09.02.2012

Une vision

 

Perdue dans ses pensées, tentant désespérément de lutter contre le froid mordant, Céline attend le tram.

Enfin, le wagon se profile à l'horizon. Elle s'y engouffre, soulagée.

Courageusement, Céline se fraie un passage au milieu d'un groupe de jeunes gens peu engageants et s'agrippe à la barre métallique.

Les passagers s'agglutinent, le véhicule est plein.

Et soudain, la chose se produit.

Lui.

Là bas, tout au fond.

Céline plisse les yeux.

Se contorsionne pour échapper à la barrière humaine.

C'est lui, elle le reconnaîtrait entre mille.

N'importe où, dans n'importe quelle situation.

Les larmes lui viennent aux yeux.

Céline voudrait se laisser tomber sur le sol. Pleurer de bonheur, de soulagement.

Il est là. Vivant.

A quelques mètres d'elle. Si proche, si accessible.

Céline tend le bras. Pur réflexe. Il est à l'autre bout du wagon. Elle va devoir écraser des pieds, bousculer des mères tenant des enfants en bas âge, affronter les adolescents survoltés mais elle s'en contrefiche.

Elle en est capable. Elle est capable de tout.

Pour lui. Pour l'atteindre.

Elle a attendu ce moment tellement longtemps. L'a espéré, a prié. Et voilà que par une journée glacée, alors qu'elle ne pensait qu'à la liste de courses et aux horaires de la pharmacie où elle voulait s'arrêter pour acheter une boîte d'aspirine, il apparaît.

Elle avait tant attendu ce moment. L'imaginant frapper à sa porte, contrit, désolé.

Céline rêvait également de le rencontrer un jour, par hasard, sur une plage ensoleillée ou assis tranquillement, un livre à la main, au milieu d'un parc verdoyant.

Mais jamais dans un bus bondé et glacé. Alors qu'elle a mal à la tête et la goutte au nez.

Qu'importe.

Enfin, sans prévenir, le rêve de Céline devient réalité.

Lui, celui qu'elle attendait, auquel elle rêvait, nuit après nuit, jour après jour, auquel elle n'a cessé de penser après son départ se trouve ici.

Malgré sa promesse de ne plus jamais revenir.

Malgré la rupture définitive.

Il est là. Si proche, si beau.

Brusquement, il bouge ses épaules. Rejette un sac sur ses épaules.

Céline connaît ce mouvement par cœur. Chacun de ses gestes, ses expressions sont gravées dans son cœur.

Il avance vers la sortie.

Non.

Céline doit l'en empêcher.

L'attraper. Avant qu'il ne s'enfuie à jamais.

Sa chance a sonné. Maintenant. Elle ne se représentera pas.

Céline se rue vers la sortie. Reçoit un coup de canne dans l'estomac, ressent une déchirure contre sa jambe.

Elle ne se retourne pas. Ne s'excuse pas. Elle se jette sur la porte du véhicule, en train de se refermer.

La bloque avec son sac.

Une sirène se fait entendre. Le chauffeur exige des passagers qu'ils s'éloignent des fermetures des portes. Les gens se plaignent, insultent Céline.

Elle n'en a cure. Elle est déjà loin, dehors.

Elle le voit, au loin, son sac nonchalamment posé sur l'épaule.

Elle ne doit pas crier. Non.

Surtout ne pas prononcer son nom. L'atteindre avant qu'il ne parte, avant qu'il ne s'aperçoive de sa présence.

Céline se met à courir.

Sous ses pas, la neige résonne doucement.

Céline jette ses jambes en avant, tenant son sac dans une main, son bonnet qu'elle n'a pas pris le temps d'enfiler dans l'autre.

Une plaque de glace, traitresse, la fait basculer. Céline se retrouve à même le sol, le visage douloureux, les jambes tremblantes.

Elle se relève. Reprend sa course.

Elle ne ressent plus rien. Le sang bat contre ses tempes, les froid mordant l'anesthésie.

Elle doit l'atteindre.

Encore quelques mètres.

Quelques secondes.

Quelques pas.

Le voilà. Il ne s'aperçoit pas de la présence de Céline dans son dos.

Elle pose la main sur son épaule. Son cœur menace d'exploser. Trop d'émotions, trop de sentiments contradictoires.

Il se retourne.

Céline bredouille quelques mots indistincts.

Ce n'est pas lui. Elle s'est trompée.