Elle le voit, au loin, son sac nonchalamment posé sur l'épaule.
Elle ne doit pas crier. Non.
Surtout ne pas prononcer son nom. L'atteindre avant qu'il ne parte, avant qu'il ne s'aperçoive de sa présence.
Céline se met à courir.
Sous ses pas, la neige résonne doucement.
Céline jette ses jambes en avant, tenant son sac dans une main, son bonnet qu'elle n'a pas pris le temps d'enfiler dans l'autre.
Une plaque de glace, traitresse, la fait basculer. Céline se retrouve à même le sol, le visage douloureux, les jambes tremblantes.
Elle se relève. Reprend sa course.
Elle ne ressent plus rien. Le sang bat contre ses tempes, les froid mordant l'anesthésie.
Elle doit l'atteindre.
Encore quelques mètres.
Quelques secondes.
Quelques pas.
Le voilà. Il ne s'aperçoit pas de la présence de Céline dans son dos.
Elle pose la main sur son épaule. Son cœur menace d'exploser. Trop d'émotions, trop de sentiments contradictoires.
Il se retourne.
Céline bredouille quelques mots indistincts.
Ce n'est pas lui. Elle s'est trompée.
11:04 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : tram, bus, bondé, froid, rencontre, course, absence, séparation, retrouvailles, espoir
30.01.2012
Mais comment fait cette fille?
Stéphanie la regarde arriver le matin.
Fraîche, pimpante, le teint légèrement rosé par le froid, les lèvres pleines, souriantes.
Stéphanie la regarde s'installer à son bureau, légère, aérienne.
Stéphanie la regarde mordre goulument dans un énorme pain au chocolat sans qu'une seule miette ne vienne s'écraser sur la table.
Stéphanie regarde son clavier d'ordinateur à elle, accusateur. Un reste de sauce s'attarde entre les touches H et J, des miettes voisinent là haut entre les F3 et F4.
Comment fait cette fille ?
Comment fait cette fille pour rester toujours aussi propre ? Belle ? Souriante ?
Stéphanie jette un coup d'œil au bureau voisin. La fille rajuste sa jupe, qu'elle redescend nonchalamment sur un collant noir, brillant, sans aucun pli.
Stéphanie jette un coup d'œil à ses propres jambes. Deux gros jambons engoncés dans un pantalon trop serré. Quand elle se lève, des plis marquent sa taille. En plus, elle a oublié de le repasser.
La fille, elle, est toujours parfaite.
Lorsqu'elle croque goulument dans un sandwich, la farine ne s'attarde pas sur ses lèvres. Elle n'a pas besoin non plus d'enlever un morceau de gras coincé entre ses dents.
Stéphanie ne comprend pas. Elles ont acheté le même sandwich, au même vendeur, au même moment.
Stéphanie est en train de tordre sa bouche en un mouvement disgracieux afin d'enlever discrètement le bout de jambon cru entre sa prémolaire et sa canine. La fille, elle sourit.
Stéphanie se lève six fois par jour pour se rendre aux toilettes. Elle pince le nez, écœurée par les odeurs qu'elle a l'impression de traîner avec elle, n'appuie pas sur les portes de peur d'attraper des saletés.
La fille, elle, ne va pas aux toilettes.
Elle ne se bat pas avec le rouleau de papier coincé ni ne s'éclabousse avec les robinets qui giclent.
Mais comment fait cette fille ?
Lorsque Stéphanie ajoute une sucrine dans son café noir, sa voisine y jette une bonne rasade de crème fraiche, du sucre et du cacao. Pourtant, elle est deux fois moins large que Stéphanie.
Mais comment fait donc cette fille ?
Lorsque Stéphanie parle à ses collègues de sexe masculin, ils lui jettent un regard désolé. Parfois, même, ils l'ignorent. Ils préfèrent rester attroupés autour de la fille, l'écouter raconter sa journée et ses histoires passionnantes.
Car, pour parachever le tout, elle est intéressante. Cultivée. Intelligente.
Sans aucun défaut.
Stéphanie rêve de lui ressembler. Au moins un peu. N'acquérir qu'une infime partie de sa maîtrise, de sa grâce, de son élégance. Comprendre comment elle y arrive, de manière aussi parfaite, dans tous les domaines.
Ce matin, Stéphanie arrive plus tôt au bureau. Les yeux encore embués de sommeil, épuisée, elle se laisse tomber sur sa chaise. Elle allume son écran d'ordinateur mais ne peut s'empêcher de jeter un coup d'œil à la place de sa voisine. Parfaitement ordrée, comme d'habitude. Pas un seul papier, pas un seul crayon qui ne dépasse.
Mais comment fait cette fille ?
Stéphanie se lève et s'approche. Elle soulève les papiers. Des articles, des travaux en cours.
Tout est bien rangé, ordonné.
Découragée, Stéphanie retourne vers son poste de travail.
En chemin, elle trébuche. Encore.
Pestant, elle se retourne pour ramasser les documents de sa voisine qu'elle a fait tomber dans sa chute.
Un papier s'échappe.
Une ordonnance.
Séropram, Zoloft et Xanax.
Mais qui est cette fille ?
19:47 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : perfection, beauté, grâce, collègue, travail, dépression, antidépresseur, intelligente, parfaite, jalousie
26.01.2012
La douce solitude des matins silencieux
Bernard se lève. Comme chaque matin, il descend les escaliers sur la pointe des pieds avant d'ouvrir la porte de la cuisine avec précaution.
Il referme la lourde porte derrière lui et allume la radio. Un réveil matinal, comme tant d'autres avant celui-ci. Rituel, rassurant.
Deux tranches de pain, un expresso. La vieille machine qui ronronne, le journal de la veille négligemment abandonné sur la table.
Bernard connait ces objets. La vieille nappe usée, les assiettes, la corbeille de fruit, là bas, près de la fenêtre, dans laquelle pourrissent quelques pommes abandonnées.
Il ne les voit même plus. Tout ceci fait partie de son quotidien, de son domicile, de sa vie. Ses yeux sont usés par l'habitude, les couleurs, les formes. Il y a belle lurette qu'il a oublié que la porte du four est particulière et que l'interrupteur pour la lumière constitue une touche d'originalité dans une maison aussi banale.
Pourtant, ce matin, Bernard aurait pu descendre les escaliers en chantant. Il aurait pu laisser la porte de la cuisine ouverte tout en poussant le volume de la radio au maximum. Il n'aurait réveillé personne.
Car la maison est vide. Ce matin. Et les autres matins aussi.
Depuis hier, depuis une semaine, depuis des mois.
Mais Bernard se raccroche aux habitudes. Chaque geste, chaque détail compte. Rien ne doit changer, rien ne doit être modifié.
Il continue à marcher sur la pointe des pieds, précautionneusement. Pour ne pas les réveiller. Au cas où ils seraient là, au cas où rien n'aurait changé.
S'il laisse tout en place, s'il se comporte exactement comme autrefois, tout redeviendra comme avant. Il s'y accroche, désespérément.
Bernard n'a pas voulu ce changement. Il aimait ces habitudes, ces matins glacés et solitaires, les retours joyeux et bruyants. Ce quotidien délicieusement prévisible, ces petites habitudes qui procuraient en lui un doux frémissement.
Mais Josiane en a décidé autrement. Un soir, lorsque Bernard est rentré du travail, qu'il a poussé la porte à sept heures tapantes, elle n'était pas assise à la table de la cuisine en train de réfléchir à une recette ou grignotant des fruits séchés. Josiane l'attendait, bras croisés, droite, fière, sérieuse.
Bernard l'a écoutée. Silencieusement, ahuri.
Il a tenté de la dissuader. Lui a promis monts et merveilles, lui a offert tout ce qu'elle désirait.
Mais elle a emporté la grosse valise et est partie.
Pour l'Italie, la Grèce et puis l'Espagne. Elle avait besoin de voir le sable et la mer, de laisser les rayons du soleil lécher son corps. Un joyeux programme en compagnie d'un dénommé Carlo.
Dont Bernard n'avait jamais entendu parler. Carlo...
Bernard a été choqué. Ce soir là, il n'a rien avalé et n'a pu fermer l'œil de la nuit.
Mais le lendemain matin, il a repris ses habitudes, offrant à chaque geste toute l'énergie de son désespoir.
Un mois plus tard, Charles est venu lui dire qu'il s'en allait. Lui aussi. Il n'avait pas envie de rester seul dans cette grande maison. Seul avec son père. Sans sa mère.
Il a pris un appartement en ville.
Bernard ne lui en veut pas. C'est normal, c'est le cours des choses. Mais il espère. Charles reviendra. Dans quelques temps. Lorsqu'il sera à cours d'argent, que ses livres et ses jeux vidéo lui manqueront.
En attendant, Bernard se raccroche au ronronnement de la machine à café et aux couleurs passées de la nappe usée.
Josiane reviendra. D'ici quelques mois, lorsqu'elle sera lassée de ce Carlo, qu'elle aura profité des plages ensoleillées et qu'elle ne saura plus où aller.
Elle rentrera à la maison. Auprès de ses habitudes, auprès de Bernard.
Et Bernard l'attendra.
Sans faiblesse. Bernard aime ses habitudes. La présence de Josiane est indispensable.
Bernard n'est pas lâche. Bernard a autant besoin de Josiane que de la douce solitude des matins silencieux.
20:50 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : solitude, matin, divorce, séparation, tromperie, routine, habitudes, rituel, lâche, faiblesse
17.01.2012
Le dossier 553
Florence n'arrive plus à respirer.
Ses poumons sont bloqués, sa tête menace d'exploser, des fourmis montent le long de ses bras.
Elle n'a plus la force de se lever, encore moins de marcher jusqu'à la fenêtre.
Sa tête tourne, elle sent sa respiration se raccourcir de plus en plus.
Florence sent les fourmis dans son bras gauche. Une crise cardiaque ?
A son âge ? Impossible.
Elle doit respirer.
Se concentrer, se calmer.
Mais autour d'elle, la pièce s'est mise à tourner.
Elle ne parvient pas à retrouver son calme.
Florence sait qu'il ne s'agit que d'une crise passagère.
De l'angoisse accumulée. Un stress intense.
Mais elle n'arrive pas à respirer. Elle a beau se concentrer, répéter les exercices maintes fois révisés, elle n'y arrive pas.
Elle est incapable de décroiser les jambes, de laisser retomber les bras le long de son corps.
Si elle les détache de sa poitrine, la douleur s'intensifie. Une pierre, un poids lourd, mort, qui l'asphyxie.
Elle a besoin d'oxygène.
Florence se met à penser à la poste, au loyer, aux factures.
Et sa respiration s'accélère.
Encore et encore.
Elle a mal, elle n'arrive pas à se débarrasser de cette sensation de pesanteur sur la poitrine.
Son esprit est accaparé par les tâches irréconciliables, les deux rendez-vous à la même heure, le même jour, les travaux à terminer, les gens qu'elle doit appeler.
Toutes ces tâches l'oppressent. Elle est incapable de les accomplir, elle est dépassée, elle n'arrive plus à respirer.
Noyée sous les responsabilités, le stress, la montagne de devoirs inachevés qui grandit jour après jour et qu'elle se sait incapable d'escalader.
Le dîner chez les voisins, le désordre dans l'appartement, le dossier 553 à rendre demain alors qu'elle n'en a pas même pris connaissance.
Elle n'y arrivera pas.
Sa respiration est un sifflement.
Aigu.
Rauque.
Elle va mourir, elle le sent.
Florence a besoin d'air. Immédiatement. Tout de suite.
Elle ne peut pas bouger.
Coincée sur sa chaise, tétanisée par la pression contre sa poitrine.
Le téléphone sonne.
Florence décroche. Une amie.
Florence parle quelques minutes. Tente de répondre à son interlocutrice. La conversation s'éternise.
Florence sourit. Eclate de rire. Des blagues, des promesses.
Elle raccroche.
Et remarque que sa main a quitté sa poitrine. Le poids s'est envolé.
Les tâches à accomplir ne se sont pas réduites. Le dossier 553 reste à faire.
Mais Florence y arrivera.
19:47 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : crise d'angoisse, respirer, air, tâches, à faire, devoirs, travail, stress, burn out
12.01.2012
Sans pitié
Michel aime la réussite.
Toute sa vie est tournée vers ce but.
Il se lève tôt, avale rapidement un café et s'en va. Il préfère ne pas s'attarder. Chaque minute compte. Autant ne pas en perdre une seule.
Le soir, dans son lit, il établit la stratégie du lendemain. Il pense à tout ce qu'il n'a pas eu le temps de faire pendant la journée. Et se relève afin d'abattre une partie de son travail.
Michel est extrêmement fier de lui. Depuis la fin de ses études, il n'a fait qu'avancer, monter, progresser.
Il a d'abord fondé son entreprise qui, malgré la conjoncture économique défavorable, s'est révélée une réussite. Après avoir remboursé les emprunts, il a ouvert une filiale, puis une deuxième. Puis des dizaines.
Il est aujourd'hui à la tête d'un immense empire.
Et il ne compte pas s'arrêter.
Son carburant se nomme réussite, il a pour habitude de continuer sans jamais faire machine arrière.
Michel est fort, incroyable, magnifique. Pas comme ces perdants qu'il remarque, parfois, dans la rue, regard hagard et pieds trainants.
La démarche de Michel, elle, est souple, rapide. De longues et belles enjambées qui mordent le bitume à pleines dents.
Michel méprise les perdants. Les médiocres. Ceux qui végètent en se lamentant. Qui préfèrent se tourner les pouces et geindre au sujet de leur misérable salaire plutôt que de se lancer à l'assaut de quelque chose de neuf et de florissant. Le temps passé à pleurer et à se lamenter est de l'argent perdu. Un pas supplémentaire vers la misère et la honte.
Aujourd'hui, Michel a rendez-vous avec son frère cadet. Un mauvais moment à passer.
Une tradition établie depuis longtemps, deux heures, deux fois par année, autour d'un déjeuner. Réglé par Michel, évidemment.
Lorsqu'il regarde son frère, Thomas, Michel a de la peine à croire qu'ils sont du même sang. Thomas est l'exemple même du type raté. Un costume froissé, des yeux sans cesse tournés vers le sol ou le plafond plutôt que vers ceux de son interlocuteur, la barbe mal rasée et une légère odeur d'appartement miteux qui se dégage de sa personne.
Pour parachever le tout, Thomas n'a aucune ambition.
Il ne se plaint pas, certes, mais il n'a aucune envie de bouger ses misérables bras ballants pour créer ne serait-ce qu'une rentrée d'argent décente. Il préfère rêvasser, se promener et passer son temps à des activités peu recommandables.
Un type dégoûtant.
Quand il repense à leurs jeux d'enfants, Michel ne comprend pas que son frère, autrefois si vif et si joyeux, puisse en être arrivé à un tel degré de décrépitude.
Mais Michel n'aidera pas Thomas. Quoi qu'il arrive, il laissera son frère se dépatouiller tout seul. Michel est parvenu à son niveau grâce à la persévérance et au travail. Il ne faisait pas partie des nantis. N'avait aucune fortune personnelle ou héritage. Il a travaillé.
Il en attend autant des autres. A commencer par son frère.
Cependant, Thomas ne lui demande rien. Il se contente d'engloutir son repas en le ponctuant de remarques joyeuses et rigolotes. Il blague. Il tente même d'inviter Michel à l'anniversaire de sa fille aînée.
Une môme de sept ans. Une horreur, toujours poisseuse et braillarde.
Michel refuse poliment. Il a d'autres choses à faire.
Le déjeuner traine en longueur. Plusieurs fois, Michel consulte sa montre. Thomas fait durer le plaisir. Il aime visiblement se trouver avec cet homme influent qui est son propre frère. Il doit certainement s'en vanter auprès de ses proches.
Un sentiment de nostalgie traverse furtivement le cœur de Michel. Il revoit Thomas, petit, admiratif. Pauvre Thomas. Comment a-t-il pu se transformer en cette chose médiocre qui se contente de si peu ? Une femme laide comme un pou, deux enfants poisseux et un travail qui lui permet à peine de boucler les fins de mois.
Pauvre Thomas. Même si la pitié ne fait pas partie de ses habitudes, Michel ne peut s'empêcher de plaindre son frère. Pour peu, il lui tendrait la main. Un petit peu. Juste pour lui donner un coup de pouce. Pauvre, pauvre Thomas. Michel le plaint.
Le repas s'achève, il est temps de quitter le restaurant. Thomas se lève et, pour une fois, plante son regard dans les yeux de Michel. Il lui dit :
« Michel, sincèrement, je te plains. »
11:41 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pitié, réussite, travail, argent, empire, frère, famille, salaire
10.01.2012
Ordre et discipline
Amélie est outrée.
Arrivée à huit heures tapantes, elle a ouvert la salle et posé sa veste. Heureuse d'être la première, elle en a profité pour aller chercher le café.
A son retour, toujours aucun signe de vie. Amélie est seule dans son bureau.
Elle a attendu. Une heure. Puis deux. Tout en travaillant. Elle a avancé quelques broutilles en retard, effectué un peu de rangement.
A midi, elle est sortie s'acheter un sandwich. Le jambon-beurre du mardi.
Amélie tient à ce rituel. Le lundi, elle déjeune avec une amie, le mardi, elle achète un jambon-beurre à la boulangerie d'en face, le mercredi également. Le jeudi et le vendredi, elle se contente d'une salade pour compenser les excès de la semaine.
Amélie ne déroge presque pas à ce rituel. Elle y tient. Tout comme à l'heure de sa pause déjeuner qu'elle prend soin de planifier de 12 à 13h afin que le café de 16 heures ne soit pas trop proche du repas. Ainsi, sa digestion n'est pas perturbée.
Georges, son collègue, lui avait promis d'être là aujourd'hui afin de préparer un rapport qui nécessite leur coopération. Amélie est donc arrivée à huit heures pile, s'attendant à trouver son collègue à la porte du bureau.
Aucun signe de Georges.
A dix heures, Amélie a eu de vilaines pensées à l'égard de son collègue qu'elle s'est efforcée d'étouffer. Après tout, il peut avoir eu un accident de la circulation et avoir été emmené d'urgence à l'hôpital.
A onze heures, Amélie a cessé de regarder sa montre toutes les cinq minutes.
A midi, elle est partie déjeuner, ne pensant plus qu'à son sandwich.
A son retour, à 13 heures, le bureau était toujours vide. Amélie s'est résignée. Georges n'allait pas venir.
Ni le matin, ni l'après-midi. Sinon il serait déjà là. Mais quand même. La moindre des politesses eut été de la prévenir.
Amélie a donc avancé son travail personnel, celui qu'elle peut fournir seule.
Jetant parfois quelques regards désobligeants derrière elle, sur la table de son collègue absent. Une assiette vide dans laquelle trônent des miettes de galette des rois oubliées. Depuis vendredi dernier. Une honte. Pour rajouter à cela, une tasse à café visiblement mal rincée est posée en évidence sur tout un tas de dossiers qu'elle devra elle aussi manipuler.
Georges est un être répugnant. Cheveux hirsutes, barbe mal taillée et odeur corporelle trop marquée pour que l'on puisse affirmer qu'il prenne une douche hebdomadaire.
Depuis cinq mois déjà, Amélie maudit le jour où elle n'a pas eu suffisamment de poigne pour s'opposer à l'engagement de Georges. Elle savait qu'il se révélerait détestable et peu ordré mais à ce point ! Si seulement elle avait su !
Et puis, la porte du bureau s'est ouverte. Georges est entré, essoufflé.
Le visage rayonnant. Il lui a souri. L'a saluée.
Amélie a à peine répondu.
Elle a jeté un coup d'œil à sa montre.
14h43 !
Ils avaient rendez-vous pour préparer un dossier et il se permet d'arriver à 14h43 !
Amélie est outrée.
Elle ne comprend pas comment fonctionne son collègue. Le travail commence à 8 heures du matin et se termine à 17 heures. Du lundi au vendredi. Les congés ont lieu le samedi et le dimanche.
Georges ne semble pas s'en rendre compte. Il débarque au milieu de l'après-midi, reste jusqu'à des heures indues au bureau et revient même parfois le dimanche après-midi.
Pour parachever l'horreur, Georges n'obéit à aucun schéma fixe. Parfois, il vient le matin, parfois l'après-midi. Il est certains jours extrêmement productif et affiche tantôt un air maussade. Il ne répond à aucun horaire fixe ni clairement établi.
Même si Georges et Amélie sont libres d'organiser leur travail comme ils le souhaitent, Amélie estime qu'une vie bien rangée et un ouvrage bien cadré sont essentiels à la réussite professionnelle. L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt.
Une telle désorganisation désole Amélie. Elle ne peut la comprendre. Georges est une plaie, un résidu.
Et en plus, il joue dans un groupe de rock. Pas même de la vraie musique. Du rock. Il hurle des paroles sans queue ni tête en maltraitant une guitare. Et il lui a même avoué un jour qu'il ne savait pas lire une partition. Alors qu'il se dit musicien !
C'est absolument n'importe quoi ! Il paraît qu'il est même payé pour ses concerts ! Vraiment, Amélie est choquée. Elle qui joue de la trompette dans la fanfare du village depuis des années sait ce que c'est que de la musique et ce qui n'en est pas. Elle ne comprend pas que Georges puisse être payé pour une ânerie pareille. Aucun travail, aucune discipline.
Des hurlements et quelques accords dissonants.
Et en plus il pue.
Vraiment, trop, c'est trop. Amélie est outrée. Elle ne veut plus travailler avec cet énergumène.
Elle prend ses affaires et s'en va. Georges se débrouillera avec le rapport.
20:18 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ordre, discipline, horaire, obligation, travail, rapport, rock, musique, puer, odeur corporelle
04.01.2012
Le prix de la liberté
John se sent cerné.
Aucune issue. Aucun abri.
Il est entouré de toutes parts, acculé.
Ses yeux vont et viennent autour de lui. Il tente d'apercevoir les visages, de les repérer. Tous. Ne pas en manquer un seul.
Mais la rue est pleine de monde. Des gens qui déambulent, sacs dans les mains, qui parlent, qui rient, qui se dépêchent.
L'un d'entre eux pourrait le reconnaître.
John doit faire attention. Rester discret.
Surtout ne pas montrer qu'il est là, ici, au beau milieu de la rue.
Se terrer derrière les passants, remonter le col de sa veste, enfoncer son bonnet sur ses yeux.
Mais pas trop. Afin de ne pas verser sur la pente louche du camouflage. Qui attire automatiquement l'attention.
La nervosité est à son comble.
John sent ses jambes se dérober. Il déteste ce qu'il est en train de faire.
Trop de stress, trop d'angoisse, trop de nervosité.
Alors qu'il pourrait être assis, tranquillement, à l'abri, sans arrière-pensée, à sa place.
Mais John a décidé de prendre des risques. Pour son bien-être, pour son équilibre. Et surtout parce qu'il en avait envie.
John a bisé la monotonie. Enfin. Pour la première fois de sa vie, après dix ans passés dans ces locaux, à se demander s'il allait oser, il l'a fait.
Ce matin, John a appelé la secrétaire. Il a pris une voix enrouée. Annoncé qu'il était malade, qu'il devrait rester au fond de son lit. Un jour ou deux. Peut-être même trois.
Puis il a raccroché. Extrêmement fier. Un sentiment de puissance lui a fait relever la tête, soulever les épaules.
Le petit employé modèle devenu un super héro.
Un sentiment qui s'est vite résorbé. Rapidement, John s'est ennuyé. Allumer la télévision dès le matin ? Pour quoi faire ? Lire un livre ? Il n'en avait pas envie.
Il a avait besoin de liberté. Rêver, se promener, flâner.
Alors John a décidé d'aller en ville.
Fureter entre les boutiques, observer les passants.
Mais sitôt arrivé, l'angoisse est apparue.
Et si ses collègues se rendaient en ville pour déjeuner ? Et s'il croisait la secrétaire du bureau d'à côté qui ne travaille qu'à mi-temps ? Et si...
John a pris peur. Peur qu'on le reconnaisse, peur qu'on l'accuse de ne pas être à sa place, au bureau ou fiévreux au fond de son lit.
Une journée de liberté qui peut lui valoir la perte de son emploi. Le chômage. La misère.
John est paralysé. Il voudrait se terrer.
Dans une cave, sombre, invisible. Ne plus ressortir. Jusqu'à la disparition de sa maladie factice.
Il n'ose pas même reprendre le bus en direction de chez lui. Et si le chauffeur le reconnaissait ? Et si quelqu'un parlait ? Le voyait ? L'apercevait au loin ?
John s'en veut terriblement. Il aurait dû aller travailler. Respecter la routine, l'habitude.
Cette prise de risque se révèle beaucoup trop dangereuse. Insupportable. Détestable.
Et s'il tombait malade pour de vrai ? La semaine prochaine ? Il ne pourrait plus se faire porter pâle. Serait obligé d'aller travailler fiévreux, la goutte au nez.
Non, définitivement, John ne recommencera plus.
Cette journée lui a servi de leçon.
La liberté n'est pas faite pour lui.
20:14 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : liberté, travail, routine, obligation, maladie, congé, emploi, rêver, flâner, traqué
12.12.2011
La vieille n'a qu'à crever!
Catherine s'est ruée sur une place laissée miraculeusement vacante, dans le tram.
Affalée, elle regarde les usagers s'entretuer.
Elle voit la vieille femme s'agripper tant bien que mal à la barre, lui jeter un regard suppliant.
Catherine détourne les yeux.
Elle n'a pas envie d'aider.
Elle en a plein le dos. Plein le dos d'aider les autres, de répondre présente à toutes les sollicitations, d'être gentille et prévenante.
La gentillesse, elle l'envoie balader.
Aujourd'hui, elle a décidé d'être sèche, méchante, hargneuse.
Tant pis pour les autres, tant pis pour le monde entier !
Elle en a marre d'être traitée comme une moins que rien, oubliée malgré tous ses efforts et ses attentions constantes.
Si elle n'avait rien fait, si elle avait été égoïste comme eux, comme les autres, elle serait exactement dans la même situation. Elle ne retire rien de ses efforts constants.
Peut-être même que si elle avait été un peu plus méchante, elle aurait gagné davantage.
Rendre service...A d'autres... Jamais plus on ne l'y reprendra.
Dès à présent, Catherine devient égoïste. Elle ne pense qu'à elle, plus qu'à son délicieux confort personnel.
Catherine lance un regard haineux à la vieille femme dont la main s'accroche désespérément à la barre métallique, ballottée entre le punk à la musique tonitruante et l'homme d'affaire qui beugle dans son Smartphone.
Voilà des mois qu'elle se démène. Elle a emmené sa mère à l'hôpital lorsque celle-ci s'est cassé la jambe, véhiculé son frère à l'aéroport à l'occasion de ses nombreux voyages, invité tout le monde chez elle après avoir cuisiné des heures durant.
Sans jamais rien recevoir en retour. Ni de sa mère, ni de son frère. Aucune invitation, aucun téléphone. Aucun remerciement. Mis à part pour demander un service.
Evidemment.
Mais Catherine ne s'en formalisait pas. Elle se disait qu'un jour ses efforts porteraient leurs fruits. Qu'elle serait récompensée.
Mais là, trop, c'est trop !
Elle n'a plus du tout envie de continuer. Elle ne veut plus les voir. Sa famille, ces gens abjects !
Elle les exècre.
Et dire qu'elle l'a appris par la bouche d'une amie. Qui ne lui voulait pas de mal. Elle se demandait simplement pourquoi Catherine n'était pas présente.
Parce qu'elle n'avait pas été invitée, voilà pourquoi !
Catherine bouillonne. Non, jamais plus elle ne les appellera. Ils sont allés trop loin. Définitivement trop loin.
Organiser la fête d'anniversaire de sa mère. Sans elle. Son frère, sa femme et sa mère. Sans même la prévenir. Ni lui envoyer une invitation. Un simple coup de téléphone aurait suffit.
Mais non, on ne l'a pas jugée digne d'être présente.
Ou pire encore, personne n'a pensé à elle. Trop transparente. Trop gentille. Trop serviable.
A la pensée de cette fête, qui s'est déroulée derrière son dos, à son insu, Catherine ne peut s'empêcher de réfréner la nausée qui lui monte à la tête. Elle voudrait casser, broyer, déchirer.
Ils sont ingrats, leur mesquinerie est inqualifiable.
Catherine ouvre son sac. Sur son portable, un message de son mari. Si doux. Si gentil.
Catherine ne peut s'empêcher de sourire.
Elle se lève et va offrir sa place à la vieille dame, qui se confond en remerciement.
18:57 Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : tram, bus, bondé, vieille dame, égoïste, famille, frère, mère, aide, serviable
09.12.2011
Trahison et côtes de porc
C'est fini. Tout est fini.
Des semaines, des mois, des années jetées à la trappe. En quelques mots. En quelques secondes.
Un coup de gomme sur une vie entière, des rêves, une réalité.
Laure est choquée. Son cerveau erre dans des sphères dont elle ne soupçonnait pas l'existence. Ses mains se promènent sur les meubles, les rampes d'escaliers, les murs. Elle ne sent rien. Ses doigts sont lourds, engourdis.
Elle vit sur un nuage épais. Entourée de brouillard et d'obscurité. Elle ne distingue rien, elle ne sait pas où poser ses pieds.
Laure se remémore la journée d'hier. Elle s'est levée, rendue à la salle de bain. Puis, elle a allumé la machine à café.
Des gestes simples, habituels, rassurants. Ils ont bu leur café, ensemble, comme toujours, comme chaque matin.
Puis, ils se sont rendus au travail. Une journée classique, comme des centaines d'autres avant celle-ci, des journées qui se ressemblent et qui rassurent, sécurisent, apportent douceur et sérénité.
Mais le soir, lorsque Laure est rentrée du travail, tout a basculé.
Au début, elle n'a rien remarqué. Elle a posé les courses sur la table de la cuisine et a entrepris de les ranger, tout en récitant à Nicolas le menu du dîner. Purée, côtes de porc et petits pois.
Nicolas n'a pas entendu. Ou pas écouté. Mais Laure ne s'en est pas formalisée.
C'était normal. Il arrive parfois à Nicolas de penser à autre chose. Son travail, ses amis. De temps à autre, il envoie des sms, joue avec son Smartphone ou regarde la télévision. Laure a l'habitude. Elle ne s'en formalise pas. Ils se connaissent tellement bien !
Entre eux existe une grande liberté. Elle ne lui a jamais interdit de voir ses amis. Ou de traiter sa mère de vieille harpie. Ils se disent tout, sont honnêtes l'un envers l'autre.
Laure passe la main dans ses cheveux. Elle refuse de retracer mentalement cette soirée. Elle voudrait l'effacer. L'oublier. Comme on a pu effacer sa vie. D'un trait. Simplement.
Mais elle ne sait pas comment faire. Dans sa tête, les mots résonnent. Des mots violents.
Ils se heurtent contre les parois de son crâne, s'enfoncent dans son estomac. Pliée en deux, elle tente d'oublier la douleur. Elle voudrait pouvoir lire, s'enfoncer dans une autre vie.
Ce matin, Nicolas lui a téléphoné. Il lui a demandé comment elle se sentait.
Elle lui a répondu qu'elle allait bien. Qu'elle avait versé quelques larmes et qu'elle se sentait mieux maintenant. Qu'elle devait le laisser pour terminer le repassage avant de partir au travail. Qu'elle allait être en retard.
Elle se serait giflée. Insensibilité. Contrôle. Normalité.
Au fond d'elle, les mots s'entrechoquaient, se menaçaient, se disputaient. Elle aurait voulu les lui lancer au visage, lui écraser son mépris et sa douleur, son incompréhension. Mais elle n'en a pas été capable. Elle n'a su lui montrer que ce qu'il attendait d'elle, son éternelle nonchalance, ses habitudes et son agenda bien ordonné.
Laure chancelle et s'écroule. Elle ne sait plus vers quoi se tourner, à qui parler. Son réflexe est toujours le même. Elle voudrait appeler Nicolas et lui raconter. Chercher auprès de lui un réconfort. Mais elle sait que c'est désormais interdit.
Elle n'a personne d'autre. Aucun ami. Aucun confident.
Quelques collègues peu désireux d'entendre ses lamentations. Elle n'a jamais été proche de sa famille.
Elle n'a que Nicolas. Lui seul la comprend et la connaît. Son confident, son ami, sa vie.
Mais elle ne peut plus l'appeler.
Tout est terminé, fini, envolé.
Les détails de la soirée se pressent devant les yeux secs de Laure. Elle revoit le canapé, le sac de courses, la casserole dans laquelle elle a versé l'eau bouillante.
Mais elle n'aperçoit pas Nicolas. Elle ne parvient pas à se souvenir de son visage, de sa posture, de son attitude. Elle n'y a pas pris garde. Par habitude, elle l'a à peine regardé. Considéré la situation comme une donnée acquise, une soirée supplémentaire en tête à tête. Le dîner, un peu de télé avant de fermer les yeux. C'est ce qu'ils font tous les soirs. Faisaient. Laure ne sait plus.
Laure se souvient qu'elle tenait dans sa main une côte de porc. Nicolas s'est mis à lui parler. Elle n'a pas écouté. Elle pensait à la viande, à la noix de beure qui fondait dans la poêle.
Puis, elle s'est rendu compte que Nicolas lui racontait quelque chose d'important. Elle s'est forcée à écouter.
Il lui parlait de son travail, des gens qu'il fréquentait. Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui racontait cela avec un air aussi sérieux.
Elle connait ses collègues. Elle les a déjà rencontrés. Plusieurs fois.
Puis il a parlé du week-end d'entreprise. Celui qui a eu lieu l'an passé, à la montagne. Elle s'en souvient. Elle était restée là, seule à la maison, à regarder de vieilles séries télévisées.
Il a hésité quelques instants. Puis il a parlé de quelqu'un dont Laure n'avait jamais entendu parler. Une jeune femme. Qui servait au café du village.
Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui en parlait maintenant. L'avait-il rencontrée en ville par hasard ? Lui proposait-t-il de l'inviter à la maison le week-end prochain ?
Laure écoutait Nicolas avec indulgence. Elle se rendait bien compte qu'il voulait lui demander quelque chose mais qu'il n'osait pas le formuler. Elle a essayé de l'encourager. Lui a posé des questions sur cette femme. Est-elle gentille ? Quels sont les plats qu'elle préfère ?
Nicolas a eu l'air encore plus embarrassé. Il a bafouillé. Mais il n'a pas répondu.
Laure a soupiré. Il semblait vraiment hésitant. Peut-être avait-il simplement passé une mauvaise journée au travail.
Nicolas a continué à lui parlé de cette fille. Comment s'appelle-t-elle ? Laure n'arrive même pas à s'en souvenir. Tania, Thalia ou quelque chose d'approchant.
Et tout à coup, Nicolas lui a dit les mots. Tranchants, nets. Il n'a plus bafouillé, il était sûr de lui, son regard était honnête et droit. Il n'a pas baissé les yeux, il n'a pas pleuré.
Laure a cru à une blague. Elle a voulu rire.
Mais elle en était incapable. Elle ne savait pas quoi dire. Elle a regardé ses pieds. Puis ses mains. Elle tenait encore la côte de porc crue entre ses doigts. Elle a fait remarquer à Nicolas que si elle ne s'activait pas le dîner allait être immangeable.
Il l'a regardée d'un air étrange. Inqualifiable. Un mélange de mépris et de pitié. Un air qu'elle ne veut plus jamais, quoi qu'il arrive, inspirer à qui que ce soit.
Elle a tout de même réussi à trouver les mots pour lui demander. Depuis quand ? Combien de temps ?
Une année. Depuis ce week-end d'entreprise à la montagne.
Une année durant laquelle il est rentré parfois un peu plus tard, durant laquelle le nombre de ses réunions a légèrement augmenté.
Laure n'a rien remarqué. Aucun changement.
Nicolas prétend pourtant qu'il lui a montré des signes. Ne sachant comment aborder le sujet, il a laissé traîner des preuves. Partout. Dans toute la maison. Puis des mots. Des anecdotes.
Laure n'a rien vu, rien entendu.
Nicolas a fait ses valises. Il n'est pas resté dîner.
Laure a débarrassé son assiette de la table et a mangé seule les côtes de porc. Les deux. Pour ne pas laisser de restes dans le frigo. Parce que la viande ne se garde pas très longtemps et qu'elle a prévu autre chose pour demain.
Ensuite, elle est allée se coucher.
Laure se déteste. Elle aimerait pouvoir manifester sa douleur, battre Nicolas jusqu'au sang, se venger, crier, hurler.
Mais elle n'en fait rien. Elle n'est pas comme cela. Les émotions se pressent au fond de son cœur. Elle les ravale. Tranquillement, calmement. Rigueur. Maintien.
Elle effectue le repassage, range quelques objets.
Elle veut que tout soit propre, ordré.
Au cas où Nicolas désire revenir, au cas où cette soirée n'est qu'un mauvais rêve. En attendant. Laure va travailler.
14:04 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : trahison, amant, maîtresse, séparation, couple, incompréhension, côtes de porc, dîner, habitudes, routine



