27.04.2012
Homéopathie
Elle ne sait pas très bien quand cela a commencé.
Elle n'a pas de date précise. De catastrophe. De césure.
Aucun événement marquant. Aucun traumatisme.
Sa vie reste la même. A peu de choses près.
D'infimes modifications.
Ridicules petits changements qui se sont mis en place. Insidieusement. Perfidement.
Elle ne les a pas vus venir. Trop faibles, trop minimes.
Sur le moment, elle avait d'autres préoccupations.
Et puis, c'était tellement faible.
Elle se souvient bien d'avoir remarqué un jour qu'elle avait oublié de se maquiller. Elle a haussé les épaules, souri et estimé qu'elle gagnait ainsi quelques minutes le matin. Le mascara a séché. Un jour, elle l'a jeté.
Elle a refusé une invitation. Parce qu'elle était fatiguée. Et qu'il ne s'agissait pas vraiment d'une amie. Un pot de colle égocentrique agaçant. Elle s'est permis de refuser. Une fois. Deux. De temps en temps.
Elle a cessé de cuisiner. Après tout, elle était seule. Pourquoi se fouler ? Il existe un traiteur chinois, à quelques pâtés de maison. Du pain et du jambon au supermarché. Et des pizzas surgelées. Elle gagnait ainsi un peu d'espace. Du temps pour elle. Pour lire, pour se reposer, pour regarder la télévision.
Elle a découvert ces activités solitaires. Les films du dimanche soir, le téléjournal. Elle ne s'y était jamais intéressée auparavant. Petit à petit, elle y a pris plaisir. D'abord de temps en temps, de manière sporadique, lorsque son esprit était engourdi et ses muscles fatigués. Un verre de vin sur la table basse, quelques bêtises télévisées avant d'aller se mettre au lit.
Elle ne se souvient pas du moment où ce petit plaisir est devenu une obligation. Un rituel quotidien. Soirée télévisée, de 19h à 23h. Avant de sombrer. Abrutissement télévisuel. Engloutissement d'un plat fade réchauffé au micro onde. Ses armoires en sont pleines.
Elle a découvert le bonheur de rester chez elle lorsqu'une grippe la clouait au lit. Tisanes, repos avant de retourner fraîche et guérie à l'attaque de la vie. Elle a passé la journée à éplucher des magasines, à regarder des feuilletons sans âge. Et puis, il a fallut guérir et retourner à son emploi. Six mois plus tard, un léger rhume a fait son apparition. Elle l'a officiellement transformé en gastro-entérite. Qui s'est prolongée. Deux, trois, quatre jours.
Elle a découvert le plaisir d'être légèrement malade pendant que les autres sont au travail. Rester à la maison. Derrière les vitres baignées de pluie, au chaud, à l'abri. Sa santé s'est fragilisée. Elle est restée couchée. De temps en temps, plusieurs fois, régulièrement. Elle y a pris goût.
Elle a cessé d'accompagner ses amis en boîte de nuit. Elle n'avait jamais aimé cela. Le bruit, les paillettes, le monde. Ce n'était pas fait pour elle. Mais elle se forçait. Un jour, elle a refusé. Manque d'envie, de temps, un dossier à terminer pour lundi. Elle a aimé s'affirmer. Afficher ses envies, refuser ce qui ne lui plaisait pas. Elle s'est pourtant efforcée d'y retourner la semaine suivante. Et celle d'après. Puis, elle a à nouveau refusé. Une fois. De temps en temps. Puis régulièrement. Tout le temps. De toute façon, il n'y a que des gamines de dix-huit ans. Elle n'a plus l'âge. Il faut passer à autre chose.
Petit à petit, les autres ont cessé de l'appeler. Elle ne sait pas quand exactement. Cela ne s'est pas fait en un seul jour. Les téléphones se sont espacés. Les sms aussi. Elle a cru à une réaction face à son absence de maquillage. Les autres sont si futiles. Elle a haussé les épaules et le son de la télévision.
Elle jette un regard autour d'elle. Sur le sol, un amas d'objets indistincts. Des vêtements sales, de la vaisselle. Des papiers. Elle n'a pas le courage de ranger. Pas aujourd'hui. Ni demain. Elle est si fatiguée. Tout cela s'est entassé. Insidieusement. Comme le reste.
Sa main repose le paquet sur la table. Panadol 500mg. Le paquet aurait suffit.
Mais elle ne peut pas. Elle n'a pas l'habitude. Sa vie n'est pas violente. Tout s'est produit si doucement. En douceur. Petit à petit.
Elle n'a pas la force d'y mettre un terme. Porte de sortie ou ménage. Trop radical. Ce n'est pas dans sa nature.
Elle relâche son dos, s'appuie au fond du canapé. Allume la télévision. Comme hier, comme demain, comme les jours qui vont suivre. Jusqu'à effacer l'image d'avant. Avant. Pourtant, rien n'a vraiment changé.
02:11 Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : dépression, déprime, temps, routine, suicide, mort, vie, solitude
30.01.2012
Mais comment fait cette fille?
Stéphanie la regarde arriver le matin.
Fraîche, pimpante, le teint légèrement rosé par le froid, les lèvres pleines, souriantes.
Stéphanie la regarde s'installer à son bureau, légère, aérienne.
Stéphanie la regarde mordre goulument dans un énorme pain au chocolat sans qu'une seule miette ne vienne s'écraser sur la table.
Stéphanie regarde son clavier d'ordinateur à elle, accusateur. Un reste de sauce s'attarde entre les touches H et J, des miettes voisinent là haut entre les F3 et F4.
Comment fait cette fille ?
Comment fait cette fille pour rester toujours aussi propre ? Belle ? Souriante ?
Stéphanie jette un coup d'œil au bureau voisin. La fille rajuste sa jupe, qu'elle redescend nonchalamment sur un collant noir, brillant, sans aucun pli.
Stéphanie jette un coup d'œil à ses propres jambes. Deux gros jambons engoncés dans un pantalon trop serré. Quand elle se lève, des plis marquent sa taille. En plus, elle a oublié de le repasser.
La fille, elle, est toujours parfaite.
Lorsqu'elle croque goulument dans un sandwich, la farine ne s'attarde pas sur ses lèvres. Elle n'a pas besoin non plus d'enlever un morceau de gras coincé entre ses dents.
Stéphanie ne comprend pas. Elles ont acheté le même sandwich, au même vendeur, au même moment.
Stéphanie est en train de tordre sa bouche en un mouvement disgracieux afin d'enlever discrètement le bout de jambon cru entre sa prémolaire et sa canine. La fille, elle sourit.
Stéphanie se lève six fois par jour pour se rendre aux toilettes. Elle pince le nez, écœurée par les odeurs qu'elle a l'impression de traîner avec elle, n'appuie pas sur les portes de peur d'attraper des saletés.
La fille, elle, ne va pas aux toilettes.
Elle ne se bat pas avec le rouleau de papier coincé ni ne s'éclabousse avec les robinets qui giclent.
Mais comment fait cette fille ?
Lorsque Stéphanie ajoute une sucrine dans son café noir, sa voisine y jette une bonne rasade de crème fraiche, du sucre et du cacao. Pourtant, elle est deux fois moins large que Stéphanie.
Mais comment fait donc cette fille ?
Lorsque Stéphanie parle à ses collègues de sexe masculin, ils lui jettent un regard désolé. Parfois, même, ils l'ignorent. Ils préfèrent rester attroupés autour de la fille, l'écouter raconter sa journée et ses histoires passionnantes.
Car, pour parachever le tout, elle est intéressante. Cultivée. Intelligente.
Sans aucun défaut.
Stéphanie rêve de lui ressembler. Au moins un peu. N'acquérir qu'une infime partie de sa maîtrise, de sa grâce, de son élégance. Comprendre comment elle y arrive, de manière aussi parfaite, dans tous les domaines.
Ce matin, Stéphanie arrive plus tôt au bureau. Les yeux encore embués de sommeil, épuisée, elle se laisse tomber sur sa chaise. Elle allume son écran d'ordinateur mais ne peut s'empêcher de jeter un coup d'œil à la place de sa voisine. Parfaitement ordrée, comme d'habitude. Pas un seul papier, pas un seul crayon qui ne dépasse.
Mais comment fait cette fille ?
Stéphanie se lève et s'approche. Elle soulève les papiers. Des articles, des travaux en cours.
Tout est bien rangé, ordonné.
Découragée, Stéphanie retourne vers son poste de travail.
En chemin, elle trébuche. Encore.
Pestant, elle se retourne pour ramasser les documents de sa voisine qu'elle a fait tomber dans sa chute.
Un papier s'échappe.
Une ordonnance.
Séropram, Zoloft et Xanax.
Mais qui est cette fille ?
19:47 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : perfection, beauté, grâce, collègue, travail, dépression, antidépresseur, intelligente, parfaite, jalousie
23.05.2011
Quelque chose en elle s'est brisé
Quelque chose en elle s'est brisé.
Elle aimerait comprendre.
Elle aimerait savoir.
Pour pouvoir réparer.
Mais elle ne sait pas.
Une pile de journaux aux couleurs chatoyantes est posée sur la cheminée.
Elle ne la voit même pas. Les quotidiens se sont empilés les uns sur les autres. Elle ne les a pas ouverts.
Ils ne l'intéressent pas.
Elle est assise sur le canapé, les jambes repliées sous son corps.
Dehors, le soleil brille. Depuis la fenêtre entrouverte, elle peut entendre l'agitation de la rue, le brouhaha des discussions animées sur la terrasse du café, au coin de la rue.
Mais elle reste sur son canapé, les jambes pliées, les bras ballants.
Son regard se promène sur les meubles, les objets de l'appartement.
Elle ne les voit pas.
Elle remarque la fine couche de poussière qui macule la télévision, le désordre sur la table.
Elle déteste la saleté, vénère la propreté. Mais elle n'a pas envie de ranger.
Elle n'est pas fatiguée. Elle n'a pas sommeil.
Mais elle n'a pas envie de bouger.
Elle sait que le soleil est bénéfique pour la peau, pour le moral, pour la vie.
Mais elle n'a pas envie de sortir.
Plusieurs amies l'ont appelée pour lui proposer diverses activités.
Elle ne les a pas recontactées.
Elle reste seule, assise, jambes croisées et bras ballants sur son canapé.
Elle a envie de tout.
Mais elle ne veut rien faire.
Elle se sent brisée, tordue.
Elle a envie de croquer la vie, de se ruer sur les bords du lac, de parler pendant des heures et de refaire le monde.
Mais elle n'en a pas le courage
Elle imagine son sourire, les blagues de ses amis, les promenades au clair de lune. Elle imagine les voyages, les promesses et les rêves.
Elle imagine.
Mais elle ne répond pas au téléphone-
Elle reste assise, seule, sur son canapé.
Quelque chose en elle s'est brisé.
Elle aimerait pouvoir le réparer.
Mais elle ne sait pas de quoi il s'agit.
La vie lui est désormais interdite.
Elle reste assise, sans bouger.
Elle voudrait sortir, voir des gens.
Mais elle en est empêchée.
Quelque chose est brisé.
Sa confiance en elle a disparu.
Elle ne sait plus qui elle est, ce dont elle est capable.
Elle a peur.
Elle se terre sur son canapé.
Elle est abîmée, tordue.
Mais elle ne souffre pas. Elle ne ressent plus rien.
Elle imagine. Elle rêve.
Mais elle ne fait rien.
Elle est brisée et ne sait comment se réparer.
Elle n'a plus confiance en elle et pourtant rien n'a changé.
Elle sent que la vie lui échappe.
Mais elle reste assise.
Elle ne peut pas crier à l'aide, ne sait pas à qui s'adresser pour pouvoir la raccommoder. Elle voudrait retrouver sa confiance, son entrain.
Mais elle est brisée.
Mais elle est seule, assise sur son canapé.
La vie s'écoule, les jours passent. Elle ne ressent rien. Elle ne souffre pas. Elle ne sourit pas.
La vie a passé. La confiance n'est jamais revenue.
Elle est restée seule, sur son canapé.
Elle n'a pas ri, elle n'a pas souffert. Elle n'a pas vécu.
18:19 Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cassure, vie, confiance en soi, dépression, entrain, envie, renoncement, aide, solitude, agir
05.05.2011
Fatigue
Elle regarde le verre posé devant elle, sur la table.
Elle y a à peine trempé ses lèvres. Râpeux, Amère.
Elle n'aime pas boire. Mais elle s'y efforce. Pour passer le temps, pour se donner une contenance, pour faire taire le bourdonnement incessant dans sa tête.
Elle ne s'enivre jamais. A vrai dire, elle déteste l'alcool et ses effets. Mais elle en a besoin. C'est un médicament peu cher, bien moins en tout cas que les antidépresseurs qu'a voulu lui prescrire, un jour, un médecin plein de bonne volonté. Elle a jeté l'ordonnance dans la corbeille à papier. Elle ne dépend de personne. Encore moins de petites pastilles blanches.
Elle ne peut s'empêcher de poser les yeux sur la pièce dans laquelle elle se trouve. Une légère couche de poussière macule les meubles Ikea bon marché. La bibliothèque déborde d'ouvrages qu'elle n'a jamais ouverts. Des vêtements sont jetés en boule, dans un coin, sans raison apparente. Ils sont là depuis plusieurs jours et elle n'a pas encore trouvé le courage de les ramasser.
Cet appartement lui donne la nausée. Sa saleté, son étroitesse, son agencement. Elle n'en peut plus. Elle déteste le désordre, voudrait qu'il brille comme un sou neuf, que chaque chose soit à sa place. Mais elle n'aime pas le ménage et se sent si fatiguée...
Elle est toujours fatiguée. Vidée. Pourtant, elle ne manque pas de vitamines. Elle a même effectué un contrôle de routine précédemment. Les résultats étaient bons. Elle est resplendissante de santé.
Pourtant, elle se sent faible. Sans force, sans vie.
Son travail ne la fatigue pas, elle se contente de taper quelques lettres à la machine et de classer du courrier. Une routine qu'elle croit avoir aimée, autrefois.
Mais aujourd'hui, elle ne sait plus. Elle ne sait plus rien. Elle s'ennuie et voudrait pouvoir tout changer, tout envoyer valser. Mais elle n'en a pas la force. Elle reste clouée sur sa chaise, amorphe.
Chaque action requiert de sa part une volonté insurmontable. Inutile d'essayer. Elle sait déjà qu'elle n'y arrivera pas.
Elle a trente-trois ans. Elle n'a pas connu de crise de la trentaine. Lorsque ses amies se sont mariées et ont commencé à avoir leurs premiers enfants, elle ne les a pas enviées. Elle savait qu'elle avait le temps. Elle n'était pas pressée.
Elle n'avait pas envie de faire partie de ces femmes-clichés, toujours à la recherche d'une situation et, accessoirement, du grand amour.
Elle se débrouille toute seule. Elle est indépendante et l'a toujours voulu. C'est sa fierté, son cheval de bataille.
Elle tente de faire le point. Trouver l'endroit où se situe le nœud du problème.
Son travail lui plait. Elle a de nombreux amis qui, tous, l'apprécient. Elle ne les envie pas, ils ont une vie différente de la sienne à laquelle elle ne voudrait adhérer sous aucun problème. Elle est en bonne santé, elle se rend même dans un centre de fitness plusieurs fois par semaine. On la dit belle, attirante. Elle a parfois des relations, sans que cela ne devienne pathétique ou ennuyeux.
Elle estime bénéficier d'une vie équilibrée. Elle possède tous les ingrédients pour être heureuse. De plus, elle ne dépend de personne. Elle s'est construite toute seule, sans aide.
Elle ne comprend pas ce qui ne va pas. Elle se sent fatiguée...
Si fatiguée...
Elle regarde son verre de vin. Elle pourrait le jeter par la fenêtre ou le briser sur le sol, l'avaler d'un trait, le siroter lentement, à petites gorgées. Tant de possibilités !
Pourtant, elle n'en choisit aucune. Elle continue de fixer le récipient et son contenu, devant elle.
Les heures passent, les minutes s'écoulent.
La nuit tombe, il sera bientôt l'heure d'aller se coucher. Elle y pensera un autre jour, rangera une autre fois. Elle a le temps, elle n'a aucune obligation. Elle ne dépend de personne.
10:02 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fatigue, déprime, dépression, solitude, fierté, trentaine, réussite, vie



