23.04.2012

L'homme pressé

 

Elle jette le téléphone sur le sol.

L'appareil rebondit avant de s'immobiliser sur le macadam détrempé.

Une fissure lézarde l'écran. La fissure de la haine. Du dégoût. L'écran s'est éteint.

Il a rendu l'âme. Tant mieux. Elle en a assez de ces appareils, de cette dépendance, de ses espoirs constamment étouffés.

La rage au cœur, elle dépose l'objet inutile dans son sac et avance à grandes enjambées. Si elle n'était pas joignable, il n'aurait pas annulé. Si elle n'avait pas acheté ce téléphone, n'avait pas l'œil constamment rivé sur ses emails et ses sms, il serait venu.

Autrefois, il y a si longtemps. Autrefois, les gens prenaient le temps de se voir. Ils n'annulaient pas les rendez-vous à la dernière minute. Ils n'étaient pas trop occupés pour un café ou un dîner.

Autrefois. Il y a longtemps. Une période qu'elle n'a pas connue.

Trop jeune.

Seuls les vieux se souviennent de l'avant. Avant l'ordinateur, les téléphones portables, le monde moderne.

Une époque qu'elle n'a pas connue. Et que personne ne semble regretter. Sauf quelques irréductibles.

Elle sait bien que son Smartphone n'y est pour rien. Le pauvre appareil n'a rien demandé. Messager innocent perdu au milieu de tant de souffrance.

Autrefois, il y a 20, 30 ou même 50 ans, elle aurait attendu. Les pieds trempés dans ses escarpins par la pluie battante, seule, la coiffure défaite, le regard scrutant l'horizon.

Elle aurait attendu en vain. Il ne serait pas venu, lui aurait posé un lapin. Pas un gentil petit lapin au pelage soyeux. Un affreux, méchant, ignoble animal aux griffes acérées et au regard haineux. Dévoreur de carottes et d'espoir.

Alors qu'aujourd'hui, grâce à ce merveilleux petit appareil, elle a pu lui envoyer un email pour savoir si leur rendez-vous tenait toujours.

Il a annulé. Désolé.

Si ce n'était que cela.

Il avait oublié. N'avait pas noté. Certes, il s'excuse. Il a des réunions importantes, des clients, des affaires à régler. Mais il avait oublié.

Il l'avait oubliée. Elle.

Elle qui a passé sa semaine à penser à sa coiffure, à sa tenue.

Qui a tenté un régime miracle au dernier moment, ananas à tous les repas, thé vert matin et soir afin de rentrer dans sa jolie robe bleue.

Elle qui se réjouissait de leurs discussions, de sa main tendrement posée sur la sienne, de la douceur des mets, de la conversation chaude, passionnée, du dernier verre avant la fermeture du restaurant. Puis un autre et un autre encore, dans un bistrot voisin, jusqu'au milieu de la nuit, jusqu'aux premières heures du matin.

Rien.

Il avait oublié.

Il a annulé.

Il ne viendra pas.

Le problème n'est pas lié à la vie trépidante des gens et à leurs appareils électroniques. Le problème c'est elle. Elle. Eternelle inadaptée, invisible, transparente. Incapable d'arrêter le regard de cet homme pressé, avalé par son siècle.

Elle reste sur le trottoir, seule.

Oubliée.

 

 

09.12.2011

Trahison et côtes de porc

 

C'est fini. Tout est fini.

Des semaines, des mois, des années jetées à la trappe. En quelques mots. En quelques secondes.

Un coup de gomme sur une vie entière, des rêves, une réalité.

Laure est choquée. Son cerveau erre dans des sphères dont elle ne soupçonnait pas l'existence. Ses mains se promènent sur les meubles, les rampes d'escaliers, les murs. Elle ne sent rien. Ses doigts sont lourds, engourdis.

Elle vit sur un nuage épais. Entourée de brouillard et d'obscurité. Elle ne distingue rien, elle ne sait pas où poser ses pieds.

Laure se remémore la journée d'hier. Elle s'est levée, rendue à la salle de bain. Puis, elle a allumé la machine à café.

Des gestes simples, habituels, rassurants. Ils ont bu leur café, ensemble, comme toujours, comme chaque matin.

Puis, ils se sont rendus au travail. Une journée classique, comme des centaines d'autres avant celle-ci, des journées qui se ressemblent et qui rassurent, sécurisent, apportent douceur et sérénité.

Mais le soir, lorsque Laure est rentrée du travail, tout a basculé.

Au début, elle n'a rien remarqué. Elle a posé les courses sur la table de la cuisine et a entrepris de les ranger, tout en récitant à Nicolas le menu du dîner. Purée, côtes de porc et petits pois.

Nicolas n'a pas entendu. Ou pas écouté. Mais Laure ne s'en est pas formalisée.

C'était normal. Il arrive parfois à Nicolas de penser à autre chose. Son travail, ses amis. De temps à autre, il envoie des sms, joue avec son Smartphone ou regarde la télévision. Laure a l'habitude. Elle ne s'en formalise pas. Ils se connaissent tellement bien !

Entre eux existe une grande liberté. Elle ne lui a jamais interdit de voir ses amis. Ou de traiter sa mère de vieille harpie. Ils se disent tout, sont honnêtes l'un envers l'autre.

Laure passe la main dans ses cheveux. Elle refuse de retracer mentalement cette soirée. Elle voudrait l'effacer. L'oublier. Comme on a pu effacer sa vie. D'un trait. Simplement.

Mais elle ne sait pas comment faire. Dans sa tête, les mots résonnent. Des mots violents.

Ils se heurtent contre les parois de son crâne, s'enfoncent dans son estomac. Pliée en deux, elle tente d'oublier la douleur. Elle voudrait pouvoir lire, s'enfoncer dans une autre vie.

Ce matin, Nicolas lui a téléphoné. Il lui a demandé comment elle se sentait.

Elle lui a répondu qu'elle allait bien. Qu'elle avait versé quelques larmes et qu'elle se sentait mieux maintenant. Qu'elle devait le laisser pour terminer le repassage avant de partir au travail. Qu'elle allait être en retard.

Elle se serait giflée. Insensibilité. Contrôle. Normalité.

Au fond d'elle, les mots s'entrechoquaient, se menaçaient, se disputaient. Elle aurait voulu les lui lancer au visage, lui écraser son mépris et sa douleur, son incompréhension. Mais elle n'en a pas été capable. Elle n'a su lui montrer que ce qu'il attendait d'elle, son éternelle nonchalance, ses habitudes et son agenda bien ordonné.

Laure chancelle et s'écroule. Elle ne sait plus vers quoi se tourner, à qui parler. Son réflexe est toujours le même. Elle voudrait appeler Nicolas et lui raconter. Chercher auprès de lui un réconfort. Mais elle sait que c'est désormais interdit.

Elle n'a personne d'autre. Aucun ami. Aucun confident.

Quelques collègues peu désireux d'entendre ses lamentations. Elle n'a jamais été proche de sa famille.

Elle n'a que Nicolas. Lui seul la comprend et la connaît. Son confident, son ami, sa vie.

Mais elle ne peut plus l'appeler.

Tout est terminé, fini, envolé.

Les détails de la soirée se pressent devant les yeux secs de Laure. Elle revoit le canapé, le sac de courses, la casserole dans laquelle elle a versé l'eau bouillante.

Mais elle n'aperçoit pas Nicolas. Elle ne parvient pas à se souvenir de son visage, de sa posture, de son attitude. Elle n'y a pas pris garde. Par habitude, elle l'a à peine regardé. Considéré la situation comme une donnée acquise, une soirée supplémentaire en tête à tête. Le dîner, un peu de télé avant de fermer les yeux. C'est ce qu'ils font tous les soirs. Faisaient. Laure ne sait plus.

Laure se souvient qu'elle tenait dans sa main une côte de porc. Nicolas s'est mis à lui parler. Elle n'a pas écouté. Elle pensait à la viande, à la noix de beure qui fondait dans la poêle.

Puis, elle s'est rendu compte que Nicolas lui racontait quelque chose d'important. Elle s'est forcée à écouter.

Il lui parlait de son travail, des gens qu'il fréquentait. Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui racontait cela avec un air aussi sérieux.

Elle connait ses collègues. Elle les a déjà rencontrés. Plusieurs fois.

Puis il a parlé du week-end d'entreprise. Celui qui a eu lieu l'an passé, à la montagne. Elle s'en souvient. Elle était restée là, seule à la maison, à regarder de vieilles séries télévisées.

Il a hésité quelques instants. Puis il a parlé de quelqu'un dont Laure n'avait jamais entendu parler. Une jeune femme. Qui servait au café du village.

Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui en parlait maintenant. L'avait-il rencontrée en ville par hasard ? Lui proposait-t-il de l'inviter à la maison le week-end prochain ?

Laure écoutait Nicolas avec indulgence. Elle se rendait bien compte qu'il voulait lui demander quelque chose mais qu'il n'osait pas le formuler. Elle a essayé de l'encourager. Lui a posé des questions sur cette femme. Est-elle gentille ? Quels sont les plats qu'elle préfère ?

Nicolas a eu l'air encore plus embarrassé. Il a bafouillé. Mais il n'a pas répondu.

Laure a soupiré. Il semblait vraiment hésitant. Peut-être avait-il simplement passé une mauvaise journée au travail.

Nicolas a continué à lui parlé de cette fille. Comment s'appelle-t-elle ? Laure n'arrive même pas à s'en souvenir. Tania, Thalia ou quelque chose d'approchant.

Et tout à coup, Nicolas lui a dit les mots. Tranchants, nets. Il n'a plus bafouillé, il était sûr de lui, son regard était honnête et droit. Il n'a pas baissé les yeux, il n'a pas pleuré.

Laure a cru à une blague. Elle a voulu rire.

Mais elle en était incapable. Elle ne savait pas quoi dire. Elle a regardé ses pieds. Puis ses mains. Elle tenait encore la côte de porc crue entre ses doigts. Elle a fait remarquer à Nicolas que si elle ne s'activait pas le dîner allait être immangeable.

Il l'a regardée d'un air étrange. Inqualifiable. Un mélange de mépris et de pitié. Un air qu'elle ne veut plus jamais, quoi qu'il arrive, inspirer à qui que ce soit.

Elle a tout de même réussi à trouver les mots pour lui demander. Depuis quand ? Combien de temps ?

Une année. Depuis ce week-end d'entreprise à la montagne.

Une année durant laquelle il est rentré parfois un peu plus tard, durant laquelle le nombre de ses réunions a légèrement augmenté.

Laure n'a rien remarqué. Aucun changement.

Nicolas prétend pourtant qu'il lui a montré des signes. Ne sachant comment aborder le sujet, il a laissé traîner des preuves. Partout. Dans toute la maison. Puis des mots. Des anecdotes.

Laure n'a rien vu, rien entendu.

Nicolas a fait ses valises. Il n'est pas resté dîner.

Laure a débarrassé son assiette de la table et a mangé seule les côtes de porc. Les deux. Pour ne pas laisser de restes dans le frigo. Parce que la viande ne se garde pas très longtemps et qu'elle a prévu autre chose pour demain.

Ensuite, elle est allée se coucher.

Laure se déteste. Elle aimerait pouvoir manifester sa douleur, battre Nicolas jusqu'au sang, se venger, crier, hurler.

Mais elle n'en fait rien. Elle n'est pas comme cela. Les émotions se pressent au fond de son cœur. Elle les ravale. Tranquillement, calmement. Rigueur. Maintien.

Elle effectue le repassage, range quelques objets.

Elle veut que tout soit propre, ordré.

Au cas où Nicolas désire revenir, au cas où cette soirée n'est qu'un mauvais rêve. En attendant. Laure va travailler.