29.11.2011
Le temps apaise les souffrances
Catherine hésite.
Elle pose la main sur le téléphone. Compose le numéro.
Repose le combiné.
Elle décroche à nouveau. Inscrit les chiffres de mémoire sur l'écran. Elle les connaît par cœur.
Catherine approche son doigt de la touche verte.
Et abandonne.
Elle n'en est pas capable. Pas la force, pas le courage.
Elle aimerait appeler. Lui parler. Avoir de ses nouvelles. Donner des siennes.
Mais elle ne peut pas.
Catherine imagine la voix, à l'autre bout du fil. Une réponse. Un silence. Un blanc.
Elle ne dira rien. Rien du tout. Parce qu'elle n'a rien à lui dire. Parce qu'elle n'a jamais rien eu à lui dire.
Si seulement elle en était capable. Catherine envie les autres. Toutes les autres. Celles qui téléphonent sans problèmes, qui entretiennent des relations normales. Qui n'ont pas peur d'une voix dans le combiné, d'un silence, d'une absence.
Catherine sait que c'est à elle de faire le premier pas. C'est normal. C'est son rôle.
Elle est la plus âgée, la plus à même de comprendre, de pardonner.
Elle sait que l'autre, à l'autre bout du fil, attend désespérément son appel.
Depuis longtemps. Si longtemps.
Des jours, des mois, des années.
Des années qui ont passé. Lentement au début. Puis de plus en plus vite.
Dans les premiers temps, lorsque les relations entre elles ont commencé à devenir vraiment difficiles, Catherine a décidé de laisser agir le temps.
Le temps efface les souffrances, apaise les conflits.
C'est ce qu'on lui a dit.
Elle s'y est accrochée. Désespérément. De tout son cœur.
Ne pas agir, ne pas parler, ne pas intervenir. Laisser faire, laisser passer le temps.
Plus tard, un jour, une fois, tout ira mieux.
Mais le temps n'a pas pansé les blessures. Il n'a pas réduit les écarts, n'a pas changé les choses.
Au contraire, les semaines, les mois ont peu à peu creusé la différence, contribué à éloigner deux personnes qui n'avaient jamais été proches.
Aujourd'hui, elles sont deux inconnues.
Catherine connait plus ou moins l'emploi qu'elle occupe et le lieu dans lequel elle vit mais elle n'en sait pas davantage. Ses goûts, ses envies, ses passions. Ses habitudes et ses choix.
Tout ceci reste du domaine de l'abstrait.
Elles sont deux étrangères. Deux étrangères qui pourraient se croiser dans la rue et ne pas se reconnaître. Deux personnes différentes, aux goûts dissemblables et aux comportements opposés.
Catherine ne l'a pourtant jamais désapprouvée. Elle ne lui a jamais fait savoir qu'elle n'appréciait pas ses idées, que ses envies étaient trop étranges pour qu'elle puisse les comprendre. Elle ne lui a rien dit. Elle a préféré lui laisser faire ses propres choix, tenter de nouvelles expériences.
Des expériences qui les ont éloignées.
Qui les ont séparées.
Au départ, les mots étaient déjà peu nombreux. Quelques uns, parfois, lâchés au compte-goutte. Ils se sont peu à peu taris, avec l'absence, avec le temps et l'éloignement. Aujourd'hui, le contact est rompu, les mots n'existent plus.
Catherine ne s'en est jamais plainte. Sa vie est heureuse. Elle est active et comblée.
Mais au fond d'elle-même, tout au fond de son corps, enfoui, caché, réside un petit pincement.
Un sentiment d'inachevé. D'échec. De reproche.
Elle sent, bien qu'elle soit fière d'elle et de sa réussite, qu'elle n'est pas parfaite.
Dans un domaine, elle a échoué.
Elle a coupé le dialogue, s'est laissée porter par les vagues.
Elle aurait dû agir. Parler. Se manifester.
Elle aimerait croire qu'il n'est jamais trop tard, qu'aujourd'hui encore, elle peut prendre le téléphone, composer le numéro, entendre sa voix et lui parler. Tout reprendre. Renouer. Se retrouver.
Mais elle n'en est pas capable. Elle ne sait pas comment lui parler. Ni de quoi.
Une étrangère.
Une inconnue.
Une dernière fois, Catherine repose le combiné. Elle n'a pas la force de l'appeler.
Sa fille. Cette inconnue.
19:29 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : téléphone, mère, fille, famille, relations, difficulté, silence, parler, différence, inconnue
25.11.2011
Artifice invisible
Il la regarde.
Ne la reconnaît pas.
Il a beau plisser les yeux, imaginer, se creuser la tête, il ne la reconnaît pas.
Il a devant lui une inconnue.
Elle l'observe avec insistance. Lui murmure quelques mots.
Qu'il n'entend pas. Qu'il ne comprend pas.
Elle voudrait l'emmener. Marcher au clair de lune, raconter des histoires, déguster des mets raffinés.
Il ne veut pas.
Il marmonne une vague excuse.
Il n'a pas envie. Il ne sait plus. Il est perdu.
Il a devant lui une grande femme. Un peu trop grande.
Belle. Mais une beauté décrépie. A laquelle se mêle un brin de vulgarité. Chewing-gum et traces de mascara. Pantalon trop serré et décolleté évasé.
Imposante. Trop. Elle précise ses envies et entend que l'on s'y tienne. Sans subtilité. Sans légèreté. De gros sabots dans une salle de bal, des hurlements dans un couvent.
Une femme se tient devant lui.
Qu'il ne connaît pas.
Or, il vit à ses côtés depuis plus de dix ans. A exploré les détails de son corps, entendu toutes les inflexions de sa voix, assisté à ses joies et désillusions.
Il l'a attendue à l'autel, l'a serrée dans ses bras, a essuyé ses larmes, épaulé ses peines et construit une vie entière avec elle.
Mais aujourd'hui, il la regarde et ne la reconnaît pas.
Quelque chose a changé.
Il ne parvient pas à dire de quoi il retourne.
Elle est différente.
Une étrangère. Une inconnue.
Intrigué, impressionné, il n'ose lui adresser la parole.
Il voudrait partir, quitter la pièce et se retrouver seul.
Mais elle est là. Impatiente. En quête d'attention.
Une attention qu'il est incapable de lui prodiguer. Trop d'efforts, trop de mensonges.
Il ne la connaît pas. Il ne veut pas jouer un jeu de dupes.
Il ne sait pas ce qu'il lui arrive.
Elle s'approche. Lui touche la main. Veut l'entraîner.
Mais il recule.
Il ne ressent rien.
Pas de désir, pas d'envie.
Elle attire son corps près du sien. Il la repousse, dégoûté.
Elle s'éloigne, intriguée.
Il voudrait lui demander, réclamer des explications. Comprendre pourquoi elle s'est subitement transformée.
Elle ne comprendrait pas.
Elle n'en a pas conscience.
Elle est là, face à lui. Elle lui parle de sa voix nasillarde, haut perchée.
Ton agaçant. Éreintant.
Il regarde ses ongles. Le vernis. Rouge. Vulgaire. Médiocrité.
Il lui semble bien qu'elle a toujours été ainsi. Que sa voix ne s'est pas modifiée.
Mais elle est différente. Quelque chose a changé.
Il n'arrive pas à savoir.
Ce qui la reliait à lui, ce qui faisait son charme, ce qui créait la magie.
Ce petit artifice a disparu.
Artifice invisible.
Infime.
Microscopique.
Qui, en s'éteignant, a transformé l'être aimé en parfaite inconnue.
La magie de l'amour.
17:33 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, inconnu, changement, désillusion, sentiments, couple, durée, femme, mari, séparation
23.11.2011
Rester de marbre
Se retenir.
Surtout ne rien dire.
Enterrer le sourire naissant sur ses lèvres.
Eteindre la lumière de ses yeux.
Faire taire le fourmillement de ses jambes.
Ne rien laisser paraître.
Rester de marbre.
Un bloc.
Muet.
Alors qu'elle meure d'envie de l'annoncer à la face du monde.
De le crier sur les toits.
La nouvelle.
Sa nouvelle.
Son secret.
Elle imagine déjà la réaction de ses proches.
Leur joie, leurs boutades, leurs regards en coin.
Et lui.
Elle aimerait tellement le lui dire.
Elle devine déjà le son de son cri d'étonnement mêlé de joie. Cette joie qu'il n'attendait plus. Qu'il croyait enterrée à jamais et dont il avait tenté maladroitement de faire le deuil.
Elle imagine leur soulagement à tous, le bonheur partagé, l'attente et l'espérance.
Elle a envie d'en parler autour d'elle.
De l'annoncer à tous les passants. De le hurler à la vendeuse du tabacs-journaux miteux et au chauffeur du bus.
Mais elle se retient. Se contente d'un faible sourire.
A peine. Imperceptible.
Elle ne doit rien montrer.
Ne rien laisser paraître.
Pas avant d'être sûre. Pas avant d'en avoir la confirmation scientifique.
Mais, au fond d'elle-même, au plus profond de son corps, elle sait.
Cela n'a rien de physique, ni de rationnel.
Elle ne peut pas l'expliquer.
Mais elle sait.
Elle le ressent.
Comme une flamme, un trésor.
Minuscule. A l'intérieur.
Elle se fiche des résultats d'analyses et de la méthode à adopter.
Elle sait. Elle en est persuadée. Elle connait déjà la vérité.
Mais elle ne peut l'annoncer. Pas encore.
Il ne comprendrait pas.
Il lui faut une preuve. Une attestation. Après toute la souffrance qu'ils ont traversée, les nombreuses épreuves et les doutes, il ne peut se fier à une sensation. Même à la sienne.
Qu'elle sache ne lui suffira pas.
Alors elle se tait. En attendant.
La confirmation. La réponse noir sur blanc. Scientifique. Officielle.
Qui ne tardera pas à venir.
Mais elle ne peut s'empêcher de se réjouir.
Son cœur bat la chamade, ses mains tremblent d'une joie contenue.
Elle doit rester de marbre. Ignorer ce qu'elle ressent.
Ne pas se dévoiler.
Une vieille dame, dans le bus, l'a repérée.
A son demi-sourire ou à la lumière qui irradie son corps. Elle a compris.
Elle lui sourit.
Les gens se retournent sur son passage. La regardent. Lui offrent leur plus beau sourire.
Ils savent.
Elle a beau se contenir, taire son secret, elle ne peut renfermer la joie.
Une joie violente, impatiente qui la titille jusqu'au bout des jambes, jusqu'à la racine des cheveux.
Qui veut l'emmener danser sous la pluie, chanter dans la boue, braver les éléments.
Aujourd'hui, elle se sent forte.
Invincible.
Son secret.
Sa force.
Grâce à lui, elle vaincra des armées, escaladera des montagnes.
Fabriquera des miracles.
Comme celui-ci. Miracle qu'elle n'attendait plus. Cadeau inespéré après cinq années d'échecs et de désespoirs. Il est là. Incompréhensible mais présent. Fort et puissant.
En elle.
Tout au fond de son corps.
Une nouvelle flamme de vie.
18:12 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : joie, bonheur, grossesse, infertilité, enceinte, annonce, nouvelle, enfant, savoir, scientifique, preuve, taire
21.11.2011
Une honteuse révélation
Dehors, la nuit est tombée.
Les uns après les autres, petit à petit, les bureaux se sont vidés.
Les bruits se sont taris.
Des pas précipités. Quelques aurevoirs, un train qui attend, un dîner qui refroidit.
Tous se sont enfuis.
Vers de douces chaleurs, un cocon familial.
Yvan reste.
Seul.
Il fixe son écran, à la lumière de la lampe, fixée au plafond.
Des lignes défilent.
Des mots. Des phrases. Qu'il s'efforce de lire. Et de comprendre.
Mais il ne parvient plus à se concentrer.
Il est là depuis trop longtemps. Ce matin. Aux aurores. Le soleil n'était même pas levé. Et voilà qu'il fait à nouveau nuit noire.
Une journée entière passée entre quatre murs. Un espace minuscule. Face à un écran illuminé. Aligner des mots. Des chiffres.
Yvan tente de se raccrocher à la signification des lignes qui dansent devant ses yeux.
Il doit entrer dans le corps du texte. Avancer. Travailler.
Oublier les couloirs vides, les bureaux déserts.
Se concentrer sur une tâche. Précise, palpable, facile.
Son esprit s'envole. Les pensées se pressent, nombreuses, bourdonnantes, à la frontière de ses oreilles.
Il voudrait être fatigué. Etendre ses jambes, croiser ses bras et s'endormir sur sa table de travail.
Mais ses yeux sont grands ouverts. Aucune fatigue, aucune lassitude. Il est présent, alerte, vigoureux.
Mais inapte à la tâche.
Des pensées. Trop de pensées.
Elles l'envahissent.
Yvan imagine ses collègues. Jean, en train de lire un roman policier, dans un compartiment de deuxième classe, face à une magnifique jeune femme qu'il ne remarque même pas, emporté par son intrigue. François qui pousse la porte de son appartement et qui manque de se faire renverser par trois petits monstres surexcités réclamant baisers et attention à profusion. Et les autres. Tous les autres.
Qui mènent une vie normale, rythmée par le travail et le retour. Les vacances. Les amours.
Yvan rêve de se glisser dans la peau de Jean. Ou même de François. N'importe lequel de ses collègues. Pourvu qu'il puisse quitter la sienne.
Sa peau gluante.
Sale.
Répugnante.
Yvan regarde à nouveau l'écran de son ordinateur.
Incompréhensible.
Il n'y arrive plus.
Les pensées ont pris le dessus.
Malgré sa fuite éperdue.
Et ce visage. Ce visage si précieux.
Yvan ne peut s'empêcher de l'imaginer, de le créer et de le recréer.
Les contours, l'arrête du nez. Et ces yeux.
Non. Il doit l'effacer. Se concentrer sur ce travail translucide, sur ces lambeaux de vie auxquels Yvan se raccroche.
Yvan rêve de partir. Quitter le bureau, prendre le bus et rentrer.
Mais il ne peut pas. C'est impossible.
Il n'arrive pas à réaliser. Une vie entière jetée aux oubliettes. Des rêves, des promesses, des envies.
Effacés en un coup de gomme. Quelques secondes de trop. Un mot prononcé plus haut que l'autre.
Et sa vie disparaît.
Néant total.
Absence.
Yvan se retrouve seul, derrière un écran terne, face à des phrases indéchiffrables.
Yvan ne peut rentrer chez lui. Le canapé, autrefois synonyme de douceur et d'attente est aujourd'hui marqué du sang de la trahison.
Les rideaux, les étagères, les tapis, tous les meubles crient leur haine, leur désespoir, leur dégoût.
Tous le pointent du doigt, l'accusent, le lapident.
Coupable.
Sale.
Désespérant.
En quelques mots, en quelques secondes, il a tout gâché. L'espoir d'une vie meilleure, d'un avenir, du bonheur.
Parce qu'il avait bu quelques verres de trop. Parce qu'il se sentait confiant. Parce que les temps anciens sont révolus, parce qu'il croyait que tout pourrait lui être pardonné.
Ce soir, Yvan ne veut pas rentrer chez lui.
Il se sent sale, malhonnête, faible.
Ce soir, Yvan n'ose pas affronter le visage des gens qu'il aime.
Ce soir, Yvan ne veut pas voir sa femme, son fils et sa fille.
Ces gens qu'il aime. Croyait aimer. Ces gens qui le rejettent.
Il est sale. Dégoutant.
Un ignoble personnage.
Qui détruit leurs vies. Leur avenir. Leur bonheur.
Et le sien par la même occasion.
Parce qu'il a cru que le moment était venu.
Pensé qu'on le comprendrait. Peut-être même qu'on le soutiendrait.
Mais il s'est trompé. Lourdement.
Il est sale. Dégoûtant.
Il a brisé leur vie. Marqué la maison du sceau de la honte.
Yvan ne peut plus rentrer chez lui.
Revoir sa femme, ses enfants.
Parce qu'il est un individu répugnant.
Parce qu'il leur a parlé de Sébastien.
19:40 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : homosexualité, révélation, famille, femme, enfants, travail, accepation, solitude, ennui, angoisse
14.11.2011
Le charme de la montagne
Fabienne est outrée.
Elle n'en croit pas ses oreilles. Après tout ce qu'elle a fait ! Elle qui n'a jamais vécu que pour les autres, pour ses enfants, elle qui a tout donné, tout, sa vie, ses désirs, sa jeunesse.
Elle n'a jamais été l'une de ces femmes futiles qu'elle croise dans les rues du village. Jamais elle n'a invité d'amie à la maison, jamais elle n'a répondu aux sollicitations de ses voisines.
Elle a cuisiné, repassé, nettoyé.
Inlassablement. Pour ses enfants, pour son mari.
Pour leur bien être. A tous.
Elle s'est efforcée de leur donner la meilleure éducation.
Jeux de société, discussions, lectures choisies.
Pas de télévision. Ni de jeux-vidéo, évidemment.
Elle voulait le meilleur.
Une nourriture saine et équilibrée, des vacances en famille à la montagne et à la mer.
Elle leur a tout offert.
Ses enfants ont grandi. Ils sont parfaits. Absolument parfaits.
L'aîné a rencontré une jeune fille. A l'air gentil. Polie.
Fabienne leur a suggéré de venir passer une semaine à la montagne. Dans le chalet familial.
Parce qu'elle aime ses enfants. La montagne leur fera le plus grand bien.
Pourtant, l'aîné a paru hésiter. Il prétend qu'il préfère rester en ville. Avec sa copine.
Fabienne lui a proposé de l'emmener. Elle veut l'accueillir. Lui montrer que, parce qu'elle aime son fils, elle fait désormais partie de la famille. La femme de son fils ne peut qu'être parfaite. Comme lui.
Son fils a fini par céder. Ils sont partis, tous les cinq.
La montagne. Le petit chalet d'alpage.
Nathalie, la copine de son fils aîné, a été bien accueillie. Fabienne lui a montré le lieu où elle devait poser sa trousse de la toilette, la manière de plier les vêtements dans l'armoire, la façon de mettre la table.
Elle lui a indiqué comment couper la motte de beure - légèrement sur le côté et non à coup de gros racloirs sur le dessus comme semblait le penser Nathalie- et lui a même suggéré de jeter son shampoing au nom à coucher dehors en lui promettant de lui offrir plusieurs flacons aux essences naturelles et sans colorant.
La jeune fille ne parle pas beaucoup. Elle acquiesce, elle est encore timide. Mais le fils de Fabienne semble heureux. C'est l'essentiel.
Tout s'était parfaitement bien passé. Les cinq premiers jours à la montagne, les repas, les promenades, les jeux, les discussions en famille. Tout le monde était heureux.
Et puis, tout à l'heure, alors qu'elle sortait la poubelle, Fabienne a découvert un mégot de cigarette.
Solitaire, flottant au-dessus des pelures de pommes et des restes de gratin.
Elle a pris son fils à part. Lui a fait savoir que Nathalie a fumé une cigarette.
Celui-ci est parti d'un grand éclat de rire. Il le sait. Il le sait depuis toujours. Nathalie fume. Oui, et alors ?
Fabienne lui a alors suggéré qu'il ne s'agissait peut-être pas de la femme de sa vie. Il ne peut pas, décemment, se marier un jour avec une fumeuse. Cela ne correspond pas à l'éducation qu'elle lui a donnée. La fumée est mauvaise pour la santé, l'argent dépensé dans l'achat de paquets de cigarettes grève lamentablement le budget d'un jeune couple. C'est une tare. Pire, une drogue.
Son fils a haussé les épaules en souriant et est sorti.
Mais Fabienne ne s'avoue pas vaincue aussi facilement. Elle sait comment faire passer ses idées, légèrement, sans heurter.
Agir en douceur.
En toute légèreté.
A table, alors que tout le monde était installé pour goutter sa délicieuse choucroute aux fruits de mer- le poisson est bien plus sain que la viande- Fabienne a parlé du risque encouru par les fumeurs, de l'état de leurs poumons et de l'effet négatif de la fumée passive sur leur entourage. Elle a gentiment, mais sans regarder Nathalie, afin que celle-ci ne pense pas que le discours s'adressait directement à elle, expliqué que les fumeurs sont de dangereux individus. Ils augmentent les coûts de la santé et abîment celle de leurs proches. Quant aux femmes, la situation est pire encore puisqu'elles mettent en danger de mort l'enfant qu'elles porteront un jour. Ces femmes sont des plaies. Des cloportes.
A ce moment, Nathalie s'est levée. Elle a regardé Fabienne dans les yeux et lui a hurlé des méchancetés sans nom. Elle lui a dit qu'elle n'était qu'une despote, qu'elle en avait assez de sa façon de régenter la vie des autres, qu'elle était parfaitement capable de plier ses vêtements toute seule et qu'elle détestait le shampoing à base d'écorce de chêne ainsi que les chaussettes en fibres de lama.
Fabienne a ouvert la bouche, choquée. Mais aucun son n'est sorti.
Après tout ce qu'elle a fait pour cette fille, tout le mal qu'elle s'est donné pour l'accueillir.
Fabienne était cependant prête à passer l'éponge. A accepter les excuses de Nathalie. Mais la petite n'a rien voulu savoir.
Pire encore, Sigismond, son fils a pris la défense de cette vermine. Il a dit que sa propre mère était peut-être trop dictatoriale. Qu'elle manquait de tolérance.
Fabienne n'en croyait pas ses oreilles.
Son fils. La chair de sa chair. Son propre fils.
La trahir ainsi. Prendre le parti d'une fille, d'une étrangère qui, non seulement, fume des cigarettes mais qui, comble du mauvais goût, se vernit les ongles en rose dans un chalet d'alpage !
Fabienne est outrée.
Son fils a pris cette pimbêche par la main et s'est dirigé vers la gare. Précisant qu'il ne reviendrait que lorsque Fabienne ferait des excuses à Nathalie. Qu'il ne pouvait accepter que sa fiancée soit traitée de la sorte.
Il peut toujours courir. Il est son fils. Bientôt, il se rangera à l'évidence. Nathalie n'est pas faite pour lui. Elle est trop futile. Trop malsaine.
D'ici un ou deux jours, il téléphonera à sa mère, contrit. Il s'excusera. Et tout recommencera comme avant.
Mais en attendant, Fabienne est outrée.
Vraiment outrée.
15:45 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : belle fille, belle famille, belle mère, parents, enfants, fils, éducation, vacances, montagne, chalet
09.11.2011
Novembre
L'eau qui dégouline contre les vitres, l'humidité, les rhumes.
La grisaille.
Julie ouvre les yeux. Tout est gris autour d'elle. Triste. Désolant.
Les passants se hâtent sous les proches des immeubles, les voitures envahissent la chaussée et les quelques feuilles mortes abandonnées sur le trottoir le rendent dangereusement glissant.
Julie resserre son étreinte autour de son parapluie. Des flaques d'eau. De la saleté.
Elle jette un coup d'œil au ciel. Gris. Toujours aussi triste.
Et il ne fait même pas froid. Simplement humide et désolant.
Julie ronchonne contre ses chaussures qui prennent l'eau. D'ici peu, ses chaussettes seront trempées pour la journée. Impossible de se changer. Elle devra sourire, créer un semblant de bonheur sur son visage.
Un bonheur happé par la tristesse de novembre, la pluie, l'obscurité.
Julie pénètre dans l'entreprise. La réceptionniste ne lui adresse qu'un vague coup d'œil désapprobateur. Rien qu'à l'idée de se mettre à la tâche, Julie sent ses jambes flageoler.
Elle n'a pas la force. Pas le courage. Pas l'envie.
Elle pense à son lit douillet qui l'attend. Ce soir. Dans dix heures.
Elle aimerait faire demi tour, marcher sous la pluie sans la protection de son parapluie, se ficher de l'eau qui pénètre à travers la semelle usée de sa chaussure droite, sachant que dans peu de temps elle sera à l'intérieur, au chaud, chez elle, libre d'agir à sa guise.
Mais elle n'est pas libre. Obligations. Travail. Horaires.
Tous les jours. Pendant les trente prochaines années.
Condamnée.
Un travail à perpétuité. Des horaires à tenir.
Par obligation. Parce que c'est comme cela. Parce qu'elle n'a pas le choix.
Elle aimerait partir. Rentrer chez elle ou découvrir le monde. Quitter le gris de novembre.
Mais c'est impossible. Elle a de la chance d'avoir un emploi. On le lui a dit.
Elle en a vaguement conscience.
Mais elle n'a pas envie d'y aller. C'est plus fort qu'elle. L'enfermement, le manque de liberté.
Elle est minée. Epuisée. Si au moins c'était l'été...
Elle pénètre dans la petite pièce qui lui sert de bureau. Odeur de renfermé. De dossier à étudier.
Elle sent ses yeux se fermer. Envie de dormir. De s'étourdir au cœur du sommeil.
Dehors, derrière la fenêtre, la pluie continue. Quelques gouttes. Froides. Grises. Mouillées.
Une journée pour travailler.
Julie se sent molle. Faible. Détestable. Elle a l'impression de laisser passer les heures et les jours. Les uns après les autres, dans l'espoir d'un renouveau, d'une amélioration.
Mais le temps passe, monotone. Le mois de novembre revient chaque année, apportant son éternelle tristesse, son envie de fuite et d'abandon.
Une année comme une autre. Une journée désespérante. Sans soleil et sans joie.
Julie regarde par la fenêtre. Le temps qui passe, les gouttes qui tombent.
Son travail stagne. Elle ne fait rien. Sa vie aussi.
Elle sait qu'elle doit s'activer. Travailler. Avancer.
Mais elle n'en a pas la force. Novembre est un mois mou. Epuisant. Fatiguant. Elle ne veut rien faire.
C'en est assez !
Elle soulève le téléphone. Appelle Robert.
Lui suggère de faire ses valises.
Elle passe en trompe dans le bureau de son patron. Lui annonce son départ.
Pour une semaine. Ou un peu plus.
Il sourit. Il acquiesce.
Elle sort sur le trottoir. Les gouttes d'eau s'insinuent entre les mèches de son chignon soigneusement élaboré.
Elle a oubliée son parapluie. Ses chaussettes sont trempées.
Elle ne s'en aperçoit pas.
Elle observe les arbres. De l'autre côté de la rue. Le rouge, le jaune. Ces couleurs splendides.
La fière allure des bâtiments sous la pluie. Forts, intacts.
L'odeur de la terre mouillée. Si envoutante, si sensuelle.
Elle ôte son manteau, le rejette sur son bras.
Elle avance, de grandes enjambées, éclaboussant son pantalon, salissant le cuir de ses chaussures.
Julie n'en a cure.
Car pour la première fois de son existence, Julie sent qu'elle maîtrise la situation. Elle est libre. Fière. Belle.
Elle vient de s'octroyer une semaine de liberté.
17:24 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : frois, gris, pluie, novembre, travail, sommeil, paresse, vacances, liberté, envies
03.11.2011
Le meurtre de la technique
Sandra est paniquée.
Comme toutes les nuits, aux alentours de deux heures du matin, elle s'est levée, discrètement. Jonathan, son compagnon, a marmonné quelque chose dans son sommeil et a tenté de lui agripper le bras.
Mais elle a l'habitude. Elle lui a fourré le jouet en plastique du chien dans les mains et il n'y a vu que du feu. Il s'est rendormi, comme toujours, serrant l'objet en plastique contre son cœur.
Sur la pointe des pieds, Sandra a quitté la chambre et refermé la porte derrière elle.
Jonathan prétend qu'il est capable de sentir la présence de Sandra, même dans son sommeil, et qu'il fait d'affreux cauchemars les nuits où elle se lève et ne vient le rejoindre qu'au petit matin.
Sandra sait qu'il affabule. Parfois, lorsque le chien s'installe sur la place encore chaude de Sandra, Jonathan affiche un sourire émerveillé à son réveil tout en racontant la merveilleuse nuit qu'il a vécu.
Il a juste besoin d'une bouillote.
Cette fois, elle n'a pas trouvé le chien. Il a dû sortir dans le jardin. Jonathan passera une mauvaise nuit.
Et elle aussi.
Lorsqu'elle est entrée dans son atelier, tout était à sa place.
Les chevalets, les pinceaux, les croquis.
Sandra a refermé la porte derrière elle, à double tour.
Elle sait bien qu'elle ne sera pas dérangée, Jonathan ne se lève jamais au milieu de la nuit. Mais il s'agit d'une habitude. D'un rituel.
Son atelier est un cocon. Enfermée, elle s'y sent en sécurité.
Elle s'est dirigée vers le tableau commencé la semaine dernière.
Sans réfléchir, elle a mélangé ses couleurs, attrapé un pinceau et relevé la mèche de cheveux qui lui tombait sur le visage.
Elle a voulu apposer ses couleurs.
Créer.
Continuer.
Mais rien n'est venu.
Rien.
Le néant.
Elle avait beau chercher l'inspiration.
La magie créatrice.
La force qui guide son bras, qui l'empêche de réfléchir qui lui explique où aller et comment faire.
Il n'y avait rien.
Plus de magie.
Plus de création.
Sandra a tenté d'esquisser quelques couleurs sur la toile devant elle.
Les contours. Les grandes lignes.
La technique globale afin de laisser revenir, petit à petit, l'inspiration.
Son bras ne tremblait pas.
Il était sûr de lui, conscient des réalités.
Les traits droits, parfaits.
Mais le résultat catastrophique.
Sandra enchaînait technique et savoir.
La maîtrise était parfaite. Le résultat de l'expérience et du travail.
Mais la création absente.
Totalement.
Aucune magie.
Sandra a posé son pinceau et s'est assise, par terre, dans la poussière, la tête entre les genoux.
Elle voulait pleurer.
Ses yeux étaient secs.
Elle voulait créer.
Son pinceau s'y refusait.
Sandra est paniquée.
Elle n'y arrive plus.
La magie, l'émotion, la force. Tous les sentiments intenses qui la portent lors de ses séances de création ont disparu.
Il ne reste que la maîtrise. La froide technique.
Sandra regarde autour d'elle. Son univers perdu.
Que lui reste-t-il ? Jonathan et le chien.
Une petite vie tranquille.
Simple, sans artifice.
Une vie normale, habituelle. Comme des milliers d'autres gens.
La vie d'un professeur de dessin. Rythmée, organisée.
La médiocrité.
Pire. La normalité.
Sandra sent un sentiment de révolte naître en elle.
Non, elle s'y refuse. Jamais elle ne sera une petite prof de province. Une femme occupée par son travail et ses fourneaux.
Et la promenade du chien matin, midi et soir.
Elle déteste cette image. Ce n'est pas elle. Ce n'est pas sa vie. Elle est une artiste, un peintre, un vrai.
D'un geste rageur, elle déchire le tableau coupable qui se dresse devant elle.
Plusieurs nuits de travail gâchées, propulsées dans le néant.
Elle attrape ses couleurs, son pinceau, l'écrase sur la toile. Violemment.
La haine, le rejet, le dégoût.
Elle s'acharne, une heure, deux heures, trois heures.
La haine à l'état pur.
Puis, lorsque le soleil pénètre timidement dans l'atelier, elle observe l'étendue de sa haine, devant elle.
Le tableau la lui renvoie violemment.
Tout y est. Désespoir, malheur, cris et larmes versées.
La création est revenue.
11:09 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : création, peinture, art, artiste, normalité, médiocrité, haine, révolte, sommeil, conjoint, chien



