25.11.2011
Artifice invisible
Il la regarde.
Ne la reconnaît pas.
Il a beau plisser les yeux, imaginer, se creuser la tête, il ne la reconnaît pas.
Il a devant lui une inconnue.
Elle l'observe avec insistance. Lui murmure quelques mots.
Qu'il n'entend pas. Qu'il ne comprend pas.
Elle voudrait l'emmener. Marcher au clair de lune, raconter des histoires, déguster des mets raffinés.
Il ne veut pas.
Il marmonne une vague excuse.
Il n'a pas envie. Il ne sait plus. Il est perdu.
Il a devant lui une grande femme. Un peu trop grande.
Belle. Mais une beauté décrépie. A laquelle se mêle un brin de vulgarité. Chewing-gum et traces de mascara. Pantalon trop serré et décolleté évasé.
Imposante. Trop. Elle précise ses envies et entend que l'on s'y tienne. Sans subtilité. Sans légèreté. De gros sabots dans une salle de bal, des hurlements dans un couvent.
Une femme se tient devant lui.
Qu'il ne connaît pas.
Or, il vit à ses côtés depuis plus de dix ans. A exploré les détails de son corps, entendu toutes les inflexions de sa voix, assisté à ses joies et désillusions.
Il l'a attendue à l'autel, l'a serrée dans ses bras, a essuyé ses larmes, épaulé ses peines et construit une vie entière avec elle.
Mais aujourd'hui, il la regarde et ne la reconnaît pas.
Quelque chose a changé.
Il ne parvient pas à dire de quoi il retourne.
Elle est différente.
Une étrangère. Une inconnue.
Intrigué, impressionné, il n'ose lui adresser la parole.
Il voudrait partir, quitter la pièce et se retrouver seul.
Mais elle est là. Impatiente. En quête d'attention.
Une attention qu'il est incapable de lui prodiguer. Trop d'efforts, trop de mensonges.
Il ne la connaît pas. Il ne veut pas jouer un jeu de dupes.
Il ne sait pas ce qu'il lui arrive.
Elle s'approche. Lui touche la main. Veut l'entraîner.
Mais il recule.
Il ne ressent rien.
Pas de désir, pas d'envie.
Elle attire son corps près du sien. Il la repousse, dégoûté.
Elle s'éloigne, intriguée.
Il voudrait lui demander, réclamer des explications. Comprendre pourquoi elle s'est subitement transformée.
Elle ne comprendrait pas.
Elle n'en a pas conscience.
Elle est là, face à lui. Elle lui parle de sa voix nasillarde, haut perchée.
Ton agaçant. Éreintant.
Il regarde ses ongles. Le vernis. Rouge. Vulgaire. Médiocrité.
Il lui semble bien qu'elle a toujours été ainsi. Que sa voix ne s'est pas modifiée.
Mais elle est différente. Quelque chose a changé.
Il n'arrive pas à savoir.
Ce qui la reliait à lui, ce qui faisait son charme, ce qui créait la magie.
Ce petit artifice a disparu.
Artifice invisible.
Infime.
Microscopique.
Qui, en s'éteignant, a transformé l'être aimé en parfaite inconnue.
La magie de l'amour.
17:33 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amour, inconnu, changement, désillusion, sentiments, couple, durée, femme, mari, séparation
31.10.2011
Les langueurs désespérantes des pâles dimanches après-midi
Il regarde à travers la vitre fermée.
Le béton. Le bitume. La grisaille.
Il ne pleut pas. Il ne fait pas froid.
Mais il ne fait pas beau non plus.
La quiétude, le calme, la médiocrité. Une absence d'extrêmes. Température passable. Temps passable.
Et un dimanche après-midi.
Jour médiocre. Sans folie.
Le temps des déjeuners qui s'éternisent chez les beaux parents. Des tisanes tièdes. Des pâtisseries de la veille légèrement rassies, légèrement vieillies. Mais pas trop. Juste assez pour donner un goût de dimanche. De dimanche qui s'éternise.
Ou de l'attente, désespérée, des heures qui s'égrènent derrière une fenêtre close, l'attente du lundi, du réveil et du renouveau infernal.
Il n'a pas envie d'y aller.
Et se lever. Tôt. Trop tôt.
D'enfiler son manteau, ses chaussures, d'avaler le même petit déjeuner les yeux embués de sommeil, l'estomac encore secoué par les rêves avortés.
Cinq jours entiers, cinq jours immensément longs avant le renouveau du vendredi, l'annonce de l'espérance, de la vie, de la fête, de la joie.
Les soirées entre amis, les dîners, les beuveries, la vie.
Boire jusqu'à plus soif, s'affaler derrière la porte sans pouvoir y entrer la clef, dormir sur le palier en ronchonnant.
Rire de ses exploits, se vanter devant les autres, s'amuser, tournoyer, vivre et vivre encore.
Une vie qui commence le vendredi soir. Et qui s'achève lamentablement aux alentours de midi. Dimanche. Dimanche après-midi.
Il regarde à travers la vitre. Rien n'a changé. Toujours le même béton. Les mêmes arbres, qui émergent de la grisaille. De son crâne douloureux, de ses pensées obscures.
Un dimanche vide. Du temps perdu.
A se lamenter. A pleurer la perte du week-end qui s'en va, lamentablement, à travers les déjeuners trop polis et les regards en coins, à travers les obligations familiales et l'ennui, inexorablement vers son terme, vers le début de la semaine, le lundi fatidique.
Il a toujours détesté les dimanches. Enfant déjà, il regardait à travers la vitre. Il regardait le vent s'engouffrer dans les arbres, la neige tomber, la pluie dégouliner. Il regardait les voisins qui rentraient, les ballons abandonnés, les jeux délaissés.
Il priait pour que le temps s'allonge, pour que le lundi ne revienne pas, pour que la semaine disparaisse.
Mais inexorablement, malgré ses prières, malgré ses suppliques, malgré ses stratagèmes auprès de ses parents pour paraître malade, le lundi revenait, les cahiers et l'école également.
Adolescent, il haïssait les dimanches. Réveillé à quatre heures de l'après-midi, le crâne défoncé par une soirée trop arrosée, il était incapable de répondre aux questions pressantes de ses parents, de jouer son rôle au sein de la famille, de sortir le chien et d'aider à déblayer les feuilles mortes de l'entrée. Le dimanche était pour lui une plaie, un jour maudit, le couloir de l'attente, les quelques minutes de sursis du condamné avant l'exécution de la sentence.
Et aujourd'hui, encore jeune mais déjà vieux, attifé d'une belle famille et d'amis trop pressants, il exècre ce jour maudit. Il voudrait pouvoir l'annuler, le biffer, le brûler. Les dimanches devraient être interdits.
Ils sont synonymes d'ennui, de regrets et de faux airs enjoués devant une belle famille pâlie par ce jour déclinant, aux odeurs de choux et de ragout qui l'accueille invariablement, semaine après semaine, le dimanche après-midi.
Il voudrait tout envoyer promener. Décréter l'interdiction du dimanche après-midi, du sursis avant la reprise du travail. Il voudrait promulguer des journées entières de congé, des interruptions sans fin, des amusements éternels.
Ou biffer simplement cette journée du calendrier, s'amuser le samedi et se réveiller le lendemain au bureau, fringant, fort de sa soirée et de ses rêves non effacés par les couleurs blafardes du dimanche.
Mais il n'est qu'un pion parmi d'autres, un éternel condamné, avalé par la routine des semaines, par la marche du monde et du temps, par les obligations, les amis et les proches.
Il se sait condamné, condamné à revivre, semaine après semaine, année après année, toute sa vie durant, les langueurs désespérantes des pâles dimanches après-midi.
13:16 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : dimanche, ennui, routine, beaux-parents, belle-famille, déjeuner, changement, grandir, enfance, adolescence
26.09.2011
positif
Elle ne sait pas très bien à quel moment elle a quitté son bureau.
Elle sait qu'elle a marché.
Quelques minutes. Peut-être une heure ou deux.
Elle est incapable de se souvenir du chemin qu'elle a emprunté.
Elle regarde le bâtiment devant elle.
Beaucoup trop loin. Elle est beaucoup trop loin de son lieu de travail. Elle ne sait pas ce qu'elle fait là. Ses pieds l'y ont guidée, sans but, sans raison.
Elle doit retourner travailler. Avant que quelqu'un ne s'aperçoive de son absence. Avant que l'on ne se mette à poser des questions.
Mais elle n'en a pas la force.
Elle regarde les véhicules, les arbres, les pavés. La ville, autour d'elle. Rien n'a changé. Tout est semblable, habituel.
Et pourtant.
Elle voudrait que les immeubles s'effondrent, que la pluie se mettent à tomber, qu'une nuée de chauves-souris s'abatte sur la tête des passants.
Cet excès de normalité, d'immobilisme lui fait horreur.
Elle a besoin que les événements se manifestent, qu'à l'instar d'une scène triste dans un navet hollywoodien, la pluie se déverse en même temps que ses larmes, que la tempête se déchaîne avec les idées indomptables qui lui martèlent le cerveau.
Mais rien, absolument rien.
Elle jette des regards désespérés aux passants. Ils avancent, sans se détourner, sans s'arrêter.
Elle voudrait que quelqu'un s'arrête, lui parle, lui vienne en aide.
Les gens ne la remarquent pas. Ils avancent, perdus dans leurs pensées, leurs préoccupations. Pour eux, elle n'est rien, absolument rien.
Elle a envie de les secouer. De leur crier la violence qui boue jusqu'à la pointe de ses ongles. De leur expliquer la situation.
Mais elle se contient.
Sa timidité reprend le dessus, son sens des convenances également.
Elle reste seule.
Seule au milieu de la ville.
Seule sur son trottoir au milieu des passants pressés qui l'ignorent.
Elle est invisible.
Et pourtant tout, en elle, hurle sa douleur.
Elle est sous le choc.
Elle ne comprend pas.
Comment. Pourquoi.
Elle pense à sa vie. Ses amis. Son travail.
Ses activités, ses habitudes.
Tout va disparaître.
Emporté par un immense tourbillon, une tempête qui balayera tout sur son passage.
Elle va devoir revoir les fondements même de son existence. Changer ses habitudes, ses manies. Trouver d'autres occupations, vivre différemment.
En a-t-elle envie ?
Elle ne s'en pose pas la question.
Elle est incapable d'y répondre.
Elle est trop choquée, trop étourdie pour pouvoir y penser.
Elle ne s'y attendait pas.
Pas maintenant. Pas si tôt.
Elle ne ressent rien. Tout lui paraît normal. Son ventre, ses pieds, ses mains, son corps entier n'a pas changé.
Elle reste la même personne. Exactement pareille.
Et pourtant.
Elle sait que d'ici quelques temps, tout sera terminé.
Une existence totalement différente. Elle va devoir s'adapter, trouver d'autres moyens.
Elle s'en sent incapable.
Elle ne sait pas quoi faire.
Elle ne réalise pas l'énormité de la vérité.
Tout cela lui paraît aberrant. Absurde.
Elle est si jeune. A peine trente ans.
Elle sait pourtant qu'elle ne peut refuser. Si elle s'y oppose maintenant, elle s'y oppose pour la vie.
C'est maintenant ou jamais.
Accepter et changer. Ou refuser et mourir à petit feu.
Elle a si peur.
Malgré son entourage, elle se sent si seule.
Elle tourne la tête vers le ciel. Bleu, limpide. Aucun nuage. Elle cherche un signe. Désespérément.
Le ciel reste bleu, pur, illisible.
Elle a déjà pris sa décision.
Elle la connaît depuis toujours.
Mais elle a peur. Tellement peur.
Comment est-ce possible ? Pourquoi si tôt ?
Pourtant, le teste était formel.
Impossible de s'y tromper.
Ses mains tremblent encore à l'évocation de ce souvenir.
Elle ne s'en sent pas capable. Pas elle. Les autres, oui. Mais pas elle. Elle n'est pas faite pour cela. Elle a beaucoup trop peur. Elle n'en est pas capable. C'est trop difficile.
Et pourtant, comme les autres avant elle, elle réussira.
Elle n'a pas le choix.
Malgré ses doutes, malgré ses incertitudes, le test est positif.
Une nouvelle vie bat en elle.
19:54 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : maternité, bébé, peur, nouveauté, changement, vie, capable, grossesse, âge, jeune
10.08.2011
Déguisement
Ses escarpins lui scient les mollets. Chaque pas représente pour elle un surcroit de douleur.
Et pourtant, il faut bien qu'elle avance.
Qu'elle pousse la porte de l'immeuble, pose un pied devant l'autre, rapidement, faisant claquer ses talons sur le sol.
Qu'elle monte dans le bus, avance jusqu'à une place restée miraculeusement libre et s'asseye sans pousser un trop gros soupir de soulagement.
Qu'elle descende du véhicule, parcoure les quelques centaines de mètres qui la séparent du bâtiment dans lequel elle passera les dix prochaines heures.
Elle n'en a pas le courage.
A deux doigts de pousser la porte, de sortir de chez elle, comme chaque matin, elle laisse tomber son sac à main sur le sol et sent son corps s'écrouler, le dos contre la porte refermée.
Elle n'a plus la force.
Elle ne supporte plus de marcher chaque jour, les chevilles lacérées par ces talons gigantesques, le ventre comprimé par sa jupe ajustée.
Elle a envie de tout envoyer valser.
De ressortir un vieux jogging et des baskets. De ne plus se maquiller.
De laisser choir son coiffeur.
Elle n'en peut plus.
Elle en a assez de se travestir, de poser chaque jour des couches de crème sur son visage.
Un visage grimé, un corps déguisé.
Chaque jour, elle joue le même rôle.
Depuis maintenant dix ans.
Dix ans durant lesquels elle s'est levée chaque matin, a enfilé le même type de tenue et a parcouru le même chemin.
Dix ans durant lesquels elle a affiché le même sourire, feint la même nonchalance.
Dix ans durant lesquels, cinq jours par semaine, elle a passé l'essentiel de ses journées dans cette tour brune et opaque. Dix ans durant lesquels elle a économisé, fructifié et embelli son patrimoine.
Son compte en banque rougit de bonheur.
Pourtant, aujourd'hui, elle n'en a plus la force.
Elle a envie d'être elle-même, de se laisser vivre, de goûter le temps.
Durant dix ans, elle a tout donné. Jamais elle n'a compté les heures supplémentaires, les soirées passées à la lumière artificielle à compulser les chiffres microscopiques.
Elle pense à tous les week-ends ensoleillés que son pâle visage s'est efforcé d'oublier, plongé dans les relectures et les transcriptions.
Durant dix ans, elle a donné son âme, sa vie, ses heures.
Aujourd'hui, elle n'en a plus la force. Elle a mal aux pieds, mal au ventre, mal au cœur.
Elle sent qu'elle ne veut plus continuer, qu'elle est arrivée au bout de ses facultés.
Alors, elle referme la porte derrière elle, ôte sa jupe et ses escarpins pour enfiler une tenue confortable.
Aujourd'hui, c'est décidé.
Aujourd'hui, elle commence une nouvelle vie. Une vie qui lui permet de faire ce qu'elle veut, quand elle veut. Une vie qui est à l'écoute de ses sentiments, de ses besoins, de ses envies.
Elle en a les moyens.
Soulagée, elle va s'asseoir sur le canapé.
Elle regarde ses ongles manucurés.
Se creuse la tête un instant.
Elle ne sait pas.
Dix ans se sont écoulés, dix ans durant lesquels elle a tout donné.
Même ses envies. Même ses désirs.
17:01 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : talons, changement, travail, fatigue, vie, argent, désirs, abandon, se lever, aller travailler
21.06.2011
Le grand soir
Il a envie de partir.
Il regarde les heures défiler. Les secondes, les minutes.
Une éternité qui s'écoule lentement.
Le temps fait du surplace.
Il aimerait se lever, claquer la porte derrière lui.
Mais il ne peut pas quitter le bureau avant dix-huit heures.
Son patron veille au grain.
Il doit tenir.
Ce soir.
C'est le grand jour.
Plus que quelques minutes à tenir.
Les plus longues de sa vie.
Il voudrait accélérer le processus.
Ill boue intérieurement.
Il fait semblant de corriger le rapport. Personne ne remarque rien.
Tout à l'heure, à côté de la machine à café, ses collègues ne lui ont rien dit. Il n'avait pas l'air bizarre. Il paraissait normal. Son impatience ne se criait pas sur son front, son corps, impassible, calme, tranquille, avait la même allure que d'habitude.
Dissimuler.
Il ne doit rien laisser paraître.
Si on lui pose une question, il ne répondra rien. Il ne fait que rentrer chez lui après une journée de dur labeur.
Au fond de lui, l'adrénaline monte. Il a envie de tout envoyer valser. Plus rien n'a d'importance.
Il voudrait partir maintenant. Tant pis pour les quelques minutes qui restent, tant pis pour sa réputation, tant pis pour sa ponctualité.
Mais il s'abstient. Cela ne sert à rien.
Pire, il serait découvert.
Il regarde ses collègues. Des yeux vides. Des regards inexpressifs. Ce sont des pantins. Ils n'espèrent rien. Ils se content de végéter. Ils n'attendent pas plus que ce que la vie leur a déjà offert. Ce travail. Job minable. Payé au lance-pierres et peu valorisant.
Employé de commerce.
Cela veut tout et rien dire.
Ces gens s'y sont fait. Ils sont heureux. Ou, à défaut, ils ne connaissent pas le malheur. Ils ont un emploi, ils ont évité le chômage. Tous leurs amis ne peuvent pas en dire autant. Tant pis si le travail est rébarbatif, si les journées sont épuisantes, si le soleil passe devant la fenêtre sans jamais la franchir. Ils s'en accommodent.
Pas lui.
Lui a d'autres visées.
Son horizon est bien plus étendu. Il veut tout. Le monde, l'univers.
Il sait de quoi il est capable.
Il va renverser la conception de la société, transcender les esprits.
Plus jamais il ne mettra les pieds dans cette petite boîte minable.
Mais pour le moment, il ne faut rien laisser paraître.
Yeux vides, air bovin.
S'y efforcer.
S'y tenir.
Jusqu'à dix-huit heures.
Et après.
La révélation.
Ce soir, il a rendez-vous.
Ce soir, sa vie va changer.
Ce soir, il va enfin se révéler.
Ce soir, il devient musicien.
17:46 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : changement, vie, musicien, musique, emploi, travail, rébarbatif, employé de commerce, horraire, heures, attente, nouveauté
15.06.2011
Le vrai sens de la vie
Il a envie de partir. De tout envoyer valser.
D'abandonner son travail, ses relations, ses amis.
De cesser cette ascension fulgurante.
Partir loin d'ici, tout oublier, vivre de peu.
Retrouver des valeurs simples, essentielles. Construire quelque chose de ses mains. Sentir le contact de la terre. Faire quelque chose d'utile, de nécessaire. Quelque chose de vivant.
Il n'aurait pas dû voir ce film hier soir. Il l'a chamboulé. Une simple histoire. Une fiction. Qui l'a touché jusqu'à la moelle.
Il est complètement paniqué. Bouleversé.
Il se rend compte de la futilité de sa vie. Du temps qui avance. Des moments déjà gâchés et désormais irrattrapables. Bientôt il sera trop tard. Bientôt il sera vieux.
Et il n'aura pas eu le temps de connaître l'essentiel. La vérité. Le bonheur.
Les choses simples, vitales.
Pourtant, avant de voir ce film, il était très heureux. Fier de lui. Fort. Il réussit parfaitement bien. Presque chaque projet qu'il entreprend est couronné de succès. Sa renommée scientifique s'accroit de jour en jour. Depuis la parution de son dernier article, il a accédé à un statut que tous lui envient. Son nom est cité dans le monde entier au sein de la profession. Un collègue lui a même glissé, avec le plus grand sérieux, qu'il était sur la bonne voie pour obtenir, dans un futur relativement proche, le prix Nobel.
Il n'a pas été étonné. Il sait de quoi il est capable. Il a confiance en ses facultés. Des prix, il en a déjà obtenus. Nationaux et internationaux. Ses recherches sont connues. Il est cité en exemple. Le prix Nobel fait donc partie de ses ambitions. Pas tout de suite, bien sûr, mais d'ici une dizaine ou une vingtaine d'années lorsque les premiers résultats de ses travaux commenceront les strates de la société.
Car pour le moment il ne s'agit que de chiffres. De chiffres vérifiés et exploités, certes, mais qui ne sont pas encore sortis de la sphère théorique pour se retrouver dans la pratique.
Il a toujours eu confiance en lui. En ses capacités. En son intelligence qu'il sait, depuis sa plus tendre enfance, supérieure à la moyenne.
Mais hier soir, il a allumé la télévision et est tombé sur ce film. Ce film bouleversant.
Il a l'impression d'avoir reçu une décharge en plein cœur. Un convoi de camions lui est passé sur le corps.
Il a perdu ses repères. Alors qu'il ne s'était jamais posé de questions sur ses choix professionnels et personnels, la vie lui paraît soudain prendre un sens nouveau.
Il se rend compte de la futilité de ses recherches.
Des chiffres, des calculs. Qui ne servent à personne. Qui n'ont pas pour but de soigner l'humanité. Il ne s'agit que des élucubrations de quelques chercheurs privilégiés. A l'abri de la faim et du besoin.
Il brasse de l'air. Il ne sert à rien.
La société entière ne sert à rien. Basée sur le travail d'autres gens, lointains, inaccessibles. On crée à partir de chimères, de nuages.
Il est payé pour lire des livres et additionner des chiffres.
Comme d'autres le sont pour boursicoter ou créer des concepts de stratégie du management.
Il se rend compte que la vérité est ailleurs.
Dans la nature.
Travailler pour se nourrir. Fabriquer le toit au-dessus de sa tête.
Il envie les agriculteurs, maçons, horticulteurs et maraîchers. Eux font de vrais métiers. Des professions utiles. Ils ne brassent pas d'air. Ils prennent la vie à bras le corps et l'affrontent sans tergiverser.
Tandis que lui, avec ses grands titres et ses grands airs n'est qu'un cerveau sur un corps décharné. S'il y avait une révolution, un tremblement de terre ou une catastrophe naturelle, il ne serait bon à rien. La sélection naturelle l'éliminerait automatiquement. En plus, avec sa manie du désinfectant et de l'hygiène imparable, il mourrait d'une bactérie quelconque avant même d'avoir tenté de survivre.
Il s'est éloigné des vraies valeurs.
Il lui semble même qu'il ne les a jamais connues.
Il sait qu'après ce film il ne sera jamais plus capable de vivre comme il l'a fait jusqu'à aujourd'hui. Désormais, ses recherches lui semblent futiles. Il n'a plus envie de s'y plonger. Il n'a plus envie de gravir les échelons, d'obtenir de nouveaux titres. De simples bouts de papiers. Des honneurs futiles.
Il veut retrouver le sens de la vérité. Partir quelque part au loin. Un chalet au cœur des alpes. Une maison au bord d'un océan.
Loin des villes frivoles, loin des ordinateurs, des écrans plats, des téléphones portables.
Loin du bitume et du goudron.
Le bois, la terre, les éléments.
Il va quitter son travail et partir là bas.
Il a suffisamment d'économie pour tenir plusieurs années à condition de vivre simplement.
Après, il ne sait pas encore. Il veut prendre la vie jour après jour. Simplement. Ne plus se poser de questions.
Vivre et être heureux.
Sans travailler toutes la semaine sans raison, sans viser des sommets chimériques.
Il veut se contenter d'exister. D'être lui-même. De goûter au bonheur des choses simples.
Il écrit ses pensées dans un petit carnet et va se coucher.
A son réveil, il jette un coup d'œil à ces pensées jetées en vrac.
Les folies d'un illuminé. Il arrache la page, la froisse et l'envoie valser dans la corbeille à papier.
Aujourd'hui, il part à l'assaut de nouveaux sommets.
15:01 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : nature, travail, fabriquer, vivre, quitter, changer, changement, sens de la vie, futilités, honneurs
24.05.2011
Terrible journal
Jusqu'à tout à l'heure, tout allait bien.
Sonia ne se faisait pas de soucis, elle était plutôt heureuse, la vie suivait son cours.
Elle se rendait à son club de fitness deux fois par semaine, allait déjeuner avec son amie d'enfance le samedi et passait le dimanche à la campagne avec l'élu de son cœur.
Ses semaines étaient bien rôdées, elles se ressemblaient sans pour autant se répéter, gardant chacune leur part de mystère.
Sonia s'estimait heureuse. Elle bénéficiait d'une bonne santé et d'une situation financière plutôt stable. Elle n'avait pas d'enfant mais n'en voulait pas, elle était libre dans le déroulement quotidien de sa routine.
Et voilà que tout à l'heure, la vie de Sonia a basculé.
Comme tous les jours, elle a quitté le bureau à cinq heures et demie, est montée dans le bus juste devant les locaux de sa société et est descendue du véhicule un arrêt trop tôt, comme chaque jour, afin d'effectuer les vingt minutes d'activités physiques recommandées.
Elle a ouvert la porte de l'appartement, posé son sac sur le meuble de l'entrée et déposé le courrier sur la petite table basse du salon.
Elle a mis en route la machine à café et sorti le journal.
Tous les jours, elle s'accordait une demi-heure de pause, dégustant un café et jetant un coup d'œil aux nouvelles, dans le grand fauteuil du salon. C'était son petit plaisir secret, la raison de l'entrain avec lequel elle poussait la porte de l'appartement et enlevait ses chaussures en les faisant valser jusqu'à l'armoire.
Elle a ramassé le journal, mis un sucre dans sa tasse qu'elle a délicatement posée sur une petite soucoupe afin de ne pas tacher la table en verre immaculé du séjour.
Puis, elle a ouvert le journal.
Comme chaque jour, elle a jeté un coup d'œil aux prévisions météorologiques. Rien d'intéressant. Un temps printanier. Beau. Presque chaud. C'était bon signe. Mais son attention n'était pas vraiment au rendez-vous. C'était une sorte d'habitude, de rituel visant à s'informer du temps qu'il ferait le lendemain. Même si, pour elle, cela n'avait pas vraiment d'importance.
Puis, elle a ouvert le quotidien sur les pages mortuaires. Arrêt obligatoire. Il lui fallait savoir si quelqu'un était mort. Pas quelqu'un de proche, bien entendu, sinon elle l'aurait su. Mais une veille amie, la mère d'une vague connaissance. Elle aimait se tenir au courant. Mais comme chaque jour ou presque, elle ne connaissait personne. Elle n'en éprouva aucun soulagement. Elle n'en éprouvait jamais. D'une certaine manière, bien qu'elle ne cherchât pas la mort d'autrui, elle aimait bien connaître le nom d'une personne décédée. Cela lui conférait un sentiment de puissance, l'impression de faire partie de la vie et de l'histoire de sa ville.
Puis, passant rapidement les informations générales et les premières pages du journal relatant les événements dont elle entendrait de toute façon parler aux informations télévisées le soir même, elle a ouvert le journal au chapitre concernant sa ville et sa région.
Elle aimait bien ces pages. Locales. Agréables. Pleines de bons conseils et de petites histoires. Pas d'attentat-suicide ni de famine. Elle s'y sentait chez elle.
Elle n'aimait pas non plus les histoires de procès. Elle leur a jeté un bref coup d'œil mais, en général, c'était toujours la même chose. Meurtres, viols. A des kilomètres de ses priorités.
Puis, elle a fait un tour par les petites annonces. Elle a hésité quelques secondes à acheter un petit chat persan mais a rapidement renoncé. Elle n'était pas assez souvent à la maison pour s'occuper d'un animal. Et puis, le week-end, l'élu de son cœur l'emmenait chez lui, à la campagne. Elle n'aurait pas le temps. Non, ce n'était pas une bonne idée.
Elle s'est attardée quelques instants pour boire une gorgée de café encore brûlant. Elle ne lisait plus le texte du journal. Elle rêvait. Au week-end qui allait venir, aux perspectives que lui réservait la vie.
Ils partiraient bientôt en voyage. Lui et elle. Il le lui avait promis. Ils ne vivaient pas encore ensemble, tenaient à leur indépendance, mais ils s'aimaient. Leur relation était solide. Et elle gardait sa liberté. Elle était heureuse. Pleinement heureuse. Elle sourit un instant avant de chasser l'élu de son cœur de ses pensées. Elle le verrait dimanche.
Elle s'est remise à lire le journal. Mais le temps avait déjà bien avancé. Alors elle s'est dépêchée de le terminer. Sinon, sa série télévisée allait commencer sans elle. Et elle adorait voir les premières minutes de l'intrigue ainsi que le générique. Sans ces prémisses, la série n'avait plus la même saveur. Chaque détail avait son importance.
Elle s'est retrouvée à la page des naissances. Une page qu'elle n'aimait pas particulièrement. Elle n'avait pas d'enfant et n'en voulait pas. Elle aimait sa liberté. Pourtant, certaines de ses amies, la majorité d'entre elles, même, avait fait le choix d'en avoir. Et elle pouvait régulièrement lire le prénom de leur progéniture sur les annonces publiées par les diverses maternités de la région. Cela lui conférait un sentiment bizarre, une sorte de pincement inexplicable. Pas de la jalousie, ni du dépit. Elle ne savait pas quoi exactement. Mais elle n'aimait pas. Alors, en général, elle ne s'attardait pas sur ces pages.
Mais là, sans faire exprès, elle a remarqué que l'un des nouveau-nés avait été baptisé « Sonia », comme elle et sa grand-mère avant elle. Elle en a été touchée. Un léger sentiment de bonheur, diffus, minime. Mentalement, elle a souhaité au nourrisson une belle vie, une rentrée heureuse dans l'existence. Puis, elle a jeté un coup d'œil au nom des parents.
Et là, sa vie a basculé.
L'élu de son cœur. Et une autre femme. Sa femme. La sienne.
Jusqu'à tout à l'heure, tout allait bien. Maintenant, sa vie a basculé. Tout est terminé.
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19.05.2011
Choisir un autre chemin
Devant son verre, il s'interroge.
A quel moment s'est-il trompé ? Qu'est-ce qu'il aurait dû faire différemment pour ne pas en arriver là ?
L'alcool le rend mélancolique. Il pense au passé. A toutes ces choses qu'il a vécues et qu'il aurait dû saisir. A toutes ces opportunités à côté desquelles il est passé sans s'arrêter.
Il y a tant de choses qu'il aurait pu faire différemment !
Il ne sait même pas par où commencer. Tout jeune déjà, à quinze ans, il aurait pu choisir de ne pas continuer ses études, se lancer dans un métier difficile, peu importe lequel, qui l'aurait rendu heureux et lui aurait fait connaître le bonheur des choses simples.
S'il avait été agriculteur... Ou paysagiste... Le contact de la terre sur ses mains, la valeur de la vie, la création. Ses gestes auraient eu un sens, une explication simple et véritable.
Mais a-t-il vraiment eu le choix ?
Il a continué ses études. Non parce qu'il était doué, à vrai dire, il était plutôt médiocre, mais parce que, dans sa famille, dans son entourage, c'était la norme. Personne n'arrêtait l'école à quinze ans. Inconcevable. Il n'y a même pas pensé.
Il aurait pu, au cours de ses années de jeune lycéen, découvrir une passion, une activité dans laquelle il excelle et pour laquelle il décide de consacrer ses jours et ses nuits. Peinture, football, musique, peu importe. Une passion aurait suffit.
Elle l'aurait porté, lui aurait révélé les beautés de la vie. Il aurait, comme ces quelques élus qu'il rencontre parfois au cours de soirées caritatives, pu connaître la sensation d'avoir les yeux exorbités, les narines frémissantes à la simple évocation de son domaine de prédilection. Il se serait senti vibrer, tout comme eux.
Du moins il l'imagine.
En vérité, il n'en sait rien.
Il s'est contenté de traverser ses années d'études avec sa bande de copains, écumant les bars et les boîtes de nuit, tentant désespérément de ramasser une fille au passage, généralement trop ivre pour savoir ce qu'elle faisait et où elle allait et qui lui laissait une odeur amère de bière et de regrets entre les draps le lendemain matin.
Après le lycée, il s'est inscrit en économie. Il a hésité avec le droit mais cette branche lui a semblé moins juteuse. Il aurait pu cependant se lancer à l'assaut des mathématiques ou de l'histoire de l'art. Mais dans quel but ? Il n'y connaissait rien et n'était même pas doué scolairement parlant. Il lui fallait quelque chose de sûr et de rentable. Quelque chose qui lui permette de s'amuser et de profiter de sa jeunesse.
Il a choisi l'économie. Branche en plein essor. Tout était possible.
Il n'avait pas une véritable passion pour les chiffres. Comme à l'école, il se savait obligé de passer par là. D'apprendre et de retenir de son mieux pour passer entre les mailles du filet.
Il a fait cela toute sa vie jusqu'à présent.
Il aurait pu tout plaquer, abandonner cette vie déjà rébarbative pour partir à l'assaut de nouveaux paysages, de nouvelles contrées. Faire le tour du monde, découvrir la terre.
Mais il est quelqu'un de raisonnable. Et puis, pour financer pareil projet, il faut travailler. Il n'en avait pas le courage.
Il a terminé ses études.
Comme l'avait prévu son père, il est entré dans la banque familiale.
La famille n'a aucune importance. Si son père n'avait pas eu la banque, il serait entré chez un concurrent. Il y aurait fait sa place. Plus difficilement, certes, car il n'aurait pas bénéficié de népotisme, mais il y serait arrivé tant bien que mal.
Au même stade qu'aujourd'hui.
Il travaille dans la finance. Connaît les cours de la bourse sur le bout des doigts. Est capable de prédire le moindre mouvement financier sur l'échelle de la planète.
Il voit passer des millions chaque jour. Il peut même les toucher.
Mais cela ne le rend pas heureux pour autant.
Il s'est marié. Avec une jolie femme. Pas belle mais jolie. Juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne devienne pas une nymphomane courtisée par tous ses collègues et amis.
Ils ont eu des enfants. Deux. Un garçon et une fille.
Prévisible. Terriblement prévisible.
Pourtant, il les aime bien. Il ne les regrette pas. Sa femme non plus d'ailleurs.
Vraiment, il ne comprend pas à quel moment il aurait pu agir différemment.
Toute sa vie est tellement prévisible.
Il sait qu'à chaque fois, il a choisi le bon chemin, fait les bons choix.
Mais aujourd'hui, devant son verre de vin, il s'ennuie.
Il s'ennuie prodigieusement.
Un goût de raté, de perte irrémédiable lui reste en travers de la gorge.
Une vie fichue par sa prévisibilité. Une vie morne dans laquelle il se vautre.
Il voudrait tout changer. Tout envoyer balader.
Il termine son verre, paie l'adition. Se reprend.
Il ne va pas céder à la crise de la quarantaine. Son parcours est sans faute. Il le restera.
09:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : vie, famille, choix, profession, changement, crise de la quarantaine, décision, études, travail, réussite
11.05.2011
La magie s'en est allée
Stéphane ne comprend pas ce qui lui arrive. Depuis le début de l'année passée, il se sent dépassé, faible, mou. Il n'a plus envie de rien. Avant, il aimait emmener son petit frère au parc, construire avec lui des cabanes dans les bois, inventer milles histoire.
Aujourd'hui, Stéphane en a marre. Son petit frère l'agace, il le trouve inintéressant. Pire, il se distancie même de ses copains d'autre fois. Il y a quelques mois à peine, il aimait retrouver ses voisins pour inventer des tas de jeux aux règles les plus loufoques les unes que les autres.
Ces jeux ont désormais perdu leur magie. Il ne comprend plus ce qui lui plaisait tant, ce qui le poussait à courir de boîte aux lettres en boîte aux lettres en hurlant, persuadé d'être poursuivi par des soucoupes volantes.
Il ne voit plus ni les soucoupes volantes, ni ses compagnons de vaisseaux intergalactiques.
Il ne voit qu'une ribambelle d'enfants stupides et des balles en caoutchouc.
Pourtant, il ne méprise pas sa vie d'avant. Au contraire, elle lui manque. Il aimerait y revenir, pouvoir à nouveau reprendre sa place de chef, de maître de l'univers dans un monde où il ne craint personne.
Mais il en est incapable. Ses jeux lui ont fermé leurs portes. De toute façon il n'en a plus envie.
Il n'a envie de rien. Il éprouve de la peine à se lever le matin, arrive constamment en retard à l'école. Même le week-end, après douze heures passées sous ses couvertures, il peine à émerger.
Toute la journée, il reste assis dans sa chambre. Il observe le plafond, compte les fissures qui lézardent la peinture blanche qu'il faudra bientôt changer. Il ne regarde même plus par la fenêtre. Les rires des enfants le font souffrir. Il aimerait se joindre à eux. Il a pourtant essayé, cela n'a aucun effet. Il les hait.
Il ne supporte pas leurs regards candides, leur manière de s'extasier à la vue d'un petit caillou à la forme bizarre ou d'une crotte de chien abandonnée sur le trottoir.
Ce sont des gamins, puériles, insupportables.
Stéphane triture ses mains, se ronge les ongles. Cela l'aide à passer le temps. Il ne regarde pas la télévision. Sa mère le lui a interdit. Pour son bien. Parce qu'il ferait mieux d'aller profiter du beau temps ou de se pencher sur ses études.
Mais Stéphane n'a pas envie d'aller dehors. Il est fatigué. Il a tout le temps envie de dormir. Il n'a pas non plus la moindre envie de faire ses devoirs. Il voudrait que ses parents lui offrent un ordinateur. Dans sa classe, tous ses copains en ont un. Ils jouent des heures durant à des jeux en réseaux qui ont l'air tellement plus intéressants que toutes les pacotilles que Stéphane inventait avec son frère ou les enfants du quartier.
Leur monde l'attire. Il voudrait lui aussi pouvoir y participer. Il sait qu'un ordinateur peut représenter la fin de son ennui, de sa haine, un renouveau de gaité et de joie. Il a tenté de l'expliquer à ses parents. Mais ceux-ci y sont fermement opposés. Ils lui permettent d'utiliser la machine familiale, installée dans le salon. Mais c'est ridicule. Dans cette pièce, tout le monde effectue un incessant va et vient. Impossible de faire quoi que ce soit sans être épié par son frère ou par sa mère. Et Stéphane sait qu'elle est fermement opposée aux jeux vidéo. Elle ne le laissera pas même les essayer. Elle l'autorise tout juste à effectuer quelques recherches sur internet, pour l'école. Mais cela ne lui suffit pas.
C'est tellement ridicule. Les autres ont droit à tout. Lui ne peut jamais rien posséder.
Il en est réduit à rester assis dans sa chambre, les bras croisés.
Il voudrait disparaître, s'endormir pendant des heures et des heures, ne plus jamais être fatigué.
Le monde est injuste, il le déteste.
Stéphane vient d'avoir treize ans.
13:31 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : adolescence, enfance, ennui, jeux, changement, parents, opposition, vie, grandir, difficultés
19.04.2011
une étrangère
Il était jeune lorsqu'il l'a connue. Elle l'était encore davantage. Ils ne pensaient pas au lendemain, se contentaient d'exister et de goûter à l'aventure de la vie à deux.
Ils n'ont pas eu à subir de palier important, de choix déterminant. Contrairement à leurs amis, ils n'ont pas emménagé ensemble : ils vivaient déjà tous les deux dans une sorte de collocation où alternaient régulièrement des étudiants qui ne restaient jamais bien longtemps.
Ils se sont contentés de garder l'appartement lorsque le flot d'étudiant s'est tari, puis, un jour, de l'abandonner pour un autre, plus beau, dans un quartier plus chic. Mais cela s'est fait en douceur, presque naturellement. Cela n'avait rien d'une avancée extraordinaire, ils vivaient ensemble et continuaient ainsi. Seule la place des bibliothèques et de la cuisine avaient changé. Les meubles restaient les mêmes, leurs habitudes également.
Les années ont passé. Il a commencé un métier qui lui a rapidement déplu. Il a changé pour un autre, plus enthousiasmant.
Elle a terminé ses études une année et demi après lui pour se lancer dans une profession qui ne lui convient pas. Dès le début, il a senti qu'elle n'allait pas être heureuse de se lever tous les matins pour se rendre à son travail et qu'elle rentrerait lessivée le soir.
Il ne s'est pas trompé. Elle n'est pas heureuse professionnellement parlant. Malgré tout, elle s'accroche à ce métier. Il a l'impression qu'elle en fait sa raison d'être, sa force. Si elle parvient à affronter son désagréable quotidien, elle remontera dans son estime personnelle.
Il a du mal à la comprendre. Elle pourrait faire autre chose. Ou même ne rien faire du tout. Il gagne suffisamment pour le lui permettre.
Les années ont passé depuis leur première rencontre. La vie a évolué. Mais ils ne s'en sont pas rendu compte.
Lorsqu'il regarde en arrière et qu'il repense à leurs soirées, adossés contre la balustrade du balcon, une canette de bière à la main, refaisant le monde jusqu'au milieu de la nuit, il a l'impression qu'il s'agit de quelqu'un d'autre.
Il n'est plus le même jeune homme qu'autrefois.
Les jours ont passé, leur quotidien a évolué insidieusement. Ils ne s'en sont pas aperçus. Tous les changements ont été minimes, invisibles à l'œil nu.
L'écueil aujourd'hui est énorme.
Il la regarde, elle, cette inconnue avachie à côté de lui sur le canapé.
Où est passé la jeune fille souriante à la répartie tranchante ? Quels sont les points communs avec cette grosse femme, molle, au visage las qui ne daigne même plus se lever pour l'accueillir ?
Cette femme le dégoûte. Elle est laide, flasque et passe son temps à se plaindre. Lorsqu'il lui propose une activité, une nouveauté, elle s'arrange pour trouver une excuse lui permettant d'éviter cette corvée. Elle se raccroche à son quotidien, aux gestes et aux lieux routiniers.
Elle craint le changement. Pourtant, elle est l'exemple vivant du changement à travers les années qui ont déferlé sur elle.
Il s'aperçoit que cette inconnue n'a rien à voir avec la jeune femme dont il est tomé amoureux.
Mais il sait également qu'il ne ressemble en rien au jeune homme d'autrefois. Il est devenu sérieux, fier, a renié ses idéaux de partage et fêtes continues. Il a un travail et sait ce que représentent les obligations.
Pour la première fois de sa vie, il pense à un changement, un vrai. Il a besoin, maintenant, en cet instant précis, d'effectuer un choix radical, qui remettra en cause sa vie entière.
Il veut quitter cette chose inerte qu'il transporte à ses côtés depuis des années.
Il la regarde. Il sait qu'il va lui faire de la peine, qu'ils vont souffrir, tous les deux.
Il sait également qu'ils en ressortiront plus forts et qu'ils pourront, enfin, pour la première fois depuis des années, partir à la recherche du bonheur.
Il en a besoin. Il ne supporte plus cette vie artificielle qu'ils se sont construits. Il veut ressentir, pouvoir à nouveau connaître le souffle du vent sur sa peau, les rayons du soleil couchant sur son visage sans craindre une pneumonie ou une insolation.
Il veut partir.
Il doit l'abandonner.
Il se lève, se prépare à parler.
Elle le regarde, une paupière légèrement surélevée, questionnement muet.
Il va se servir un verre d'eau minérale et va consulter quelques dossiers en attente. Il ne dira rien. Ou alors, ce sera demain.
19:01 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : couple, vie à deux, vieillir, changement, peur, évolution, divorce, séparation, lâcheté



