01.03.2012

Le mariage du cousin Marcel

 

Paul regarde autour de lui.

Les passants, les voitures.

Au dessus de sa tête, le soleil brille. Pas un seul nuage ne vient assombrir ce ciel azur.

Les conditions sont idéales.

Et Paul est libre.

Trois jours, trois jours entiers à sa disposition.

Octroyés généreusement sur sa demande.

Parce qu'il devait aller assister au mariage de son cousin Marcel. Cousin qui a décidé au dernier moment d'annuler la cérémonie. Il ne se sent pas prêt. Il n'est pas sûr que Nathalie représente le bonheur ultime de sa vie.

Paul n'en a cure. Le scandale qui transporte sa famille, les murmures téléphoniques, les anecdotes salaces sur la sexualité de Nathalie ne l'intéressent pas.

Marcel, il le connaît à peine. Ils ont joué ensemble lorsqu'ils étaient petits. Puis, les parents de Paul ont déménagé. Ils se sont revus de temps en temps. Pâques, Noël, mariages, enterrements.

Lorsqu'il a appris l'annulation de la cérémonie, Paul en a ressentit une joie immense, égoïste. Il n'aurait pas à aller là-bas, à porter ce costume sombre qui le boudine, à affirmer que les enfants des autres, d'affreux petits morveux impolis, sont d'adorables petits anges.

Paul pourrait rester ici, chez lui et profiter de trois jours de congé tombés du ciel.

Il pourrait se promener dans les rues, boire des cafés, flâner au bord de l'eau, déguster une pâtisserie à la terrasse d'un restaurant tout en jetant un œil aux gros titres des journaux.

Trois jours de bonheur total, alors que les autres sont enfermés dans leurs bureaux, enchaînés à leurs ordinateurs. Trois jours au milieu de la semaine, trois jours durant lesquels la vie bat son plein, les gens courent et s'activent.

Trois jours de grasse matinée avec une petite pensée joyeuse pour ceux qui doivent se lever à sept heures tapantes, le bonheur d'éteindre le réveil oublié par habitude et de se rendormir au cœur des draps encore chauds.

Le premier jour, Paul s'est amusé. Il a flâné dans les rues, au bord de l'eau, a dégusté un café sur une terrasse et dormi tout son soûl. Il en a même profité pour avaler une dizaine d'épisodes de sa série préférée.

Mais aujourd'hui, deuxième jour de ce week-end béni, Paul s'ennuie.

Il a épuisé toutes les activités qui le titillaient, s'est amusé jusqu'à la lie, a consulté tous les journaux à disposition et n'a aucune envie de se mettre à lire un gros volume. Il est en vacances, après tout. Il n'a aucune raison de se contraindre.

Mais que faire ?

Paul aimerait appeler George. Ou André.

Leur proposer un match de badminton. Ou un tennis.

Suivi d'un demi au café du coin.

Un déjeuner entre amis ou une promenade avec Sandrine, toujours prête à refaire le monde.

Impossible.

Ils travaillent.

Tous autant qu'ils sont.

Même Vanessa, l'ignoble Vanessa, mère au foyer  qui a dégoté le gros lot en épousant le riche Jean-François. Vanessa n'a pas le temps. Il y a le déjeuner des enfants à préparer, les courses, le goûter, la lessive, les devoirs. Une autre fois, peut-être. Ce week-end par exemple. Lorsque les enfants auront congé.

Paul raccroche, découragé.

Il contacte André. Lui propose un dîner. Le soir, à 20h30, après le boulot. Ou un verre. Peu importe, il a besoin de compagnie.

André refuse également. En semaine, ce n'est pas l'idéal. Il doit terminer un dossier. Et puis, il doit se lever tôt demain. Pourquoi pas vendredi soir ? Ou samedi ?

George tient à peu près le même discours. Sauf qu'il n'est pas là ce week-end, ni le prochain. Rendez-vous dans un mois. Pour une randonnée en montagne. Ou un tennis, s'il fait beau. George rappellera Paul. En temps voulu. Mais pour le moment, non, il n'a vraiment pas le temps. Trop de choses à faire. Toutes ces obligations, la feuille d'impôt à remplir, non, la proposition tombe vraiment au mauvais moment.

Paul soupire. Il regarde le soleil radieux, les gens pressés.

Paul a congé et il s'ennuie. Comme les autres, il maudit le cousin Marcel.

 

 

 

 

04.01.2012

Le prix de la liberté

 

John se sent cerné.

Aucune issue. Aucun abri.

Il est entouré de toutes parts, acculé.

Ses yeux vont et viennent autour de lui. Il tente d'apercevoir les visages, de les repérer. Tous. Ne pas en manquer un seul.

Mais la rue est pleine de monde. Des gens qui déambulent, sacs dans les mains, qui parlent, qui rient, qui se dépêchent.

L'un d'entre eux pourrait le reconnaître.

John doit faire attention. Rester discret.

Surtout ne pas montrer qu'il est là, ici, au beau milieu de la rue.

Se terrer derrière les passants, remonter le col de sa veste, enfoncer son bonnet sur ses yeux.

Mais pas trop. Afin de ne pas verser sur la pente louche du camouflage. Qui attire automatiquement l'attention.

La nervosité est à son comble.

John sent ses jambes se dérober. Il déteste ce qu'il est en train de faire.

Trop de stress, trop d'angoisse, trop de nervosité.

Alors qu'il pourrait être assis, tranquillement, à l'abri, sans arrière-pensée, à sa place.

Mais John a décidé de prendre des risques. Pour son bien-être, pour son équilibre. Et surtout parce qu'il en avait envie.

John a bisé la monotonie. Enfin. Pour la première fois de sa vie, après dix ans passés dans ces locaux, à se demander s'il allait oser, il l'a fait.

Ce matin, John a appelé la secrétaire. Il a pris une voix enrouée. Annoncé qu'il était malade, qu'il devrait rester au fond de son lit. Un jour ou deux. Peut-être même trois.

Puis il a raccroché. Extrêmement fier. Un sentiment de puissance lui a fait relever la tête, soulever les épaules.

Le petit employé modèle devenu un super héro.

Un sentiment qui s'est vite résorbé. Rapidement, John s'est ennuyé. Allumer la télévision dès le matin ? Pour quoi faire ? Lire un livre ? Il n'en avait pas envie.

Il a avait besoin de liberté. Rêver, se promener, flâner.

Alors John a décidé d'aller en ville.

Fureter entre les boutiques, observer les passants.

Mais sitôt arrivé, l'angoisse est apparue.

Et si ses collègues se rendaient en ville pour déjeuner ? Et s'il croisait la secrétaire du bureau d'à côté qui ne travaille qu'à mi-temps ? Et si...

John a pris peur. Peur qu'on le reconnaisse, peur qu'on l'accuse de ne pas être à sa place, au bureau ou fiévreux au fond de son lit.

Une journée de liberté qui peut lui valoir la perte de son emploi. Le chômage. La misère.

John est paralysé. Il voudrait se terrer.

Dans une cave, sombre, invisible. Ne plus ressortir. Jusqu'à la disparition de sa maladie factice.

Il n'ose pas même reprendre le bus en direction de chez lui. Et si le chauffeur le reconnaissait ? Et si quelqu'un parlait ? Le voyait ? L'apercevait au loin ?

John s'en veut terriblement. Il aurait dû aller travailler. Respecter la routine, l'habitude.

Cette prise de risque se révèle beaucoup trop dangereuse. Insupportable. Détestable.

Et s'il tombait malade pour de vrai ? La semaine prochaine ? Il ne pourrait plus se faire porter pâle. Serait obligé d'aller travailler fiévreux, la goutte au nez.

Non, définitivement, John ne recommencera plus.

Cette journée lui a servi de leçon.

La liberté n'est pas faite pour lui.

 

13.05.2011

Congé-maladie

 

Nathalie doit rendre un rapport très important pour la fin de la semaine. Son chef le lui a demandé, il compte sur elle.

Voilà plusieurs jours que Nathalie travaille d'arrache-pied, enchaînant les heures supplémentaires, sautant la pause déjeuner et ramenant des piles de dossiers, le soir, à la maison.

Nathalie veut que son rapport soit parfait. Cela fait partie de sa nature, de son goût pour les choses ordrées, terminées. Elle n'aime pas  les demi-teintes. Lorsqu'elle se lance dans un quelconque projet, elle s'efforce toujours d'aller jusqu'au bout. Même si elle n'en retire aucun plaisir, même si elle doit en souffrir.

Nathalie réussit toujours ce qu'elle fait. Ses supérieurs la couvrent d'éloges. Elle gravira certainement bientôt les échelons de son entreprise.

Elle sait cependant que sa réussite tient à Jacques. Jacques qui est toujours là pour elle, prêt à l'épauler,  à la soutenir en cas de difficulté, à la réconforter après une mauvaise journée.

Jacques qui s'occupe des courses et du ménage lorsque le travail de Nathalie est trop prenant, malgré ses obligations professionnelles à lui qui détient un poste à responsabilité dans un domaine voisin de celui de sa compagne.

Jacques est toujours là pour Nathalie. Pour elle, il représente l'amour, la vie, la perfection. Il est gentil, serviable, parfait.

Grâce à lui, elle sait qu'elle va pouvoir terminer son rapport et le rendre dans les temps à son chef. Grâce à lui, elle ne pense pas au ménage et au menu du soir. Il s'occupe de tout, il est là pour elle.

Mais ce matin, lorsque Nathalie s'est réveillée, Jacques avait le visage pâle. De gros cernes mangeaient ses beaux yeux et son regard maladif indiquait qu'il passerait le reste de la journée au lit.

Jacques est tombé malade. Il doit se soigner.  Son médecin lui a prescrit une liste impressionnante de petites pilules et sprays de toutes sortes. Il lui a également enjoint de rester couché durant toute une semaine. Son état est grave, il nécessite du repos.

Nathalie n'a rien vu venir. Son Jacques est toujours là pour elle. C'est lui qui représente la force de leur couple, le soutien, la vitalité. Jacques  est fort, Jacques n'est jamais malade.

Elle avait beau l'entendre se moucher, ces derniers jours, elle n'y a pas prêté attention. Son rapport l'absorbait, elle avait du travail. Ce n'était pas le moment de se pencher sur un ridicule petit rhume.

Elle sait que Jacques est une force de la nature.

Mais aujourd'hui, Jacques est au lit. Jacques est malade.

Nathalie est seule. Seule face à son rapport, qu'elle doit absolument terminer dans les délais impartis, seule face aux courses, seule face à la cuisine et au ménage.

Nathalie est en colère.

Elle en veut à Jacques.

Elle lui en veut de la laisser tomber juste au moment où elle a besoin de lui, à une période où sa vie professionnelle est exigeante et difficile. Il aurait mieux fait de rester au lit la semaine précédente ou la semaine suivante. Mais il a choisi le moment le moins adéquat.

Il oblige Nathalie à se débrouiller seule. En plus de son travail, elle doit s'occuper de la maison.

Nathalie est épuisée. Chaque soir, elle rentre à des heures indues, sachant pertinemment qu'une pile de vaisselle l'attend dans l'évier. Elle aère la pièce, range les vêtements et les livres qui trainent. Elle prépare de bons petits plats chauds pour son Jacques qui ne tient plus sur ses deux jambes.

Mais elle lui en veut. Alors elle se plaint. Elle se plaint de sa fatigue, des courses et du ménage, de la maison à entretenir.

Elle voudrait qu'il redevienne son Jacques, celui qui la prend dans ses bras, qui la réconforte et la cajole.

Elle ne veut pas de cette chose informe qui git à moitié morte sur le canapé en marmonnant des paroles sans queue ni tête. Elle ne veut pas de cet être à peine humain qui ronfle et ne sent pas bon, qui laisse trainer ses affaires partout et qui ne fait pas le moindre effort pour la faire sourire.

Nathalie n'en peut plus. Elle se sent seule, abandonnée.

Elle voudrait retrouver le Jacques d'autrefois, celui qu'elle aime, celui qui l'aime.

Elle se plaint, crie, hurle son désespoir contre la chose molle assise sur son canapé.

Elle se retient à peine de l'insulter, lui lançant toute la haine qu'elle a sur le cœur.

Elle avait tant besoin de soutien, d'aide pour terminer son rapport.

Chaque matin, Nathalie part travailler en laissant Jacques ronfler dans l'appartement. Seule, elle affronte les longues journées de travail, les collègues acariâtres, les difficultés de la vie professionnelle pendant que lui se vautre dans son lit, la télécommande de la télévision à la main.

Son s'essouffle, elle est épuisée et peine à rester concentrée au travail.

Nathalie a l'impression qu'elle ne tiendra plus très longtemps à ce rythme avant de s'effondrer.

Si Jacques ne guérit pas, s'il reste encore alité plusieurs jours, elle ne pourra plus continuer. Elle a trop besoin de lui.

Ce soir, Nathalie rentre à la maison.

Elle veut demander à Jacques de faire un effort, de préparer lui-même le repas car elle est épuisée.

Elle ouvre la porte de la chambre à coucher mais Jacques ne s'y trouve pas.

Elle se rend au salon, mais la pièce est également vide.

Nathalie fouille les moindres recoins de l'appartement. Jacques n'y est pas.

Sur le frigo, un petit mot l'attend.

Jacques ne reviendra plus.