14.11.2011

Le charme de la montagne

 

Fabienne est outrée.

Elle n'en croit pas ses oreilles. Après tout ce qu'elle a fait ! Elle qui n'a jamais vécu que pour les autres, pour ses enfants, elle qui a tout donné, tout, sa vie, ses  désirs, sa jeunesse.

Elle n'a jamais été l'une de ces femmes futiles qu'elle croise dans les rues du village. Jamais elle n'a invité d'amie à la maison, jamais elle n'a répondu aux sollicitations de ses voisines.

Elle a cuisiné, repassé, nettoyé.

Inlassablement. Pour ses enfants, pour son mari.

Pour leur bien être. A tous.

Elle s'est efforcée de leur donner la meilleure éducation.

Jeux de société, discussions, lectures choisies.

Pas de télévision. Ni de jeux-vidéo, évidemment.

Elle voulait le meilleur.

Une nourriture saine et équilibrée, des vacances en famille à la montagne et à la mer.

Elle leur a tout offert.

Ses enfants ont grandi. Ils sont parfaits. Absolument parfaits.

L'aîné a rencontré une jeune fille. A l'air gentil. Polie.

Fabienne leur a suggéré de venir passer une semaine à la montagne. Dans le chalet familial.

Parce qu'elle aime ses enfants. La montagne leur fera le plus grand bien.

Pourtant, l'aîné a paru hésiter. Il prétend qu'il préfère rester en ville. Avec sa copine.

Fabienne lui a proposé de l'emmener. Elle veut l'accueillir. Lui montrer que, parce qu'elle aime son fils, elle fait désormais partie de la famille. La femme de son fils ne peut qu'être parfaite. Comme lui.

Son fils a fini par céder. Ils sont partis, tous les cinq.

La montagne. Le petit chalet d'alpage.

Nathalie, la copine de son fils aîné, a été bien accueillie. Fabienne lui a montré le lieu où elle devait poser sa trousse de la toilette, la manière de plier les vêtements dans l'armoire, la façon de mettre la table.

Elle lui a indiqué comment couper la motte de beure - légèrement sur le côté et non à coup de gros racloirs sur le dessus comme semblait le penser Nathalie- et lui a même suggéré de jeter son shampoing au nom à coucher dehors en lui promettant de lui offrir plusieurs flacons aux essences naturelles et sans colorant.

La jeune fille ne parle pas beaucoup. Elle acquiesce, elle est encore timide.  Mais le fils de Fabienne semble heureux. C'est l'essentiel.

Tout s'était parfaitement bien passé. Les cinq premiers jours à la montagne, les repas, les promenades, les jeux, les discussions en famille. Tout le monde était heureux.

Et puis, tout à l'heure, alors qu'elle sortait la poubelle, Fabienne a  découvert un mégot de cigarette.

Solitaire, flottant au-dessus des pelures de pommes et des restes de gratin.

Elle a pris son fils à part. Lui a fait savoir que Nathalie a fumé une cigarette.

Celui-ci est parti d'un grand éclat de rire. Il le sait. Il le sait depuis toujours. Nathalie fume. Oui, et alors ?

Fabienne lui a alors suggéré qu'il ne s'agissait peut-être pas de la femme de sa vie. Il ne peut pas, décemment, se marier un jour avec une fumeuse. Cela ne correspond pas à l'éducation qu'elle lui a donnée. La fumée est mauvaise pour la santé, l'argent dépensé dans l'achat de paquets de cigarettes grève lamentablement le budget d'un jeune couple. C'est une tare. Pire, une drogue.

Son fils a haussé les épaules en souriant et est sorti.

Mais Fabienne ne s'avoue pas vaincue aussi facilement. Elle sait comment faire passer ses idées, légèrement, sans heurter.

Agir en douceur.

En toute légèreté.

A table, alors que tout le monde était installé pour goutter sa délicieuse choucroute aux fruits de mer- le poisson est bien plus sain que la viande- Fabienne a parlé du risque encouru par les fumeurs, de l'état de leurs poumons et de l'effet négatif de la fumée passive sur leur entourage. Elle a gentiment, mais sans regarder Nathalie, afin que celle-ci ne pense pas que le discours s'adressait directement à elle, expliqué que les fumeurs sont de dangereux individus. Ils augmentent les coûts de la santé et abîment celle de leurs proches. Quant aux femmes, la situation est pire encore puisqu'elles mettent en danger de mort l'enfant qu'elles porteront un jour. Ces femmes sont des plaies. Des cloportes.

A ce moment, Nathalie s'est levée. Elle a regardé Fabienne dans les yeux et lui a hurlé des méchancetés sans nom. Elle lui a dit qu'elle n'était qu'une despote, qu'elle en avait assez de sa façon de régenter la vie des autres, qu'elle était parfaitement capable de plier ses vêtements toute seule et qu'elle détestait le shampoing à base d'écorce de chêne ainsi que les chaussettes en fibres de lama.

Fabienne a ouvert la bouche, choquée. Mais aucun son n'est sorti.

Après tout ce qu'elle a fait pour cette fille, tout le mal qu'elle s'est donné pour l'accueillir.

Fabienne était cependant prête à passer l'éponge. A accepter les excuses de Nathalie. Mais la petite n'a rien voulu savoir.

Pire encore, Sigismond, son fils a pris la défense de cette vermine. Il a dit que sa propre mère était peut-être trop dictatoriale. Qu'elle manquait de tolérance.

Fabienne n'en croyait pas ses oreilles.

Son fils. La chair de sa chair. Son propre fils.

La trahir ainsi. Prendre le parti d'une fille, d'une étrangère qui, non seulement, fume des cigarettes mais qui, comble du mauvais goût, se vernit les ongles en rose dans un chalet d'alpage !

Fabienne est outrée.

Son fils a pris cette pimbêche par la main et s'est dirigé vers la gare. Précisant qu'il ne reviendrait que lorsque Fabienne ferait des excuses à Nathalie. Qu'il ne pouvait accepter que sa fiancée soit traitée de la sorte.

Il peut toujours courir. Il est son fils. Bientôt, il se rangera à l'évidence. Nathalie n'est pas faite pour lui. Elle est trop futile. Trop malsaine.

D'ici un ou deux jours, il téléphonera à sa mère, contrit. Il s'excusera. Et tout recommencera comme avant.

Mais en attendant, Fabienne est outrée.

Vraiment outrée.

 

 

 

 

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Commentaires

Bonsoir,

Au hasard des blogs je suis arrivée ici et j'en suis très heureuse. J'apprécie vos textes, ils sont vivants et l'on se laisse emporter par le rythme et le suspense qui dure jusqu'au bout. Ce texte m'a parlé particulièrement. Je me suis retrouvée dans la situation du fils. Mais rien n'est redevenu comme auparavant... j'ai fait ma vie avec lui !
;)
Bonne continuation !

Ecrit par : Nicole.K | 25.11.2011

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