28.03.2012

Visage pâle

 

15h50.

Dédaignant le pardessus pendu au clou, contre le mur, il sort.

Referme doucement la porte pour ne pas perturber les deux collègues avec qui il partage le bureau. Absorbés par des colonnes de chiffres, ils ne lèvent pas la tête.

L'ascenseur ne vient pas. En panne sans doute. Peu importe. Il dévale les escaliers, son porte-document coincé sous le bras. Jette un coup d'œil à son poignet. Il ne doit pas traîner. Plus que quelques minutes avant le rendez-vous et encore trois rues à traverser.

Dehors, le soleil brille. Puissant, chaleureux, enveloppant.

Il lève le regard, son cou pâle, son nez jauni par les néons, le travail et l'enfermement.

Une telle chaleur, un tel bonheur.

Son portable sonne. Son patron. Il s'empresse de répondre.

Le rendez-vous est annulé. Peut-il, avant de rentrer au bureau, passer au pressing ? Son patron est vraiment désolé, en temps normal, jamais il ne se permettrait... Mais il en a besoin pour un dîner, ce soir, et avec le dossier D, il n'aura pas le temps.

Le patron s'excuse encore une fois, remercie chaleureusement.

D'un geste bref, il referme le téléphone. Esquisse un petit sourire.

Etend une jambe, puis l'autre.

Il va en profiter pour passer acheter une boîte de pralinés chez le confiseur. Un cadeau pour sa femme. Ce n'est qu'un bref détour. Son patron ne dira rien, il ne s'en apercevra même pas.

Les rues sont vides. Malgré le soleil, la chaleur, les terrasses prêtes à recevoir les clients.

Personne.

Les gens sont entassés derrière les vitres, compulsent des registres, étudient des dossiers.

Lorsqu'ils sortiront, ce soir, après une dure et épuisante journée, le soleil sera couché, là bas, derrière les montagnes.

Un sentiment d'abattement s'empare de lui. Il tente de le chasser. Sourire. Penser à sa femme. A sa fille.

Impossible. Il ne voit que ce beau soleil, s'écrasant sur l'asphalte déserte, les quelques retraités qui avancent péniblement.

Il soupire. Jette un regard envieux voilé de tristesse aux terrasses désertes.

La rue suivante est plus animée. Des cris d'enfants. Il est 16h. L'école est terminée.

Autour des petits, se pressent des grands-parents émerveillés et des femmes de ménage blasées. Quelques jeunes mères. Deux. Trois.

A peine visibles dans la masse des personnes âgées.

Il pense à sa fille. A sa femme qui travaille là haut, dans les bureaux du dernier étage. Elle rentrera tard ce soir. La petite aura déjà goûté, fait ses devoirs et pris son bain.

En compagnie de Maria. L'indispensable Maria.

Il soupire. Il pense à rejoindre sa femme et sa fille. Partir.

Loin. Très loin.

Dans un pays ensoleillé où ils pourront vivre dehors toute la journée. Passer du temps avec ceux qu'il aime. Voir grandir la petite.

Gros soupir.

Il consulte sa montre.

Tant pis pour les chocolats. Il courre jusqu'au pressing et revient, au pas de course, rapporter le costume à son patron.

 

 

22.02.2012

Un monde sans obligations

 

Rachel n'a pas envie de sortir.

Dehors.

Le froid, le soleil, les gens, la foule.

Les regards, le vent, la boue, les flaques d'eau.

Elle se sent en sécurité, derrière les murs épais, au chaud, protégée.

Elle regarde à travers la vitre, la vitre délicieusement protectrice, qui la sépare de cet environnement hostile.

Rachel ramène ses genoux sous son menton. Le soleil pénètre à travers la fenêtre fermée, réchauffant agréablement la pièce, s'attardant sur son front, ses mains, son cou. Le chauffage est allumé, la température ambiante élevée.

Rachel n'ouvre pas la fenêtre. Pour rien au monde, elle n'abandonnerait cette douce chaleur. Elle est bercée, protégée.

Une chaleur soporifique, apaisante.

Dehors, les gens peuvent bien courir, s'activer, trébucher, s'invectiver, Rachel ne risque rien.

Elle est chez elle, protégée, emmitouflée.

Rachel lève la tête. L'horloge affiche son verdict. 12h50.

Horreur.

Elle doit partir. Sortir. Affronter le froid.

Malgré son horaire réduit grâce auquel elle se croyait à l'abri. Ce mi-temps tant désiré qu'elle a fini par obtenir, qu'elle goûte jour après jour en poussant la porte de son appartement au beau milieu de l'après-midi ou en restant pelotonnée en chien de fusil au fond de son lit sans tenir compte de l'avancée du soleil en direction du zénith.

Elle a beau avoir réduit la durée de son travail, elle doit y retourner. Quelques heures, chaque jour. Obligée, contrainte.

S'habiller, se coiffer, enfiler son manteau et sortir. Affronter les gens, le froid, les bus, les autres.

Travailler.

Un goût amer dans la bouche, le front douloureux. L'envie de dormir, de fuir ou de disparaître.

Rachel s'accorde encore quelques minutes. Une ou deux.

Qui se transforment en une dizaine.

Personne ne s'en apercevra. On ne remarque pas ses arrivées. Ni ses départs.

Elle n'a droit à aucun commentaire. Son travail est accepté.

Pas acclamé.

Devant l'écran de son ordinateur, elle n'a qu'une envie : fuir.

Elle tergiverse, perd du temps, folâtre sur des sites d'informations, lit des recettes de cuisines et griffonne sur un bout de papier.

Elle n'a jamais envie de se plonger dans ses tâches, repousse son travail, fuit les réalités.

Elle déteste le sens du devoir, les demandes, les exigences.

Elle se sent fatiguée, épuisée, au bord d'un gouffre ensommeillé. Elle n'a qu'à fermer les yeux.

Chaque jour, elle lutte. Qu'il soit 8h ou 15h, ses paupières sont lourdes, sa productivité est au plus bas.

Elle n'avance pas, elle ne travaille pas.

Elle n'a même plus envie de sortir de chez elle. Affronter les autres, la rue, le bruit. Pour atteindre un bureau solitaire et dur, un écran d'ordinateur accusateur.

Rachel voudrait pouvoir dormir, dormir encore et encore.

Pourtant, elle n'est pas déprimée. Le week-end la transporte de joie, elle se promène sur les pavés mouillés, entre dans les cafés, parle avec animation et sautille au rythme des orchestres de rues.

Une boule d'énergie, de joie et de chaleur.

Rachel regarde encore l'horloge. 13h15. Elle est bel et bien en retard. Le temps a sauté. S'est envolé, effacé.

Il est trop tard pour s'y rendre désormais. Son retard est énorme, gigantesque. Il vaut mieux se faire porter pâle, s'absenter, rester cachée.

Pour ne pas affronter son arrivée tardive, les regards lourds de reproches, les bouches silencieuses.

Et les dossiers toujours vides qui attendent désespérément des mots, des concepts, des idées.

Elle ne peut pas. Il est trop tard, le temps a passé.

Elle ira demain, lorsque la force sera revenue, lorsque la nuit lui aura apporté une dose suffisante de courage.

Rachel resserre les mains sur ses genoux, dépose son front contre ses paumes. Son ventre crie sa défaite. Elle resserre sa prise, s'enfonce un peu plus dans la chaleur de l'appartement.

Oublier, laisser ses pensées vagabonder. D'autres univers, d'autres temps. Un monde sans obligations.

 

 

 

25.05.2011

Le tram de 18h55

 

Elle ronchonne.

Il est déjà dix huit heures trente, elle doit encore imprimer le rapport avant de rentrer. Le tram de 18h40 va lui passer sous le nez et elle sera contrainte de marcher jusqu'à l'arrêt suivant afin de prendre une autre ligne à la fréquence plus soutenue ou d'attendre quinze minutes la venue de la rame suivante, à 18h55.

Ecrasés dans ses nouvelles chaussures à talons aiguilles, ses pieds lui envoient des signaux désespérés de douleur, la menaçant de porter plainte pour voies de faits qui risquent, si elle n'y prend pas garde, de se détériorer en lésions corporelles graves.

Elle rêve de porter ses vielles baskets roses qu'elle ressort avec joie chaque week-end, oubliant les tortures que le monde professionnel inflige si injustement aux femmes.

Elle regarde sa montre. Ca y est, son tram est parti. Et l'imprimante vient de terminer de cracher le rapport. Une minute trop tard. Evidemment. A croire que les machines se sont liguées contre elle.

Les armes de destruction massive que constituent ses escarpins l'empêchent de marcher jusqu'à l'arrêt suivant. A vrai dire, elle commence même  à sentir le moment approcher où elle ne pourra plus tenir debout.

Elle ferme son bureau, souhaite une bonne soirée aux êtres surhumains qui passeront encore trois ou quatre heures devant l'écran de leur ordinateur à fignoler un ou deux détails, et rejoint le couloir.

En appuyant sur le bouton de commande de l'ascenseur, elle fait un pied de nez à l'affiche collée sur la porte qui lui annonce joyeusement « trois étages à pieds, c'est bon pour la santé ! ». Les vacances aussi, c'est bon pour la santé. Pourtant, l'entreprise ne semble pas s'en préoccuper outre mesure.

Elle sort du bâtiment, traverse la route et rejoint l'arrêt de tram.

Le banc de l'abribus menace de s'effondrer sous le poids des badauds épuisés.  Elle aimerait bien pousser une vieille dame par terre pour lui piquer sa place mais elle se retient de justesse.

Elle se contente de râler.

Au loin, elle voit arriver une de ses collègues. Lâchement, elle se dissimule derrière un panneau de publicité et un gros bonhomme à l'odeur douteuse. Elle ne veut pas que la collègue la voie. Si elle la remarque, elle ne va pas seulement attendre son tram 15 minutes mais une demi-heure ou plus. Le pot-de-colle va lui tenir la jambe durant presque une heure, l'invitant à aller boire un café, dîner et peut-être même, qui sait, vivre avec elle tant elle se sent seule dans le grand appartement que lui a laissé son mari lorsqu'il l'a quittée pour une petite jeunette qui, comble de la frustration, n'est même pas jolie.

Heureusement, la collègue ne l'a pas vue.

Elle tente de se terrer, de contraindre son corps à la transparence. Mais avec ses hauts talons et le maintient qu'ils lui confèrent, la manœuvre de dissimulation s'avère digne des douze travaux d'Hercule. Les hommes lui jettent tous des regards langoureux accompagnés de clins d'œil trop appuyés. Elle a même l'impression d'en avoir vu un baver.

Heureusement, les femmes, elles, détournent la tête d'un air dédaigneux.

Les minutes s'écoulent, lentement. Le gros type commence à sentir vraiment mauvais. Sa transpiration âcre lui imbibe les narines. Elle voudrait fuir mais toute manœuvre risque d'attirer l'attention de la collègue pot-de-colle.

Heureusement, le tram se profile à l'horizon et, comble du bonheur, possède deux wagons.

Elle prend soin de regarder dans quelle partie du véhicule monte la glue avant de choisir l'autre wagon, où elle est sûre de ne pas la rencontrer. De plus, elles descendent à des arrêts différents. Elle a donc évité la torture une fois encore. Mais la manœuvre sera à réitérer le lendemain.

Elle espère toutefois ne plus jamais avoir à prendre le tram de 18h55. Elle regrette celui de 18h40.

Ses pieds la tenaillent. Cependant, félicité suprême, un siège est libre juste devant elle. Elle s'y glisse, remerciant le ciel, la providence, les transports publics et toutes les autres divinités qui lui viennent à l'esprit.

Elle est assise contre la fenêtre. A côté d'elle, la place est restée libre. Elle hésite à y déposer son sac mais à peine a-t-elle esquissé le début de son geste qu'une grosse femme s'y laisse tomber. Elle n'a même pas regardé si le siège était libre. S'il y avait eu un chien, un chat ou même un bébé, tous trois seraient morts écrasés par la masse de la baleine.

Le tram redémarre. A l'arrêt suivant, une foule s'engouffre dans le véhicule. Les passagers se tiennent de plus en plus serrés. Une jeune fille qui s'est tordu la cheville en chutant sur un sac de courses qui traine au milieu du passage se fait enguirlander par la propriétaire dudit sac qui contient des objets fragiles.

Elle regarde par la fenêtre. Une fenêtre close. Pas un souffle d'air ne rentre dans le wagon. Elle étouffe. Elle a l'impression qu'elle va exploser.

A côté d'elle, la baleine commence à transpirer. La sueur perle sur son front et s'écoule par cascade le long de ses aisselles.

Elle tente de se serrer, le plus près possible de la fenêtre. Elle est prise au piège entre une baleine et le mur du véhicule. Elle ne peut pas quitter son siège, la foule est trop dense et il est impossible de faire un pas sans attirer les foudres des usagers des transports publics.

Elle a de la peine à respirer. Devant elle, un monsieur se tient si près de son visage que ses fesses lui touchent presque le nez.

Secrètement, elle prie pour qu'il ne lâche pas un vent.

Malheureusement, aujourd'hui la providence l'a lâchement abandonnée. Une odeur d'œuf pourri vient  bientôt gentiment lui chatouiller les narines.

Une dame se met à crier. A côté d'elle, un vieux monsieur rouspète contre la jeunesse actuelle et son manque de civilité. Il n'a pas de place assise et aimerait pouvoir poser son séant quelque part.

Elle ne se lève pas. Elle a assez donné, elle n'a aucune envie d'être agréable. Dans les transports publics, c'est la loi de la jungle. Chacun pour soi et Dieu pour tous.

Elle décide de fermer les yeux.

Lorsqu'elle les rouvre, elle a l'impression que le nombre de gens présents autour d'elle a encore augmenté. De plus, un bébé s'est mis à hurler, couvrant la dispute de trois adolescents au regard vide.

Elle retient un cri de désespoir.

Elle va étouffer. Les odeurs, le bruit, la chaleur, elle n'en peut plus.

Et soudain, au bout du wagon, tout au fond, entre une dame tenant dans ses bras un caniche neurasthénique et un homme d'affaires au costume pimpant, elle le voit apparaître.

Lui.

Elle se lève d'un coup. En écrasant à coups de talons aiguilles les pieds des autres passagers qui se tordent de douleur, elle se rend compte que ses chaussures ne la font plus souffrir. Elle ne sent plus ni la chaleur, ni le bruit.

Il est là, devant elle.

Son sourire illumine le tram, efface les autres passagers.

Dorénavant, elle prendra tous les jours le tram de 18h55.