31.10.2011
Les langueurs désespérantes des pâles dimanches après-midi
Il regarde à travers la vitre fermée.
Le béton. Le bitume. La grisaille.
Il ne pleut pas. Il ne fait pas froid.
Mais il ne fait pas beau non plus.
La quiétude, le calme, la médiocrité. Une absence d'extrêmes. Température passable. Temps passable.
Et un dimanche après-midi.
Jour médiocre. Sans folie.
Le temps des déjeuners qui s'éternisent chez les beaux parents. Des tisanes tièdes. Des pâtisseries de la veille légèrement rassies, légèrement vieillies. Mais pas trop. Juste assez pour donner un goût de dimanche. De dimanche qui s'éternise.
Ou de l'attente, désespérée, des heures qui s'égrènent derrière une fenêtre close, l'attente du lundi, du réveil et du renouveau infernal.
Il n'a pas envie d'y aller.
Et se lever. Tôt. Trop tôt.
D'enfiler son manteau, ses chaussures, d'avaler le même petit déjeuner les yeux embués de sommeil, l'estomac encore secoué par les rêves avortés.
Cinq jours entiers, cinq jours immensément longs avant le renouveau du vendredi, l'annonce de l'espérance, de la vie, de la fête, de la joie.
Les soirées entre amis, les dîners, les beuveries, la vie.
Boire jusqu'à plus soif, s'affaler derrière la porte sans pouvoir y entrer la clef, dormir sur le palier en ronchonnant.
Rire de ses exploits, se vanter devant les autres, s'amuser, tournoyer, vivre et vivre encore.
Une vie qui commence le vendredi soir. Et qui s'achève lamentablement aux alentours de midi. Dimanche. Dimanche après-midi.
Il regarde à travers la vitre. Rien n'a changé. Toujours le même béton. Les mêmes arbres, qui émergent de la grisaille. De son crâne douloureux, de ses pensées obscures.
Un dimanche vide. Du temps perdu.
A se lamenter. A pleurer la perte du week-end qui s'en va, lamentablement, à travers les déjeuners trop polis et les regards en coins, à travers les obligations familiales et l'ennui, inexorablement vers son terme, vers le début de la semaine, le lundi fatidique.
Il a toujours détesté les dimanches. Enfant déjà, il regardait à travers la vitre. Il regardait le vent s'engouffrer dans les arbres, la neige tomber, la pluie dégouliner. Il regardait les voisins qui rentraient, les ballons abandonnés, les jeux délaissés.
Il priait pour que le temps s'allonge, pour que le lundi ne revienne pas, pour que la semaine disparaisse.
Mais inexorablement, malgré ses prières, malgré ses suppliques, malgré ses stratagèmes auprès de ses parents pour paraître malade, le lundi revenait, les cahiers et l'école également.
Adolescent, il haïssait les dimanches. Réveillé à quatre heures de l'après-midi, le crâne défoncé par une soirée trop arrosée, il était incapable de répondre aux questions pressantes de ses parents, de jouer son rôle au sein de la famille, de sortir le chien et d'aider à déblayer les feuilles mortes de l'entrée. Le dimanche était pour lui une plaie, un jour maudit, le couloir de l'attente, les quelques minutes de sursis du condamné avant l'exécution de la sentence.
Et aujourd'hui, encore jeune mais déjà vieux, attifé d'une belle famille et d'amis trop pressants, il exècre ce jour maudit. Il voudrait pouvoir l'annuler, le biffer, le brûler. Les dimanches devraient être interdits.
Ils sont synonymes d'ennui, de regrets et de faux airs enjoués devant une belle famille pâlie par ce jour déclinant, aux odeurs de choux et de ragout qui l'accueille invariablement, semaine après semaine, le dimanche après-midi.
Il voudrait tout envoyer promener. Décréter l'interdiction du dimanche après-midi, du sursis avant la reprise du travail. Il voudrait promulguer des journées entières de congé, des interruptions sans fin, des amusements éternels.
Ou biffer simplement cette journée du calendrier, s'amuser le samedi et se réveiller le lendemain au bureau, fringant, fort de sa soirée et de ses rêves non effacés par les couleurs blafardes du dimanche.
Mais il n'est qu'un pion parmi d'autres, un éternel condamné, avalé par la routine des semaines, par la marche du monde et du temps, par les obligations, les amis et les proches.
Il se sait condamné, condamné à revivre, semaine après semaine, année après année, toute sa vie durant, les langueurs désespérantes des pâles dimanches après-midi.
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28.10.2011
Monologue
Françoise la regarde.
La figure animée, les gestes, les mains.
Elle parle. Elle parle.
Encore. Toujours.
Françoise aimerait placer une phrase. Un mot. Une anecdote. Ne pas se laisser aspirer par le flot des mots, emporter par la vague des histoires de son amie.
Françoise regarde sa montre. Délicatement. Sans insister. Le temps passe. La soirée se prolonge.
Elle aimerait suggérer à son amie de se lever. De rentrer chez elle et de la laisser dormir. Enfin.
Mais Françoise n'ose pas. Elle est trop bien élevée. Trop encrée dans des concepts, des schémas. On ne chasse pas une amie. On l'accueille, on lui cuisine les meilleurs plats, on débouche la meilleure bouteille.
Et l'amie en est consciente. Elle profite. Elle s'empiffre. Et elle parle.
Elle parle. En continu. Un flot de mots. Des mots qui forment des phrases. Mais des phrases plates. Fades. Sans relief.
Françoise étouffe un bâillement. Elle a perdu le fil.
Elle pense à demain. A la journée qui l'attend. Aux coups de téléphones qu'elle doit passer.
Elle pense à l'heure qui avance, au temps de sommeil qui se réduit comme peau de chagrin.
Dans sept heures déjà le réveil viendra la tirer violemment hors de ses rêves. Et elle n'est pas encore couchée.
Elle doit écouter le monologue de son amie. Doux, constant. Morne et sans vie.
Françoise est obligée de rester attentive. Elle ponctue le dialogue de petites questions. De mots simples. D'acquiescements qui montrent qu'elle écoute et qui procurent à l'amie des joies extrêmes.
Françoise sent ses pensées dériver. Elle repense à avant. A autrefois. A leur enfance.
Dix ans qu'elle ne l'avait plus vue. Et voilà qu'elles se sont rencontrées, par hasard, au mariage d'amis communs. Elles ont parlé. Un peu.
Françoise a été intriguée. Elle l'avait imaginée changée, grandie.
Mais elle a l'impression qu'elle a toujours quinze ans. Toujours le même air goguenard, les mêmes blagues qui ne font plus rire personne.
L'amie a essayé d'inviter Françoise chez elle. Par politesse, celle-ci a préféré recevoir son amie à son propre domicile.
Erreur fatale.
L'amie est une glue.
Gentille mais visqueuse.
Elle entre dans l'appartement, s'assied et parle.
Elle parle.
Encore.
Toujours.
Le flot de parole semble ne jamais pouvoir se tarir. Elle ne se plaint pas. Elle ne fait pas rire. Elle ne débat pas.
Elle parle. Platement.
Sans intérêt.
Françoise est forcée d'écouter, de répondre, de relancer.
Elle voudrait dormir, chasser l'intruse.
Mais elle n'ose pas. L'amie n'est pas désagréable. Elle n'est pas méchante, elle n'est pas mal élevée.
Elle est juste différente.
Différente de Françoise, de sa vie, de ses envies.
Les années ont creusé des sillons. Puis un fossé. Elles vivent, dorment, mangent et respirent dans la même ville mais leur existence n'ont rien de commun.
L'amie est devenue le prolongement de ce qu'elle a toujours été. Françoise également. Mais les années ont grandi les marques, approfondi les envies, forgé les caractères.
Les minces différences de l'adolescence se sont transformées en un puits d'incompréhension.
Françoise ne déteste pas son amie. Elle ne lui en veut pas. Elle a juste envie qu'elle parte.
Qu'elle quitte son appartement et la laisse enfin seule. Seule avec sa vie actuelle, ses envies, ses habitudes.
L'amie ne semble pas se rendre compte des changements produits par le temps. Pour elle, Françoise est toujours la même. Et elle parle, parle, parle.
Françoise étouffe un bâillement. Puis un second. Regarde sa montre.
Enonce une phrase pleine de sous entendus.
Parle de son travail, qui commence tôt, demain matin. Très tôt.
L'amie ne semble pas pressée. Elle acquiesce. Et elle parle. Encore. Toujours.
Elle parle. Elle parle.
Enfin, aux alentours de deux heures du matin, alors que Françoise a décroché depuis longtemps, qu'elle ne répond plus que par monosyllabes, l'amie se lève, l'embrasse et se dirige vers la porte.
Non sans l'assommer d'une dernière tirade. Longue. Infinie.
Elle parle. Encore.
Françoise l'imagine faire marche arrière. Revenir s'installer sur le canapé et demander une tasse de café.
Françoise a l'impression d'être un monstre. Un monstre intolérant, incapable de comprendre et d'accepter. Les différences, les changements.
Enfin, l'amie s'en va.
Françoise referme la porte.
Elle prie pour que l'amie n'ait rien oublié, pour qu'elle rentre sagement chez elle.
Puis elle se met à pleurer. De grosses larmes de joie, de soulagement. Elle a eu devant les yeux l'exemple parfait de ce qu'elle craignait de devenir, l'exemple parfait de ce qu'elle ne sera jamais. Elle esquisse un petit pas de danse, léger, aérien, célébrant sa vie, la sienne, celle qu'elle affectionne et qu'elle chérit plus que tout au monde.
Françoise reverra son amie.
Un jour.
Dans dix ou vingt ans.
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04.08.2011
Trahison
Téo est couché à même le sol, par terre, dans sa chambre.
Il ne regarde rien. Il ne voit rien.
Pourtant, ses paupières sont ouvertes.
Il réfléchit. Il ressasse.
Téo est terriblement malheureux. Triste. Désespéré.
Devant lui, l'avenir s'est assombri.
Avant, tout allait pour le mieux. Il y avait Luc et puis Thierry. A eux trois, ils étaient invincibles.
Téo retrouvait ses deux amis cinq jours par semaine, chaque matin. Avec eux, il affrontait la journée, les vicissitudes de l'existence, les mauvais coups.
Il riaient dans le dos des autres, se moquaient de Jérôme et de ses nouvelles lunettes, s'amusaient à lancer des boules de papier mâché à travers la salle de classe.
Pourtant, Téo, Luc et Thierry n'étaient pas considérés comme des terreurs. Elèves moyens, tout le monde les appréciait dans la mesure du raisonnable. Tant qu'ils ne dépassaient pas trop les bornes et s'abstenaient de crier trop fort, on les laissait tranquille.
Téo a rencontré Luc et Tierry pour la première fois à l'âge de 12 ans. Il était seul, il avait peur. Perdu devant un grand bâtiment qu'il ne connaissait pas, une liste comprenant les noms de divers professeurs à la main et une classe peuplée de visage inconnu.
Il savait pourtant qu'ici tout le monde était nouveau. Les autres élèves également découvraient pour la première fois l'école secondaire. Mais tous avaient déjà repéré une ou deux connaissance dans la masse bourdonnante.
Téo, lui, était complètement seul. Il ne connaissait personne. Absurdement personne.
La faute à ses parents qui avaient tenu à ce qu'il suive une scolarité privée dans un établissement religieux qui obtenait de résultats bien meilleurs que l'école publique.
Téo s'en foutait.
Il n'avait jamais rien connu d'autre que l'école Sainte Anne.
Mais à présent, face à ces milliers de visages différents, criant et riant, il se sentait désemparé. Incapable de se frayer un chemin vers les autres, de s'imposer, de chercher lui aussi sa place.
Il se savait différent. Il sentait qu'à travers ses chaussettes blanches, son pantalon au pli parfaitement repassé et sa raie sur le côté les autres élèves voyaient en lui un être anormal.
Il avait envie de pleurer, de partir en courant et de rentrer chez lui lorsque Luc et Thierry étaient arrivés.
Ils se connaissaient depuis l'âge de deux ans et avaient grandit dans le même quartier.
Pour une raison inconnue, ils ont fondu sur Téo, l'ont attrapé par le bras et lui ont demandé le nom de ses professeurs. Ils ont rapidement remarqué qu'ils avaient atterri dans la même classe. Aussitôt, Téo s'est senti mieux. Luc et Thierry sont immédiatement devenus des personnages connus, des bouées de sauvetage auxquelles s'accrocher et avec lesquelles faire face à l'adversité.
Téo n'a jamais compris ce qui avait poussé Luc et Thierry à aller vers lui ce jour-là. Il s'est toujours douté qu'eux aussi étaient terrifiés par cette nouvelle école et ses nouveautés. Mais il n'a pas cherché à creuser plus avant. A partir de ce jour, ils ont été soudés. Irrémédiablement. Malgré les dix ans durant lesquels Téo n'avait pas fait partie du trio, il est devenu un membre entier de la bande, irremplaçable et indispensable.
Luc, Thierry et Téo se déplaçaient toujours ensemble, déjeunaient ensemble, faisaient leurs devoirs ensemble et se voyaient même parfois après les cours.
Ils passaient les vacances les uns chez les autres, se racontaient des histoire à se tordre de rire, adoraient se faire peur, la nuit à la lueur d'une lampe torche.
Ils étaient les meilleurs amis du monde, unis pour la vie, pour toujours.
Pendant trois ans, tout s'était bien passé. Téo avait vécu les premières années de son adolescence dans la joie et l'insouciance. Il était heureux auprès de ses amis qui l'aidaient à supporter sa famille et l'école.
Aujourd'hui, Téo est âgé de quinze ans. Il se sent vieux. Triste.
Il est seul.
Totalement seul.
Il regarde le plafond sans le voir. Les poutres peintes en blanches. Des poutres apparentes, lui a appris un jour son père.
Il s'en contrefiche.
Il ne sait plus rien.
Il est seul.
Il ne comprend pas.
Téo, Luc et Thierry.
C'était sensé être pour la vie.
Pour l'éternité.
Ils se l'étaient promis.
Pourtant, aujourd'hui, Luc n'était pas au rendez-vous.
Thierry et lui l'ont attendu. Longtemps. Très longtemps.
Luc n'est pas venu.
Jamais il n'avait fait cela auparavant.
Téo a pensé qu'il était malade. Thierry a émis l'idée que ses parents l'avaient puni et qu'il ne pouvait pas sortir de chez lui.
Ils étaient inquiets. Très inquiets.
Et puis, au détour d'un chemin, Téo l'a aperçu.
Luc tenait Nadine par la main. Téo les a suivis.
Derrière un arbre, ils se sont embrassés.
Téo est seul, désespéré. Téo ne comprend pas.
Ils s'étaient juré d'être ensemble pour la vie, pour toujours, pour l'éternité.
23:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amitié, adolescence, trahison, amour, rencontre, école, peur, trio, force
16.06.2011
Grandir
Le cœur de Julie s'est emballé. Elle ne parvient plus à l'arrêter.
Elle est à la fois intensément heureuse et malheureuse.
Heureuse parce qu'elle a tout le temps le sourire aux lèvres, heureuse parce qu'elle ne pense qu'à cet instant, parce qu'elle a l'impression de vivre sur un petit nuage.
Tous les tracas du quotidien lui paraissent absurdes, insignifiants.
Elle a un secret, une force nichée au plus profond d'elle même que personne ne soupçonne, que personne n'est capable de venir déloger.
Elle sautille dans la rue, sourit aux passants qui lui renvoient son geste d'un air hésitant. .Elle ne voit pas la pluie qui s'abat lourdement sur ses épaules, détrempe ses vêtements, noie ses affaires. Pour elle, le soleil brille et rien n'est capable de le voiler. Elle se fiche d'avoir les cheveux et les pieds mouillés. Ce sont des détails, des aléas qui ne valent même pas la peine que l'on s'y attarde.
Cependant, Julie est énervée.
Elle aimerait pouvoir contrôler son cœur. Etre capable de décider du cours de ses pensées.
Pouvoir réfléchir à la journée de demain.
Planifier ses activités, réfléchir posément.
Mais elle en est incapable. Son esprit vogue dans des sphères inatteignables. Il ne lui répond plus, ne lui obéit plus.
Julie regrette le temps, si proche et pourtant si différent, où elle était tout simplement elle-même. Où elle pouvait parler sans sourire, réfléchir à des sujets sérieux, voir ses amies et rire de futilités.
Aujourd'hui elle ne peut plus rien faire. Son cerveau entier est accaparé, branché sur un mode de stupide béatitude.
Elle aimerait pouvoir redevenir elle-même, maîtriser son corps et ses émotions.
Ces sentiments sont nouveaux pour elle. Jamais encore Julie n'avait ressenti avec une telle force. Elle en est secouée, presque détruite.
Elle pleure intérieurement sur son passé. Elle se sent transformée. Sans l'avoir voulu, sans l'avoir demandé. Elle n'a pas agit, elle n'a rien fait. Ce bonheur lui est tombé dessus sans crier gare.
Julie se sent souillée. Une impression d'innocence perdue. Comme si son enfance, d'un coup, s'était envolée.. On la lui a ravie. Sans lui demander son accord, comme cela, du jour au lendemain.
Elle se sent trahie.
Elle est heureuse.
Mais elle aimerait retrouver celle qu'elle était. Avant.. Avant qu'elle ne ressente tout ce cahot dans son cœur trop petit pour contenir cette myriade d'impressions.
Elle ne sait plus qui elle est ni ce qu'elle veut.
Elle aimerait retrouver son innocence. Redevenir cette personne simple, qui ne se posait pas de questions. Cette personne qu'elle connaissait par cœur et en qui elle avait confiance.
L'inconnue qu'elle devient lui fait peur. Elle n'a pas envie de sauter pieds et poings liés dans une cuve bouillonnant de nouveautés. Et c'est pourtant ce qu'elle est contrainte de faire.
Son cœur débridé l'y oblige. Il la mène par le bout du nez.
Julie, pour la première fois de sa vie, est amoureuse.
Julie a peur.
Julie est heureuse.
18:28 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : premier amour, enfance, adolescence, grandir, nostalgie, désir, sentiments, bonheur, heureuse, malheureuse
04.06.2011
A 18 ans
Elle se souvient. Ses dix-huit ans. Son adolescence. Tout lui paraît tellement lointain.
Elle a l'impression qu'il s'agit de quelqu'un d'autre.
Les pensées, le corps, l'âme, tout est différent.
Dix ans se sont écoulés.
Dix ans qu'elle n'a pas vus passer.
Dix ans qui l'ont transformée.
Elle essaye de se remémorer la jeune fille qu'elle était. Ses passions. Son premier amour.
Elle avait cru mourir. Elle était persuadée que jamais plus elle ne pourrais aimer. Que c'était lui et personne d'autre. Qu'elle ne pourrait pas ressentir deux fois la même chose. Il était unique.
Aujourd'hui, elle sourit. Elle a survécu. Elle ne l'a d'ailleurs jamais revu.
Elle sait vaguement qu'il a terminé ses études quelques temps après elle, qu'il a beaucoup fêté et beaucoup bourlingué mais qu'il est aujourd'hui une tête montante en matière de finance.
Si on le lui avait dit...
Mais si elle avait su, ce que elle, elle deviendrait.
La vie commune. Le mariage.
Elle n'est en rien la jeune fille de dix-huit ans d'autrefois.
Si elle avait pu se voir, aurait-elle choisi de continuer ? De suivre ce chemin, de devenir ce qu'elle est aujourd'hui ?
Certainement pas.
Elle se serait fait horreur.
A vrai dire, elle se fait horreur.
Tous ses idéaux, ses fantasmes, ses rêves.
A dix-huit ans, elle avait la vie devant elle. Elle avait tout pour réussir, toutes les portes ne demandaient qu'à s'ouvrir. Elle pensait que la volonté et la persévérance achèveraient toutes les barrières.
Elle sait aujourd'hui qu'il n'en est rien. La vie lui a réservé des surprises.
Des bonnes comme des mauvaises.
Elle a fait des choix. Des choix qu'à dix-huit ans elle aurait snobés sans même se retourner.
S'est-elle trahie ?
Elle ne sait que répondre.
A dix-huit ans, elle voulait tout. La vie, le bonheur et l'amour. De manière entière et totale. Si elle ne pouvait les obtenir, alors elle préférait la mort. Blanc ou Noir. Aucune demi-mesure.
Aujourd'hui., elle a découvert le gris. Elle s'y est glissée, légèrement d'abord puis entièrement. Aujourd'hui, à vingt-huit ans, elle s'y vautre.
Elle n'est ni heureuse, ni malheureuse. Elle est satisfaite.
Satisfaite. Quel mot terrible. A dix-huit ans, elle l'aurait craché et piétiné.
Elle se dégoûte. Elle voudrait retrouver ses idéaux, ses choix, ses envies.
Mais elle a franchi des barrières, refermé certaines portes. Le chemin qu'elle a emprunté ne se rebrousse pas en si peu de temps. Elle a choisi un itinéraire. Elle ne peut pas l'abandonner en un claquement de doigts.
Il y a son mari, son travail, ses amis.
Il y a les impôts, les assurances, la voiture, le loyer de l'appartement.
Elle a des engagements.
Elle ne peut disparaître du jour au lendemain.
Elle est fichée dans sa vie, dans son existence.
La société lui a ravi sa liberté.
Non, elle se trompe. Elle s'est emmurée. Elle a tissé, involontairement, au cours des années, ses propres liens, forgé de ses mains ces chaînes qui entravent ses rêves d'autrefois.
Et si elle retrouvait ses idéaux d'autrefois ?
Pourtant, elle sait bien qu'elle n'y croit plus. L'amour véritable ? Foutaises. A dix-huit ans, les sentiments sont encore frais, exacerbés. On ne supporte ni la douleur, ni la patience.
Oui mais on vit. On ressent. On vibre.
Et aujourd'hui, elle se contente d'exister. Elle traverse les journées d'un pas serein. Elle goûte du bout des lèvres. Jamais elle ne mord à pleines dents.
Elle veut retrouver ses dix-huit ans.
Oui mais avant, elle doit plier le linge et terminer le dossier pour demain matin.
16:58 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : 18 ans, âge, vieillir, vie, nostalgie, sentiments, adolescence, heureux, quotidien, intensité, bilan
18.05.2011
Rompre le charme
Il ne parvient pas à se concentrer. Les heures s'écoulent doucement, beaucoup trop doucement.
Il ne cesse de penser à elle. Il va la revoir.
Ce soir.
Mais pour l'heure, il est incapable de focaliser son esprit sur son travail. Tout lui semble futile, ridicule.
Il ne pense qu'à elle. Elle va venir. Il va pouvoir lui parler.
Enfin, après tant d'attente.
Elle sera à lui. Il le sait, il le sent.
Il pense à elle constamment. Sa frange légèrement trop longue qui lui obstrue la vue, ses grands yeux verts candides et émerveillés. Et surtout son corps. Son corps splendide, magnifique.
Il ne peut pas en détacher sa pensée. Elle est parfaite. Tout simplement parfaite.
Et elle viendra. Ce soir. Rien que pour lui. Lui qui ne la mérite pas, lui qui n'est ni beau ni particulièrement intelligent, lui qui ne se distingue en rien des autres.
Elle l'a élu. Il ne comprend pas pourquoi. Il y en a tellement d'autres mieux que lui sur cette terre. Mais c'est sur lui que son choix s'est arrêté.
Il préfère ne pas y penser. Il ne veut pas savoir pourquoi. Elle l'a choisi et elle viendra. Là réside tout son bonheur.
Il doit s'efforcer de lire un texte mais les mots dansent devant ses yeux. Il ne sait même pas de quoi parle cet article. Pourtant, cela fait une heure qu'il est en train de le décortiquer.
La matinée est déjà bien avancée et il est incapable de dire ce qu'il a fait jusqu'ici. Il a travaillé, évidemment, mais en surface, de manière mécanique.
Elle envahit tout son esprit, toutes ses pensées.
A midi, il ne prend pas de pause. Il se contente de s'asseoir dans un coin, la tête entre les mains et de penser à elle.
Ses grands yeux verts.
Sa chevelure foncée.
Elle est tellement belle.
Et ce soir, elle va venir.
Il ne tient plus en place.
La journée n'en finit pas. Elle se traîne désespérément en longueur.
Et enfin, il est l'heure. Le temps s'est enfui. D'un seul coup. Tandis que ce matin rien ne se produisait, les dernières heures se sont envolées. Ou alors, son esprit s'est détaché de son corps pour aller la rejoindre et il n'a rien vu passer.
Il doit maintenant se dépêcher. Arriver avant elle au lieu de rendez-vous.
Il ne saurait la faire attendre. Il ne le tolérerait pas. Elle mérite tellement mieux que lui. Et pourtant, elle va venir.
Ses jambes tremblent d'appréhension. Pourtant, sur son visage, il affiche un regard sûr, mature. Il sait qui il est, elle l'a choisi. Et il ne veut surtout pas qu'elle puisse remarquer son hésitation. Il faut qu'elle ne voie en lui que la confiance et la force.
Il l'attend.
Elle a déjà cinq minutes de retard. Mais ce n'est pas grave. Il sait qu'elle viendra.
Elle aime se faire attendre. Il sait qu'elle prend toujours un plaisir pervers à observer le visage soulagé de celui qui a cru qu'elle l'avait oublié.
Il ne l'en aime que davantage. Elle va arriver, il le sait.
La voilà. Elle débouche du passage souterrain qui mène jusqu'à lui de sa démarche souple et légère. Il la dévore des yeux. Elle est encore plus belle que dans son souvenir.
Il sent un petit creux se former dans son ventre. Une légère faim, un sentiment qu'il ne parvient pas à expliquer.
Elle s'approche. De l'endroit où il est placé, il a tout le loisir de l'observer, de fixer ses yeux sur les moindres parcelles de son corps. Ses cheveux courts, coupés à la garçonne, virevoltent sous ce léger vent, dégageant son grand front et son petit nez. Elle est si belle.
Enfin, elle s'immobilise devant lui.
Il sent pourtant que quelque chose ne va pas. Elle ne lui appartient pas. Pas totalement.
Il jette un coup d'œil à sa droite. Il ne l'avait pas remarquée. Sa copine. Cette espèce de girafe à la peau percluse d'acné et aux dents gâtées qui l'accompagne partout.
C'est cette dernière qui lui parle, elle qu'il n'avait même pas remarquée et dont il ne veut pas entendre le son de la voix de peur qu'elle ne rompe le charme qui le lie à la magnifique créature devant lui.
En plus, elle mâche un chewing-gum.
« Tu voulais me voir ? J'ai reçu ton petit mot pendant le cours de math. »
La créature de rêve ne dit rien, elle le regarde. La girafe ricane.
Il tourne les talons et s'enfuit en courant.
Lorsqu'il a lancé le petit mot à travers la classe, ce matin, il a mal visé. Il a atterri quelques centimètres trop à droite. Ces quelques centimètres séparaient la déesse et le monstre.
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11.05.2011
La magie s'en est allée
Stéphane ne comprend pas ce qui lui arrive. Depuis le début de l'année passée, il se sent dépassé, faible, mou. Il n'a plus envie de rien. Avant, il aimait emmener son petit frère au parc, construire avec lui des cabanes dans les bois, inventer milles histoire.
Aujourd'hui, Stéphane en a marre. Son petit frère l'agace, il le trouve inintéressant. Pire, il se distancie même de ses copains d'autre fois. Il y a quelques mois à peine, il aimait retrouver ses voisins pour inventer des tas de jeux aux règles les plus loufoques les unes que les autres.
Ces jeux ont désormais perdu leur magie. Il ne comprend plus ce qui lui plaisait tant, ce qui le poussait à courir de boîte aux lettres en boîte aux lettres en hurlant, persuadé d'être poursuivi par des soucoupes volantes.
Il ne voit plus ni les soucoupes volantes, ni ses compagnons de vaisseaux intergalactiques.
Il ne voit qu'une ribambelle d'enfants stupides et des balles en caoutchouc.
Pourtant, il ne méprise pas sa vie d'avant. Au contraire, elle lui manque. Il aimerait y revenir, pouvoir à nouveau reprendre sa place de chef, de maître de l'univers dans un monde où il ne craint personne.
Mais il en est incapable. Ses jeux lui ont fermé leurs portes. De toute façon il n'en a plus envie.
Il n'a envie de rien. Il éprouve de la peine à se lever le matin, arrive constamment en retard à l'école. Même le week-end, après douze heures passées sous ses couvertures, il peine à émerger.
Toute la journée, il reste assis dans sa chambre. Il observe le plafond, compte les fissures qui lézardent la peinture blanche qu'il faudra bientôt changer. Il ne regarde même plus par la fenêtre. Les rires des enfants le font souffrir. Il aimerait se joindre à eux. Il a pourtant essayé, cela n'a aucun effet. Il les hait.
Il ne supporte pas leurs regards candides, leur manière de s'extasier à la vue d'un petit caillou à la forme bizarre ou d'une crotte de chien abandonnée sur le trottoir.
Ce sont des gamins, puériles, insupportables.
Stéphane triture ses mains, se ronge les ongles. Cela l'aide à passer le temps. Il ne regarde pas la télévision. Sa mère le lui a interdit. Pour son bien. Parce qu'il ferait mieux d'aller profiter du beau temps ou de se pencher sur ses études.
Mais Stéphane n'a pas envie d'aller dehors. Il est fatigué. Il a tout le temps envie de dormir. Il n'a pas non plus la moindre envie de faire ses devoirs. Il voudrait que ses parents lui offrent un ordinateur. Dans sa classe, tous ses copains en ont un. Ils jouent des heures durant à des jeux en réseaux qui ont l'air tellement plus intéressants que toutes les pacotilles que Stéphane inventait avec son frère ou les enfants du quartier.
Leur monde l'attire. Il voudrait lui aussi pouvoir y participer. Il sait qu'un ordinateur peut représenter la fin de son ennui, de sa haine, un renouveau de gaité et de joie. Il a tenté de l'expliquer à ses parents. Mais ceux-ci y sont fermement opposés. Ils lui permettent d'utiliser la machine familiale, installée dans le salon. Mais c'est ridicule. Dans cette pièce, tout le monde effectue un incessant va et vient. Impossible de faire quoi que ce soit sans être épié par son frère ou par sa mère. Et Stéphane sait qu'elle est fermement opposée aux jeux vidéo. Elle ne le laissera pas même les essayer. Elle l'autorise tout juste à effectuer quelques recherches sur internet, pour l'école. Mais cela ne lui suffit pas.
C'est tellement ridicule. Les autres ont droit à tout. Lui ne peut jamais rien posséder.
Il en est réduit à rester assis dans sa chambre, les bras croisés.
Il voudrait disparaître, s'endormir pendant des heures et des heures, ne plus jamais être fatigué.
Le monde est injuste, il le déteste.
Stéphane vient d'avoir treize ans.
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12.04.2011
Rimbaud est mort
Il a révolutionné le monde de la poésie. Il est cité par des milliers de professeurs de Français. Il a inspiré bon nombre de rêveurs, fait suer des décennies d’étudiants. Il est admiré par certains, vénéré par d’autres, haï par quelques marginaux. Pourtant, Arthur Rimbaud a composé l’essentiel de son œuvre avant sa vingtième année, date à laquelle il a à jamais cessé d’écrire.
L’entrée dans l’âge adulte, qu’elle se produise à 18, 20 ou 25 ans signifie-t-elle la perte des rêves d’enfant ? L’anéantissement d’une imagination florissante ?
Rimbaud ne serait-il qu’un adolescent qui a grandit et qui, confronté à la dure réalité, a choisi de laisser tomber une poésie qu’il a estimée dénuée de sens ?
Perd-t-on, en grandissant, notre essence créatrice, ce qui anime nos rêves et nos désirs, ce qui, depuis l’enfance, nous fait vibrer ?
Lorsque l’on atteint l’âge adulte, de nombreuses responsabilités nous tombent soudainement en travers du chemin : factures, assurance-maladie, loyer, travail, responsabilités. Impossible de s’enfuir pendant trois jours sans donner de nouvelles à qui que ce soit. Impossible de rester enfoui sous ses couvertures un matin pluvieux.
Nous sommes enchaînés aux obligations, à la société. Puis viennent les enfants, le mariage qui, insidieusement, sous couvert d’heureuses nouvelles et de joie de vivre, raccourcissent nous chaînes, nous enferrent encore davantage dans une vie dont le cours nous semble étrange, décidé par des puissances extérieures.
Il faut se battre pour survivre, pour garder la tête hors de l’eau. Lorsqu’un problème est résolu, un autre le remplace automatiquement. Et ainsi jusqu’à la fin de notre vie.
Plus le temps de penser au sens de notre présence sur terre, à la beauté des mots et à la souffrance interne. Il faut avancer et se battre, les futilités ne sont plus de mises.
Arthur Rimbaud l’avait-il compris ?
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08.04.2011
réquisitoire contre l'égoïsme parental
Beaucoup d’adolescents se plaignent d’être étouffés par leurs parents. Des parents qui les appellent tout le temps, veulent savoir où ils vont, avec qui et à quelle heure ils rentrent. Ces jeunes se plaignent de la permission de minuit qu’ils jugent trop restrictive par rapport à leurs amis qui, eux, ont le droit de tout faire.
Ils râlent lorsqu’on leur interdit de passer plus de deux heures par jour devant l’écran de leur ordinateur à parler à leurs amis via facebook.
Ils se sentent étouffés, maternés, privés de liberté.
Ils se sentent incompris, surveillés.
Ils envient le copain chez qui ils se rendent tout le temps pour les soirées, celui que l’on voit toujours fourré chez tout le monde, à qui les parents accordent une entière confiance et qui jouit de toute la liberté dont rêvent éperdument les adolescents.
Pourtant, ce jeune, lui, contrairement à ce que croient ses amis, est malheureux. Il envie les autres, leur structure familiale, même leurs interdictions.
Il rêve de rentrer à la maison et de trouver sa mère assise à la table du salon lui demander s’il a déjà terminé ses devoirs. Il a envie qu’on l’oblige à être présent le dimanche après-midi pour faire une ballade en famille dans un endroit parfaitement ringard. Il voudrait pouvoir raconter sa journée et trouver une oreille attentive.
Pourtant, ce jeune ne vient pas d’un milieu défavorisé. Ses parents sont issus d’une classe socioprofessionnelle élevée, ils possèdent beaucoup de moyens qui leur permettent de faire de belles vacances et de s’offrir de nombreux loisirs. Ce jeune n’est, matériellement parlant, ni plus riche, ni plus pauvre que la plupart de ses camarades de classe. Ses parents sont à l’abri du besoin et l’ont toujours été.
Les parents de ce jeune ne sont pas bizarres. Ils ont de nombreux amis, une bonne réputation et sont appréciés de tous.
Cependant, ils n’écoutent pas leur fils. Ils passent à côté de lui sans le voir, répondent brièvement à ses questions s’il en a mais ne s’intéressent pas à ses activités. Leur mot d’ordre est de le laisser agir : il n’a jamais posé aucun problème, n’a jamais de mauvaises notes à l’école, réussit tout ce qu’il entreprend. Ils lui font donc confiance et le laissent libre d’agir à sa guise.
Régulièrement, ses parents partent en week-end au quatre coin du monde, laissant le jeune homme seul. Il est suffisamment autonome pour se débrouiller tout seul. Parfois, ils sont là mais regardent la télévision côte à côte toute la soirée, le laissant seul dans sa chambre. Ils ne lui parlent pas, ne lui proposent pas de sortie en famille.
La mère du jeune homme pratique activement la méditation. Elle cherche son bien être intérieur. Récemment, elle a même commencé des cours de danse orientale. Elle désire être heureuse et épanouie. Elle y réussit parfaitement.
Un jour, le jeune homme rentre à la maison avec une mauvaise note. Il n’avait pas suffisamment travaillé, prétend-t-il. Ses parents hochent les épaules. Ils lui font confiance. Il réussira mieux la prochaine fois.
Effectivement, à l’examen suivant, le jeune homme obtient une note brillante.
Ses parents ne lui imposent rien au sujet de son avenir. Il est libre de décider tout seul. Ils ne lui en parlent même pas. Mieux vaut ne pas l’influencer. Il doit faire ses propres choix.
Lorsque le jeune homme rentre à la maison, le visage en sang, les mains toutes éraflées après une chute en trottinette, sa mère lui suggère d’aller se laver le visage. Elle ne lui amène ni désinfectant, ni pansement. Il a 16 ans, il est bien assez grand pour aller les chercher tout seul.
Le temps passe et le jeune homme se sent de plus en plus mal. Il se renferme sur lui-même. Il ne répond même plus aux rares questions que lui adressent ses parents.
Ceux-ci sont étonnés. Ils ne comprennent pas ce qui lui arrive. Mais il a 16 ans. C’est l’adolescence, cela lui passera.
Le jeune homme se renferme de plus en plus. Souvent, la nuit, il surfe sur internet. Ses parents le savent grâce à la lumière qui filtre sous la porte de sa chambre. Ils ne lui en parlent pas. C’est normal, c’est l’adolescence.
Le jeune homme a de plus en plus de peine à se réveiller le matin pour aller à l’école. Il est fatigué par les nuits blanches qu’il passe devant l’ordinateur. Il ne se lave plus beaucoup, passe son temps plongé dans ses pensées.
Ses parents commencent à s’inquiéter. Mais ils savent, malgré tout, que l’adolescence est une mauvaise passade, qu’ils retrouveront leur fils bientôt. Ils le laissent agir.
Lorsque le jeune homme atteint ses 18 ans, il est devenu très pâle. Ses mains tremblent, il ne dort presque plus.
Ses parents voudraient qu’il se couche plus tôt, qu’il ne sorte pas tous les soirs. Mais ils ne peuvent pas le lui interdire. Il a 18 ans, il est majeur. Ils tentent de lui en toucher un mot mais leur fils se ferme comme une huitre. Ils décident donc de ne pas recommencer. Mieux vaut ne rien dire cela permet au moins de bonnes relations avec lui. Sa mauvaise humeur et son hygiène déplorable lui passeront. L’adolescence touche à son terme. Et puis, il va toujours à l’école et, bien que ses notes aient un peu baissé, il ne pose pas de problème à ses professeurs.
Le jeune homme se sent terriblement mal. Il aimerait pouvoir en parler à quelqu’un mais personne ne le comprend. Les autres ont d’autres problèmes : parents envahissants, divorce, drogue, petite sœur fugueuse, bref, ils ont tous des problèmes bien plus graves que les siens. Quand il désire parler, on lui répond en général qu’il n’a pas à se plaindre, qu’il a la chance de connaître une situation familiale idyllique.
Ses amis ne comprennent pas qu’il puisse se plaindre de ses parents. Tous rêvent d’avoir la même famille que lui, d’être libres d’agir à leur guise. En général, ils lui opposent le lieu commun qui prétend que chacun recherche ce que possède son voisin et ne se contente jamais de ce qu’il a.
Le jeune homme n’est pas satisfait. II voudrait pouvoir se confier à quelqu’un. Il en a désespérément besoin. Ses parents lui paraissent la pire des solutions. Ils n’ont jamais eu, ensemble, une conversation sérieuse. Ce n’est pas maintenant que cela va commencer. Un jour, il a bien tenté de dire qu’il ne se sentait pas bien, qu’il avait envie de parler et sa mère lui a proposé d’aller voir un psychiatre. Elle n’a pas tenté de savoir ce qui n’allait pas. Elle ne lui a pas posé de question. Elle lui a juste suggéré de chercher dans l’annuaire téléphonique le numéro d’un médecin qu’elle se ferait le plaisir de payer.
Le jeune homme a pris peur et n’a plus jamais abordé la question. Sa mère en a été soulagée et a pensé que ses problèmes s’étaient réglés d’eux-mêmes.
Le jeune homme a l’impression que sa tête va exploser. Il ne dort plus, il n’arrive plus à se concentrer. Il est infiniment malheureux mais n’arrive pas à trouver de cause à son malheur. Et sans cause, pas de remède.
La vie lui paraît morne, sans intérêt. Il peut tout faire mais n’a envie de rien. Des petits plaisirs qui le faisaient frémir autrefois lui semblent aujourd’hui ridicules. Il a envie de dormir, de sombrer dans l’inconscience et de tout oublier. Il a l’impression que ses soucis ne s’arrangeront jamais.
Les parents du jeune homme se rendent compte qu’il n’est plus aussi joyeux qu’autrefois mais ses notes à l’école sont toujours bonnes. Il ne se drogue pas et boit de manière relativement contrôlée. On ne peut pas en dire autant des autres adolescents qu’ils côtoient. Ils sont donc fiers de leur fils. Sa mélancolie passera en grandissant.
Le jeune homme n’en peut plus. Il sent qu’il est au bout du rouleau. Il a de plus en plus mal à la tête et prend des médicaments contre la migraine. C’est sa mère qui est allée les acheter à la pharmacie.
Un soir, alors que l’avenir lui paraît plus sombre que jamais, qu’il ne comprend plus les raisons qui le poussent à obtenir de bonnes notes à l’école, qu’il ne voit aucun intérêt dans sa vie présente ni dans un sombre futur, il avale plus de pilules qu’il n’en faut pour faire passer les maux de têtes.
Il ne se réveille pas.
18:30 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : parent, enfant, suicide, peurs, déprime, adolescence, solitude, lâcheté



