30.01.2012
Mais comment fait cette fille?
Stéphanie la regarde arriver le matin.
Fraîche, pimpante, le teint légèrement rosé par le froid, les lèvres pleines, souriantes.
Stéphanie la regarde s'installer à son bureau, légère, aérienne.
Stéphanie la regarde mordre goulument dans un énorme pain au chocolat sans qu'une seule miette ne vienne s'écraser sur la table.
Stéphanie regarde son clavier d'ordinateur à elle, accusateur. Un reste de sauce s'attarde entre les touches H et J, des miettes voisinent là haut entre les F3 et F4.
Comment fait cette fille ?
Comment fait cette fille pour rester toujours aussi propre ? Belle ? Souriante ?
Stéphanie jette un coup d'œil au bureau voisin. La fille rajuste sa jupe, qu'elle redescend nonchalamment sur un collant noir, brillant, sans aucun pli.
Stéphanie jette un coup d'œil à ses propres jambes. Deux gros jambons engoncés dans un pantalon trop serré. Quand elle se lève, des plis marquent sa taille. En plus, elle a oublié de le repasser.
La fille, elle, est toujours parfaite.
Lorsqu'elle croque goulument dans un sandwich, la farine ne s'attarde pas sur ses lèvres. Elle n'a pas besoin non plus d'enlever un morceau de gras coincé entre ses dents.
Stéphanie ne comprend pas. Elles ont acheté le même sandwich, au même vendeur, au même moment.
Stéphanie est en train de tordre sa bouche en un mouvement disgracieux afin d'enlever discrètement le bout de jambon cru entre sa prémolaire et sa canine. La fille, elle sourit.
Stéphanie se lève six fois par jour pour se rendre aux toilettes. Elle pince le nez, écœurée par les odeurs qu'elle a l'impression de traîner avec elle, n'appuie pas sur les portes de peur d'attraper des saletés.
La fille, elle, ne va pas aux toilettes.
Elle ne se bat pas avec le rouleau de papier coincé ni ne s'éclabousse avec les robinets qui giclent.
Mais comment fait cette fille ?
Lorsque Stéphanie ajoute une sucrine dans son café noir, sa voisine y jette une bonne rasade de crème fraiche, du sucre et du cacao. Pourtant, elle est deux fois moins large que Stéphanie.
Mais comment fait donc cette fille ?
Lorsque Stéphanie parle à ses collègues de sexe masculin, ils lui jettent un regard désolé. Parfois, même, ils l'ignorent. Ils préfèrent rester attroupés autour de la fille, l'écouter raconter sa journée et ses histoires passionnantes.
Car, pour parachever le tout, elle est intéressante. Cultivée. Intelligente.
Sans aucun défaut.
Stéphanie rêve de lui ressembler. Au moins un peu. N'acquérir qu'une infime partie de sa maîtrise, de sa grâce, de son élégance. Comprendre comment elle y arrive, de manière aussi parfaite, dans tous les domaines.
Ce matin, Stéphanie arrive plus tôt au bureau. Les yeux encore embués de sommeil, épuisée, elle se laisse tomber sur sa chaise. Elle allume son écran d'ordinateur mais ne peut s'empêcher de jeter un coup d'œil à la place de sa voisine. Parfaitement ordrée, comme d'habitude. Pas un seul papier, pas un seul crayon qui ne dépasse.
Mais comment fait cette fille ?
Stéphanie se lève et s'approche. Elle soulève les papiers. Des articles, des travaux en cours.
Tout est bien rangé, ordonné.
Découragée, Stéphanie retourne vers son poste de travail.
En chemin, elle trébuche. Encore.
Pestant, elle se retourne pour ramasser les documents de sa voisine qu'elle a fait tomber dans sa chute.
Un papier s'échappe.
Une ordonnance.
Séropram, Zoloft et Xanax.
Mais qui est cette fille ?
19:47 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : perfection, beauté, grâce, collègue, travail, dépression, antidépresseur, intelligente, parfaite, jalousie
18.05.2011
Rompre le charme
Il ne parvient pas à se concentrer. Les heures s'écoulent doucement, beaucoup trop doucement.
Il ne cesse de penser à elle. Il va la revoir.
Ce soir.
Mais pour l'heure, il est incapable de focaliser son esprit sur son travail. Tout lui semble futile, ridicule.
Il ne pense qu'à elle. Elle va venir. Il va pouvoir lui parler.
Enfin, après tant d'attente.
Elle sera à lui. Il le sait, il le sent.
Il pense à elle constamment. Sa frange légèrement trop longue qui lui obstrue la vue, ses grands yeux verts candides et émerveillés. Et surtout son corps. Son corps splendide, magnifique.
Il ne peut pas en détacher sa pensée. Elle est parfaite. Tout simplement parfaite.
Et elle viendra. Ce soir. Rien que pour lui. Lui qui ne la mérite pas, lui qui n'est ni beau ni particulièrement intelligent, lui qui ne se distingue en rien des autres.
Elle l'a élu. Il ne comprend pas pourquoi. Il y en a tellement d'autres mieux que lui sur cette terre. Mais c'est sur lui que son choix s'est arrêté.
Il préfère ne pas y penser. Il ne veut pas savoir pourquoi. Elle l'a choisi et elle viendra. Là réside tout son bonheur.
Il doit s'efforcer de lire un texte mais les mots dansent devant ses yeux. Il ne sait même pas de quoi parle cet article. Pourtant, cela fait une heure qu'il est en train de le décortiquer.
La matinée est déjà bien avancée et il est incapable de dire ce qu'il a fait jusqu'ici. Il a travaillé, évidemment, mais en surface, de manière mécanique.
Elle envahit tout son esprit, toutes ses pensées.
A midi, il ne prend pas de pause. Il se contente de s'asseoir dans un coin, la tête entre les mains et de penser à elle.
Ses grands yeux verts.
Sa chevelure foncée.
Elle est tellement belle.
Et ce soir, elle va venir.
Il ne tient plus en place.
La journée n'en finit pas. Elle se traîne désespérément en longueur.
Et enfin, il est l'heure. Le temps s'est enfui. D'un seul coup. Tandis que ce matin rien ne se produisait, les dernières heures se sont envolées. Ou alors, son esprit s'est détaché de son corps pour aller la rejoindre et il n'a rien vu passer.
Il doit maintenant se dépêcher. Arriver avant elle au lieu de rendez-vous.
Il ne saurait la faire attendre. Il ne le tolérerait pas. Elle mérite tellement mieux que lui. Et pourtant, elle va venir.
Ses jambes tremblent d'appréhension. Pourtant, sur son visage, il affiche un regard sûr, mature. Il sait qui il est, elle l'a choisi. Et il ne veut surtout pas qu'elle puisse remarquer son hésitation. Il faut qu'elle ne voie en lui que la confiance et la force.
Il l'attend.
Elle a déjà cinq minutes de retard. Mais ce n'est pas grave. Il sait qu'elle viendra.
Elle aime se faire attendre. Il sait qu'elle prend toujours un plaisir pervers à observer le visage soulagé de celui qui a cru qu'elle l'avait oublié.
Il ne l'en aime que davantage. Elle va arriver, il le sait.
La voilà. Elle débouche du passage souterrain qui mène jusqu'à lui de sa démarche souple et légère. Il la dévore des yeux. Elle est encore plus belle que dans son souvenir.
Il sent un petit creux se former dans son ventre. Une légère faim, un sentiment qu'il ne parvient pas à expliquer.
Elle s'approche. De l'endroit où il est placé, il a tout le loisir de l'observer, de fixer ses yeux sur les moindres parcelles de son corps. Ses cheveux courts, coupés à la garçonne, virevoltent sous ce léger vent, dégageant son grand front et son petit nez. Elle est si belle.
Enfin, elle s'immobilise devant lui.
Il sent pourtant que quelque chose ne va pas. Elle ne lui appartient pas. Pas totalement.
Il jette un coup d'œil à sa droite. Il ne l'avait pas remarquée. Sa copine. Cette espèce de girafe à la peau percluse d'acné et aux dents gâtées qui l'accompagne partout.
C'est cette dernière qui lui parle, elle qu'il n'avait même pas remarquée et dont il ne veut pas entendre le son de la voix de peur qu'elle ne rompe le charme qui le lie à la magnifique créature devant lui.
En plus, elle mâche un chewing-gum.
« Tu voulais me voir ? J'ai reçu ton petit mot pendant le cours de math. »
La créature de rêve ne dit rien, elle le regarde. La girafe ricane.
Il tourne les talons et s'enfuit en courant.
Lorsqu'il a lancé le petit mot à travers la classe, ce matin, il a mal visé. Il a atterri quelques centimètres trop à droite. Ces quelques centimètres séparaient la déesse et le monstre.
11:10 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : beauté, laideur, amour, désir, envie, rendez-vous, homme, femme, jeunesse, adolescence
15.04.2011
le regard des autres
Elle a la sensation d’être traquée. Tout le monde l’observe. Dans le bus, dans la rue, les regards se tournent sur son passage. Même la vieille dame, à demi penchée sur son caddie lui a jeté un regard mauvais.
Serait-ce son accoutrement ? Elle n’a pas eu l’impression, tout à l’heure, en quittant l’appartement, d’avoir revêtu des étoffes trop voyants ou trop extravagants. Mais…elle ne sait pas…elle n’en est jamais sûre.
Elle voudrait pouvoir se fondre dans la masse. Se faire oublier. Que les regards glissent sur son visage sans s’y arrêter.
Elle ne supporte pas qu’on l’observe, qu’on la scrute. Elle se sent espionnée, coupable.
Elle aimerait passer au travers de la foule, vêtue de noir ou de gris, un sac à la main, filer entre les gens sans s’arrêter, passer au travers d’eux comme si elle était transparente.
Elle aime les grandes villes pour leur anonymat. Personne ne vous connaît, personne ne vous juge. Vous pouvez être moche, difforme, sortir de l’ordinaire, on ne vous jettera pas un regard.
Ici, c’est différent. Cette ville est trop petite. Elle y étouffe. Elle n’y connaît pas beaucoup de monde mais elle a l’impression que tout le monde sait qui elle est.
On la regarde, on la juge.
Elle ne comprend pas pourquoi.
Elle tente désespérément de suivre les courants de la mode, de cloner ces milliers de femmes qu’elle ne regarde pas. Pourtant, elle n’y arrive pas. Sur elle, les vêtements sont trop larges ou trop serrés, ridiculement déplacés ou mal coupés.
Elle ressemble à un épouvantail. La mode ne l’accepte pas, elle ne parvient pas à comprendre ce qu’elle doit porter pour ne pas paraître ridicule ou déplacée. Elle voudrait tant cesser d’attirer les regards.
Comment se fait-il que ces femmes, devant elle, endossent cet ensemble fièrement, sans plis et sans ratés ?
Elle ne sait que faire de ses mains. Elle tente sans succès de se raccrocher à la lanière de son sac à main. Mais elle remarque que d’autres le portent sous le bras. Alors elle essaye d’agir de même. A nouveau, elle se trouve confrontée à ce terrible ennui des mains. Elle n’ose pas les mettre dans ses poches, sait qu’elle ne doit pas les croiser devant sa poitrine. Alors elle les tord, nerveusement.
A nouveau une vieille femme lui jette un coup d’œil intrigué.
Elle rêve de se faire oublier.
Elle n’est pourtant pas grande. Juste dans la moyenne. Elle pourrait même porter des talons. La plupart des femmes en ont. Mais elle n’ose pas. Quand elle marche avec des talons, elle se sent trop grande. Elle dépasse les autres, elle est regardée, encore plus que si elle n’en porte pas. C’est certainement dû à ses longues jambes qui, juchées sur ces hauts escarpins, semblent n’en plus finir.
Elle se sent flouée par la nature. Son nez est trop long, ses cheveux trop raides, ses jambes trop longues. Sa visage ne passe pas inaperçu. Il est trop clair, trop atypique. Elle ne possède pas les grands yeux que l’on voit dans les publicités. Elle n’ose pas se maquiller de manière outrancière pour les agrandir. Elle l’a fait une fois, les gens se retournaient constamment sur son passage.
Elle voudrait être comme les autres.
Elle en veut désespérément à la nature qui l’a dotée d’attributs si atypiques.
Impossible d’échapper au jugement, impossible de se cacher.
Elle est coupable, d’exister, constamment.
Elle ne supporte pas ce qu’elle nomme sa laideur, ses difformités. Elle voudrait tellement se faire oublier.
De plus en plus souvent, elle reste enfermée, dans son appartement. Si elle ne met pas le nez dehors, personne ne pourra la juger.
Désormais, elle va faire ses courses cachée sous un jogging et un long manteau. Elle aime l’hiver, qui cache les formes, les contours. Elle peut même porter un bonnet qui descend jusqu’aux yeux.
Les gens la regardent moins. Mais elle sent qu’avec l’arrivée du printemps elle ne pourra pas s’en sortir.
Il lui faudra laisser de côté ces couches de tissu superflues sous peine d’attirer à nouveau des soupçons d’anormalité. Elle ne sait pas quoi faire. Elle redoute désespérément l’été, ses plages, le jugement mortel présent au fond de toutes les pupilles.
Elle voudrait mourir, disparaître, ne plus exister. Elle n’en a pas le courage.
Elle continue à avancer. Elle ressemble à un zombie. Elle a peur, elle se cache.
Elle traverse les années dans la peur et l’angoisse, désespérée par son corps, sa laideur, ses difformités.
Puis, un jour, lors d’un voyage à l’étranger, elle rencontre des amis bien intentionnés. Ils la complimentent sur sa beauté.
Elle ne comprend pas. Elle se fâche, devinant l’ironie de leurs propos.
Ils lui font comprendre qu’il n’en est rien. Qu’elle n’est certes pas à l’image des publicités du moment mais qu’au contraire, elle possède une beauté éternelle, inaccessible, traversant les âges et les époques sans jamais se démoder.
Elle ne comprend pas. Elle croit qu’ils se moquent de ses peurs, qu’ils se fichent de ses difformités.
Elle vieilli. Ses peurs augmentent et elle sort de moins en moins de son appartement. Elle cesse de voir ses amis. Elle ne veut plus montrer son visage.
Elle craint de traverser la rue. Les jeunes lui font peur. Elle ne porte plus que de vieux torchons dépassés sur le dos. Elle a cessé de vivre de puis longtemps.
Un jour, alors que ses poumons hurlent de douleur à cause des trop nombreuses cigarettes qui les ont obstrués, son regard nostalgique se pose sur une photographie abandonnée au fond d’un tiroir. Elle pose en compagnie d’autres personne.
Et soudain, elle comprend.
Elle oublie le jugement des autres.
Elle n’a plus peur.
Mais il est trop tard, elle est passée à côté de sa vie.
11:28 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : confiance en soi, peur, laideur, difformité, beauté, regard des autres, culpabilité, autres



