31.10.2011
Les langueurs désespérantes des pâles dimanches après-midi
Il regarde à travers la vitre fermée.
Le béton. Le bitume. La grisaille.
Il ne pleut pas. Il ne fait pas froid.
Mais il ne fait pas beau non plus.
La quiétude, le calme, la médiocrité. Une absence d'extrêmes. Température passable. Temps passable.
Et un dimanche après-midi.
Jour médiocre. Sans folie.
Le temps des déjeuners qui s'éternisent chez les beaux parents. Des tisanes tièdes. Des pâtisseries de la veille légèrement rassies, légèrement vieillies. Mais pas trop. Juste assez pour donner un goût de dimanche. De dimanche qui s'éternise.
Ou de l'attente, désespérée, des heures qui s'égrènent derrière une fenêtre close, l'attente du lundi, du réveil et du renouveau infernal.
Il n'a pas envie d'y aller.
Et se lever. Tôt. Trop tôt.
D'enfiler son manteau, ses chaussures, d'avaler le même petit déjeuner les yeux embués de sommeil, l'estomac encore secoué par les rêves avortés.
Cinq jours entiers, cinq jours immensément longs avant le renouveau du vendredi, l'annonce de l'espérance, de la vie, de la fête, de la joie.
Les soirées entre amis, les dîners, les beuveries, la vie.
Boire jusqu'à plus soif, s'affaler derrière la porte sans pouvoir y entrer la clef, dormir sur le palier en ronchonnant.
Rire de ses exploits, se vanter devant les autres, s'amuser, tournoyer, vivre et vivre encore.
Une vie qui commence le vendredi soir. Et qui s'achève lamentablement aux alentours de midi. Dimanche. Dimanche après-midi.
Il regarde à travers la vitre. Rien n'a changé. Toujours le même béton. Les mêmes arbres, qui émergent de la grisaille. De son crâne douloureux, de ses pensées obscures.
Un dimanche vide. Du temps perdu.
A se lamenter. A pleurer la perte du week-end qui s'en va, lamentablement, à travers les déjeuners trop polis et les regards en coins, à travers les obligations familiales et l'ennui, inexorablement vers son terme, vers le début de la semaine, le lundi fatidique.
Il a toujours détesté les dimanches. Enfant déjà, il regardait à travers la vitre. Il regardait le vent s'engouffrer dans les arbres, la neige tomber, la pluie dégouliner. Il regardait les voisins qui rentraient, les ballons abandonnés, les jeux délaissés.
Il priait pour que le temps s'allonge, pour que le lundi ne revienne pas, pour que la semaine disparaisse.
Mais inexorablement, malgré ses prières, malgré ses suppliques, malgré ses stratagèmes auprès de ses parents pour paraître malade, le lundi revenait, les cahiers et l'école également.
Adolescent, il haïssait les dimanches. Réveillé à quatre heures de l'après-midi, le crâne défoncé par une soirée trop arrosée, il était incapable de répondre aux questions pressantes de ses parents, de jouer son rôle au sein de la famille, de sortir le chien et d'aider à déblayer les feuilles mortes de l'entrée. Le dimanche était pour lui une plaie, un jour maudit, le couloir de l'attente, les quelques minutes de sursis du condamné avant l'exécution de la sentence.
Et aujourd'hui, encore jeune mais déjà vieux, attifé d'une belle famille et d'amis trop pressants, il exècre ce jour maudit. Il voudrait pouvoir l'annuler, le biffer, le brûler. Les dimanches devraient être interdits.
Ils sont synonymes d'ennui, de regrets et de faux airs enjoués devant une belle famille pâlie par ce jour déclinant, aux odeurs de choux et de ragout qui l'accueille invariablement, semaine après semaine, le dimanche après-midi.
Il voudrait tout envoyer promener. Décréter l'interdiction du dimanche après-midi, du sursis avant la reprise du travail. Il voudrait promulguer des journées entières de congé, des interruptions sans fin, des amusements éternels.
Ou biffer simplement cette journée du calendrier, s'amuser le samedi et se réveiller le lendemain au bureau, fringant, fort de sa soirée et de ses rêves non effacés par les couleurs blafardes du dimanche.
Mais il n'est qu'un pion parmi d'autres, un éternel condamné, avalé par la routine des semaines, par la marche du monde et du temps, par les obligations, les amis et les proches.
Il se sait condamné, condamné à revivre, semaine après semaine, année après année, toute sa vie durant, les langueurs désespérantes des pâles dimanches après-midi.
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28.10.2011
Monologue
Françoise la regarde.
La figure animée, les gestes, les mains.
Elle parle. Elle parle.
Encore. Toujours.
Françoise aimerait placer une phrase. Un mot. Une anecdote. Ne pas se laisser aspirer par le flot des mots, emporter par la vague des histoires de son amie.
Françoise regarde sa montre. Délicatement. Sans insister. Le temps passe. La soirée se prolonge.
Elle aimerait suggérer à son amie de se lever. De rentrer chez elle et de la laisser dormir. Enfin.
Mais Françoise n'ose pas. Elle est trop bien élevée. Trop encrée dans des concepts, des schémas. On ne chasse pas une amie. On l'accueille, on lui cuisine les meilleurs plats, on débouche la meilleure bouteille.
Et l'amie en est consciente. Elle profite. Elle s'empiffre. Et elle parle.
Elle parle. En continu. Un flot de mots. Des mots qui forment des phrases. Mais des phrases plates. Fades. Sans relief.
Françoise étouffe un bâillement. Elle a perdu le fil.
Elle pense à demain. A la journée qui l'attend. Aux coups de téléphones qu'elle doit passer.
Elle pense à l'heure qui avance, au temps de sommeil qui se réduit comme peau de chagrin.
Dans sept heures déjà le réveil viendra la tirer violemment hors de ses rêves. Et elle n'est pas encore couchée.
Elle doit écouter le monologue de son amie. Doux, constant. Morne et sans vie.
Françoise est obligée de rester attentive. Elle ponctue le dialogue de petites questions. De mots simples. D'acquiescements qui montrent qu'elle écoute et qui procurent à l'amie des joies extrêmes.
Françoise sent ses pensées dériver. Elle repense à avant. A autrefois. A leur enfance.
Dix ans qu'elle ne l'avait plus vue. Et voilà qu'elles se sont rencontrées, par hasard, au mariage d'amis communs. Elles ont parlé. Un peu.
Françoise a été intriguée. Elle l'avait imaginée changée, grandie.
Mais elle a l'impression qu'elle a toujours quinze ans. Toujours le même air goguenard, les mêmes blagues qui ne font plus rire personne.
L'amie a essayé d'inviter Françoise chez elle. Par politesse, celle-ci a préféré recevoir son amie à son propre domicile.
Erreur fatale.
L'amie est une glue.
Gentille mais visqueuse.
Elle entre dans l'appartement, s'assied et parle.
Elle parle.
Encore.
Toujours.
Le flot de parole semble ne jamais pouvoir se tarir. Elle ne se plaint pas. Elle ne fait pas rire. Elle ne débat pas.
Elle parle. Platement.
Sans intérêt.
Françoise est forcée d'écouter, de répondre, de relancer.
Elle voudrait dormir, chasser l'intruse.
Mais elle n'ose pas. L'amie n'est pas désagréable. Elle n'est pas méchante, elle n'est pas mal élevée.
Elle est juste différente.
Différente de Françoise, de sa vie, de ses envies.
Les années ont creusé des sillons. Puis un fossé. Elles vivent, dorment, mangent et respirent dans la même ville mais leur existence n'ont rien de commun.
L'amie est devenue le prolongement de ce qu'elle a toujours été. Françoise également. Mais les années ont grandi les marques, approfondi les envies, forgé les caractères.
Les minces différences de l'adolescence se sont transformées en un puits d'incompréhension.
Françoise ne déteste pas son amie. Elle ne lui en veut pas. Elle a juste envie qu'elle parte.
Qu'elle quitte son appartement et la laisse enfin seule. Seule avec sa vie actuelle, ses envies, ses habitudes.
L'amie ne semble pas se rendre compte des changements produits par le temps. Pour elle, Françoise est toujours la même. Et elle parle, parle, parle.
Françoise étouffe un bâillement. Puis un second. Regarde sa montre.
Enonce une phrase pleine de sous entendus.
Parle de son travail, qui commence tôt, demain matin. Très tôt.
L'amie ne semble pas pressée. Elle acquiesce. Et elle parle. Encore. Toujours.
Elle parle. Elle parle.
Enfin, aux alentours de deux heures du matin, alors que Françoise a décroché depuis longtemps, qu'elle ne répond plus que par monosyllabes, l'amie se lève, l'embrasse et se dirige vers la porte.
Non sans l'assommer d'une dernière tirade. Longue. Infinie.
Elle parle. Encore.
Françoise l'imagine faire marche arrière. Revenir s'installer sur le canapé et demander une tasse de café.
Françoise a l'impression d'être un monstre. Un monstre intolérant, incapable de comprendre et d'accepter. Les différences, les changements.
Enfin, l'amie s'en va.
Françoise referme la porte.
Elle prie pour que l'amie n'ait rien oublié, pour qu'elle rentre sagement chez elle.
Puis elle se met à pleurer. De grosses larmes de joie, de soulagement. Elle a eu devant les yeux l'exemple parfait de ce qu'elle craignait de devenir, l'exemple parfait de ce qu'elle ne sera jamais. Elle esquisse un petit pas de danse, léger, aérien, célébrant sa vie, la sienne, celle qu'elle affectionne et qu'elle chérit plus que tout au monde.
Françoise reverra son amie.
Un jour.
Dans dix ou vingt ans.
13:29 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : monologue, dialogue, soirée, amie, amitié, temps, adulte, enfance, adolescence, changements
20.10.2011
L'attente du verdict
Il y a passé des mois.
A lire, à jouer, à répéter.
Il le connaît sur le bout des doigts.
Les notes résonnent dans sa tête, dansent devant ses yeux, la nuit, dans le noir.
Une année entière passée à travailler, à s'entraîner, à revoir.
Sa production. Sa création.
Des nuits complètes passées dans le petit sous sol glauque, le casque vissé sur la tête, les doigts frôlant le clavier.
Une écriture compulsive, des ratures, des retouches.
Au point que la première partition n'est plus reconnaissable.
Le chemin parcouru est immense, incommensurable.
Il se souvient du début. Des premiers jours. De l'époque où le projet s'est formé dans sa tête. Ses idées étaient vagues, de simples concepts aux contours flous, à la substance inexistante.
Il a travaillé.
Beaucoup. Enormément.
Il a sacrifié des soirées, des nuits, des semaines.
Il a vécu en ermite, en ours solitaire.
Son visage s'est creusé, des cernes sont apparues sous ses yeux.
Il a douté. Beaucoup. Tout le temps.
Et si tout cela n'était qu'une vaste fumisterie ? Une imposture ?
Mais au plus profond de lui-même, il y croyait.
Il ne voulait plus s'arrêter. Le projet était en route, il n'avait pas le choix. Il devait continuer.
Malgré sa pâleur, son été passé entre quatre murs, ses pupilles s'illuminent.
Son visage rayonne. Il est fatigué, épuisé mais heureux.
Une sensation de devoir accompli.
Un bien être intégral qui parcoure son corps. Il sent, il sait.
Il approche du terme.
La partition est prête. Il la connaît. Il la maîtrise. Les yeux fermés, le son coupé.
C'est sa création, sa production. Il l'a réalisée tout seul, dans aucune aide, sans aucun conseil.
Personne n'avait le droit de descendre dans son sous-sol pour l'écouter. Il a travaillé en compagnie de ses seules pensées. Son inspiration l'a guidé.
Et maintenant, tout est prêt.
Il pourrait encore répéter. Un peu, beaucoup. Rien n'est jamais parfait. Réécrire un passage. Ou plusieurs.
Mais il sait que le délai s'achève dans peu de temps.
Qu'il serait capable de tout recommencer.
De toute façon, il n'en peut plus. Il sent que la partition est arrivée à maturation. Elle est là, terminée, prête à être présentée.
Mais il doute.
Un doute vicieux, pernicieux.
Qui s'égoutte doucement dans ses veines, pénètre son cerveau, ses mains, son cœur.
Il n'a présenté son travail à personne. Une année de solitude.
Il a pu produire n'importe quoi.
Un raté, une chansonnette.
Il sait pourtant qu'il doit maintenant révéler le fruit de son dur labeur.
Lui faire rencontrer la lumière.
Les critiques, l'adversité.
Il voudrait le garder pour lui seul. Bien au chaud, dans sa tête, à l'abri du monde, des autres, de la violence et du jugement.
Enfermé dans une boîte, à l'intérieur d'une grosse malle poussiéreuse.
Mais il n'a pas le choix.
Il doit présenter son travail.
Demain ou lundi.
Il ne peut plus attendre. Le délai s'achève.
Et si sa partition se révélait mauvaise ?
Sa production entièrement refusée ?
Critiquée et piétinée ?
Il serait détruit. Anéanti. Prêt à se jeter sous les roues d'un train, par la fenêtre de l'appartement.
Mais il est trop tard.
Demain, il présente sa partition.
Ses doigts glisseront, tremblotantes, sur les touches du piano.
Puis se produira le grand silence.
Long, infini.
Le silence de l'attente.
L'attente du verdict.
10:48 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : piano, musique, partition, travail, production, oeuvre, présentation, jugement, critique, mauvais
13.10.2011
Une petite fête
Dès le début, elle le savait.
Elle n'aurait pas dû venir.
C'était une erreur.
Pourtant, elle s'est forcée. Elle a enfilé ses bottes, son manteau et les a rejoints.
Elle aurait pu se faire porter pâle.
Rester délicieusement cloîtrée chez elle, calfeutrée sous une épaisse couverture. Regarder les derniers épisodes de sa série préférée. Ou se repasser en boucle les dix dernières saisons. Pendant toute la soirée. Et toute la nuit.
Ne pas y aller. Siroter un verre de jus de fruit en grignotant les fonds de placard. Un vieux morceau de saucisson. Un quignon de pain rassis. Une boîte de sardines.
Mais elle a été rationnelle.
Sachant qu'elle n'avait pas fait de courses, que la fête était prévue de longue date et qu'elle n'avait aucune raison socialement valable de ne pas s'y rendre, elle a fait fi de son agoraphobie et a sauté dans le premier bus venu.
Elle les écoute.
Ils racontent leurs carrières. Leurs envies. Leurs rêves.
La grande brune, à l'autre bout de la table, ne cesse d'envoyer des bourrasques dans le torse de son voisin, trop émerveillé par la poitrine proéminente de la demoiselle pour oser lui suggérer que son corps n'est pas un punching-ball.
Le garçon a côté d'elle, aux yeux trop clairs, qui l'ignore superbement pour parler à son ami situé à l'autre bout de la table raconte les tourments que lui fait vivre son patron. Il travaille dans une boîte.
Elle l'imagine écrasé par des petits pois et carottes, luttant désespérément pour atteindre la sortie, verrouillée, inaccessible. Une boîte de conserve.
Tout le monde est absorbé par sa conversation.
Personne ne lui prête attention.
Elle est transparente.
Vide.
Absente.
Autant ne pas être là.
Elle s'efforce de rire aux blagues qui ne lui sont pas destinées, sourit lorsqu'une bribe de dialogue parvient jusqu'à ses oreilles.
Mais ce n'est qu'un masque.
Elle ne devrait pas être là.
Elle n'a rien à faire parmi eux.
Elle n'est pas des leurs, ils ne l'apprécient pas.
Elle n'est ni belle, ni intelligente. Elle ne sait pas blaguer, ni raconter des histoires intéressantes.
Lorsque qu'elle s'efforce de parler, les quelques mots qui sortent de sa bouche sont toujours déplacés. Des énormités. Stupides.
Elle voudrait rentrer sous terre.
Faire taire sa voix criarde, déformée, qui tremblote piteusement lorsqu'elle se présente.
Elle n'aurait pas dû venir à cette soirée.
Elle est lourde, pataude. Et invisible.
L'organisatrice, soi-disant amie qui l'a conviée l'a à peine saluée. Trop de monde. Trop de gens intéressants.
Elle aurait dû rester en compagnie de sa télé. Terminer ce roman si passionnant avec lequel elle s'est endormie hier soir.
Elle tourne la tête.
Un grand brun, les bras trop longs collés à un torse étrangement façonné entre dans le restaurant.
Il esquisse un sourire embarrassé. Fait quelques pas. Avance.
L'organisatrice lui jette à peine un regard. Un vague signe de la main en guise d'accueil. Il n'avait qu'à arriver à l'heure.
Le grand type ne sait pas où se placer. Toutes les chaises sont occupées.
Il n'ose pas demander.
Il aimerait repartir.
Il est trop timide pour risquer cette impolitesse.
Elle regarde encore les gens qui parlent autour d'elle.
Elle se lève.
Personne n'y prête attention.
Elle fait signe au grand type qui s'approche. Lui propose sa chaise qu'il refuse.
Ils se regardent, embarrassés.
Il n'y a pas d'autre siège disponible. Ils ne se connaissent pas. Ne savent pas quoi se dire.
Ils aimeraient fuir. Dans un sanctuaire, ouaté, cloîtré. A l'abri de la foule, de ces gens trop beaux, trop intelligents, trop sûrs d'eux pour être aimables.
Elle le regarde.
Il la regarde.
Ils éclatent de rire.
Sa télévision devra patienter.
22:09 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : soirée, agoraphobie, confiance, rencontre, resaturant, invitation, misanthropie, timidité, soirée
11.10.2011
Un dernier verre
Encore un.
Rien qu'un dernier.
Non, un avant dernier.
Un petit encore et tout ira bien.
Elle a besoin d'oublier.
A chaque gorgée, son esprit se fait plus brumeux.
Petit à petit, la réalité s'estompe.
Les trahisons, les erreurs.
Elle devient forte, capable.
Demain, au réveil, elle reprend sa vie en main.
Le grand ménage.
Elle cesse tous ses travers. Radicalement. Elle sera forte. Elle ne fléchira pas.
Elle sent qu'elle en est capable.
Mais avant d'arrêter, avant de tout recommencer, elle a besoin d'une dernière fois.
Encore un.
Un dernier verre.
Pour effacer la trahison, le désespoir, la solitude.
L'appartement désert, les factures qui s'accumulent, son avenir qui s'obscurcit.
Elle n'a pas le choix.
Elle est obligée de partir, de laisser son esprit s'embrouiller, de devenir quelqu'un d'autre. Quelqu'un de fort, quelqu'un de capable, quelqu'un qui ne risque pas de verser au moindre coup de vent, quelqu'un qui ne jette pas sa vie entière à la moindre difficulté.
Elle a tout perdu.
Sa vie n'est plus rien.
Mais elle sait que tout n'est pas perdu. Elle peut encore y arriver.
Si seulement elle arrête. Si seulement elle n'avale pas ces satanées gorgées.
Mais c'est plus fort qu'elle.
A chaque fois qu'elle passe la porte de la maison, elle n'attend même pas d'avoir enlevé ses chaussures et son manteau.
Elle se rue sur le placard, en dessous de l'évier.
Débouche la bouteille.
Pas besoin de verre. Elle est seule, personne ne la juge, personne ne la regarde.
La première gorgée est incomparable. Une merveille. Un pur bonheur.
Elle y pense toute la journée. Ne se lève que pour l'instant où, enfin, elle pourra refermer la porte derrière elle et, seule, à l'abri de tous les regards, goûter à la première gorgée.
Un délice.
Sublime.
Innommable.
Elle sait qu'elle déchire sa santé en lambeaux et envoie promener sa vie sociale. Pour une simple gorgée. Un verre. Une bouteille.
Le goût incomparable qui descend le long de la gorge et, lentement, réchauffe ses mains, ses jambes, ranime son cœur à la vie.
Mais elle doit arrêter.
Elle n'a plus le choix.
Elle est allée trop loin, elle n'arrive plus à contrôler cette folie qui l'emporte.
Jour après jour, tous les soirs, toutes les nuits.
Elle ne dort plus, n'arrive plus à se concentrer.
Des marques rouges lézardent son nez, ses paupières son gonflées.
Les stigmates de sa passion sont chaque jour plus visibles.
Une passion qui l'entraîne au bord du gouffre. Un danger, une mort.
Elle le sait. Elle en a vu les ravages. On l'a prévenue.
Mais c'est plus fort qu'elle.
Impossible à freiner.
Encore un.
Encore un verre.
Un dernier verre avant d'arrêter.
19:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : alcoolisme, boire, alcool, encore, arrêter, vie, courage, abandon, bouteille
07.10.2011
Reposer la plume
Il n'a plus envie de s'y mettre.
Recommencer.
Encore une fois. Et encore une.
Dans l'espoir que cela marche un jour.
Il en a assez. Plus qu'assez.
Il a décidé d'abandonner. De fermer définitivement les yeux sur cette période de sa vie. De passer à autre chose.
Quelque chose de différent. Fondamentalement différent.
Un domaine de réussite. Dans lequel il est doué.
Un domaine dans lequel les refus ne sont pas légion.
Et sa médiocrité encore inconnue.
Il a passé l'âge des grandes espérances. Il ne croit plus en sa nouveauté. Ni en son potentiel.
Autrefois, lors de ses débuts, alors qu'il n'avait essuyé que peu de refus, il croyait encore.
Il espérait.
Il se disait qu'il était jeune.
Qu'il avait la vie devant lui.
Mais plus maintenant.
Après huit années d'essais infructueux. De tentatives dédaignées.
Il en a marre.
Marre de se voir rabaissé, marre de voir ses qualités, son talent, sa passion rejetée.
Il a envoyé ses épreuves à tellement d'agents, tellement de sociétés.
Attendu impatiemment le coup de téléphone.
Un appel qui n'est pas venu. Jamais.
Pas une seule fois.
Il sait que si l'appel téléphonique ne vient pas, il ne sert à rien d'attendre le courrier.
Le courrier, dans ce domaine, est toujours négatif.
A chaque fois, une enveloppe dument timbrée.
Avec une lettre-type un peu trop polie pour être personnelle.
Une lettre agaçante, frustrante.
Un refus.
En dépit de ses qualités, votre travail ne convient pas à notre ligne éditoriale.
Il en a assez.
Il sent qu'il est minable, pourri.
Il y a pire.
Il y a ceux qui ne répondent jamais. Ceux pour lesquels on espère, regardant les jours, les semaines, puis les mois s'écouler. Et qui ne se manifestent pas.
Ils sont plus nombreux qu'il ne le pensait au début.
A l'époque où il y croyait encore.
L'époque où il pensait, sans l'ombre d'un doute, que d'ici quelques années, son talent serait reconnu.
Aujourd'hui, il en est convaincu.
Il est nul.
Ou pire encore, médiocre.
Il n'a pas plu.
Il ne convaincra pas.
Il est temps d'abandonner.
Cesser de harceler ces agents, ces responsables d'entreprises trop polis pour être honnêtes.
Son travail ne sortira jamais des quatre murs de son appartement.
Il restera confiné au fond de sa tête.
Le souvenir d'un raté, d'un échec.
Il en a assez de se vautrer dans la médiocrité.
Il décide d'arrêter. Il est mauvais. Il n'y arrivera pas.
A partir de ce jour, il n'écrira plus une seule ligne.
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