03.04.2012

L’asphyxie de la maturité

 

Il se plaint toujours de ne pas avoir le temps.

Pas de temps pour lui, pas de temps pour créer, réaliser.

Lorsqu'on lui demande où il en est, s'il a fait de nouvelles choses, s'il prévoit, un jour, une exposition, il élude la question.

Réponds vaguement. Ni positif, ni négatif. Un projet en cours, quelques idées.

Peu d'enthousiasme.

Pourtant, confronté aux dures réalités de la vie, dans le bus ou au téléphone, son esprit s'égare. Il construit, crée de nouveaux visages, cruciformes, dangereux, prédateurs.

Il élabore, délicatement, dans un coin de son cerveau, de futurs projets, des visages durs, des traits marqués qu'il sait comment réaliser.

Les visages sont sa passion. Dans la rue, les commerces, au travail, il observe. Note les détails, déforme les bouches, les yeux. A partir d'une dizaine d'inconnus blasés, il crée un monstre sacré. Un nouveau visage, une œuvre, une merveille.

Sentiment de jouissance créative, sa procréation, sa réussite.

Mais pour créer, il faut du temps.

Du calme.

De l'espace.

Or, il mène une vie réglée par les transports publics, les courses et le ménage, la semaine s'envole à une vitesse folle et le week-end est dédié à la famille.

Il n'a plus le temps.

L'époque où il s'asseyait, un carnet de croquis à la main, sur les marches d'un escalier, dans un parc ou au milieu d'une décharge publique est révolue.

Aujourd'hui, il doit s'organiser. Ne pas flâner. Lorsqu'il bénéficie de quelques heures pour lui, rien qu'à lui, il lui faut courir jusqu'à son atelier, sortir ses pastels et se mettre au travail.

Il ne peut plus se permettre l'évaporation de quelques heures passées à errer au bord du fleuve, les mains dans les poches, les pensées dérivant vers le large.

Aujourd'hui, il faut être rentable. Avoir réussi à conserver sa passion, malgré son poste important, sa famille et les constantes demandes de sa femme représente un miracle.

Les autres, tous les autres, ceux qui, à vingt ans, jouaient de la guitare dans les parcs, écrivaient des poèmes enflammés à de magnifiques inconnues, ont tous arrêté.

Choisi la rationalité.

Ont laissé leurs estomacs se remplir de bien-être matériel. Appartement, voiture, écran plat. Chien. Restaurants.

Leurs idées ont, petit à petit, été grignotées par l'ambition. La réussite. Les flatteries du conjoint et des amis.

L'ère où il fallait choisir entre bière et sandwich, porte-monnaie oblige, est révolue. Aujourd'hui, l'on choisit Bordeaux et dés de lotte à l'étuvée agrémentés d'un coulis d'Etna.

Une poésie en étouffe une autre.

Lui a tenu bon. Il a décidé de continuer. Coûte que coûte. Malgré les difficultés de la vie et les années qui défilent.

Sa création avant tout. Son emploi comme gagne-pain.

Sauf que, comme les autres, il a réussi. Malgré la fonction accessoire, provisoire. L'emploi est devenu important. Les promotions ont fusé.

Mais il a continué. Créer. Encore et encore.

Vraiment ?

A quand remonte son dernier visage ?

Un moi. Deux peut-être. Et il n'était même pas réussi.

Ses mains ne sont plus aussi fébriles qu'autrefois.

Il lui arrive, parfois, lorsqu'il se retrouve seul, à la maison, de quitter son atelier pour s'avachir devant la télé.

Facilité. Nervosité.

Créer. En-a-t-il encore envie ? Est-ce vraiment une passion ? Ou une obligation ?

Obligation envers ceux qui croient en lui, ceux qui le soutiennent.

Obligation face aux promesses qu'un jeune homme de vingt ans a formulées bravement.

Un jeune homme ignorant. Qui n'avait pas encore vécu. Qui croyait que tout était possible.

Un jeune homme naïf.

Créer ? Pour qui ? Pour quoi ?

Renoncer...

 

 

 

 

28.03.2012

Visage pâle

 

15h50.

Dédaignant le pardessus pendu au clou, contre le mur, il sort.

Referme doucement la porte pour ne pas perturber les deux collègues avec qui il partage le bureau. Absorbés par des colonnes de chiffres, ils ne lèvent pas la tête.

L'ascenseur ne vient pas. En panne sans doute. Peu importe. Il dévale les escaliers, son porte-document coincé sous le bras. Jette un coup d'œil à son poignet. Il ne doit pas traîner. Plus que quelques minutes avant le rendez-vous et encore trois rues à traverser.

Dehors, le soleil brille. Puissant, chaleureux, enveloppant.

Il lève le regard, son cou pâle, son nez jauni par les néons, le travail et l'enfermement.

Une telle chaleur, un tel bonheur.

Son portable sonne. Son patron. Il s'empresse de répondre.

Le rendez-vous est annulé. Peut-il, avant de rentrer au bureau, passer au pressing ? Son patron est vraiment désolé, en temps normal, jamais il ne se permettrait... Mais il en a besoin pour un dîner, ce soir, et avec le dossier D, il n'aura pas le temps.

Le patron s'excuse encore une fois, remercie chaleureusement.

D'un geste bref, il referme le téléphone. Esquisse un petit sourire.

Etend une jambe, puis l'autre.

Il va en profiter pour passer acheter une boîte de pralinés chez le confiseur. Un cadeau pour sa femme. Ce n'est qu'un bref détour. Son patron ne dira rien, il ne s'en apercevra même pas.

Les rues sont vides. Malgré le soleil, la chaleur, les terrasses prêtes à recevoir les clients.

Personne.

Les gens sont entassés derrière les vitres, compulsent des registres, étudient des dossiers.

Lorsqu'ils sortiront, ce soir, après une dure et épuisante journée, le soleil sera couché, là bas, derrière les montagnes.

Un sentiment d'abattement s'empare de lui. Il tente de le chasser. Sourire. Penser à sa femme. A sa fille.

Impossible. Il ne voit que ce beau soleil, s'écrasant sur l'asphalte déserte, les quelques retraités qui avancent péniblement.

Il soupire. Jette un regard envieux voilé de tristesse aux terrasses désertes.

La rue suivante est plus animée. Des cris d'enfants. Il est 16h. L'école est terminée.

Autour des petits, se pressent des grands-parents émerveillés et des femmes de ménage blasées. Quelques jeunes mères. Deux. Trois.

A peine visibles dans la masse des personnes âgées.

Il pense à sa fille. A sa femme qui travaille là haut, dans les bureaux du dernier étage. Elle rentrera tard ce soir. La petite aura déjà goûté, fait ses devoirs et pris son bain.

En compagnie de Maria. L'indispensable Maria.

Il soupire. Il pense à rejoindre sa femme et sa fille. Partir.

Loin. Très loin.

Dans un pays ensoleillé où ils pourront vivre dehors toute la journée. Passer du temps avec ceux qu'il aime. Voir grandir la petite.

Gros soupir.

Il consulte sa montre.

Tant pis pour les chocolats. Il courre jusqu'au pressing et revient, au pas de course, rapporter le costume à son patron.

 

 

12.01.2012

Sans pitié

 

Michel aime la réussite.

Toute sa vie est tournée vers ce but.

Il se lève tôt, avale rapidement un café et s'en va. Il préfère ne pas s'attarder. Chaque minute compte. Autant ne pas en perdre une seule.

Le soir, dans son lit, il établit la stratégie du lendemain. Il pense à tout ce qu'il n'a pas eu le temps de faire pendant la journée. Et se relève afin d'abattre une partie de son travail.

Michel est extrêmement fier de lui. Depuis la fin de ses études, il n'a fait qu'avancer, monter, progresser.

Il a d'abord fondé son entreprise qui, malgré la conjoncture économique défavorable, s'est révélée une réussite. Après avoir remboursé les emprunts, il a ouvert une filiale, puis une deuxième. Puis des dizaines.

Il est aujourd'hui à la tête d'un immense empire.

Et il ne compte pas s'arrêter.

Son carburant se nomme réussite, il a pour habitude de continuer sans jamais faire machine arrière.

Michel est fort, incroyable, magnifique. Pas comme ces perdants qu'il remarque, parfois, dans la rue, regard hagard et pieds trainants.

La démarche de Michel, elle, est souple, rapide. De longues et belles enjambées qui mordent le bitume à pleines dents.

Michel méprise les perdants. Les médiocres. Ceux qui végètent en se lamentant. Qui préfèrent se tourner les pouces et geindre au sujet de leur misérable salaire plutôt que de se lancer à l'assaut de quelque chose de neuf et de florissant. Le temps passé à pleurer et à se lamenter est de l'argent perdu. Un pas supplémentaire vers la misère et la honte.

Aujourd'hui, Michel a rendez-vous avec son frère cadet. Un mauvais moment à passer.

Une tradition établie depuis longtemps, deux heures, deux fois par année, autour d'un déjeuner. Réglé par Michel, évidemment.

Lorsqu'il regarde son frère, Thomas, Michel a de la peine à croire qu'ils sont du même sang. Thomas est l'exemple même du type raté. Un costume froissé, des yeux sans cesse tournés vers le sol ou le plafond plutôt que vers ceux de son interlocuteur, la barbe mal rasée et une légère odeur d'appartement miteux qui se dégage de sa personne.

Pour parachever le tout, Thomas n'a aucune ambition.

Il ne se plaint pas, certes, mais il n'a aucune envie de bouger ses misérables bras ballants pour créer ne serait-ce qu'une rentrée d'argent décente. Il préfère rêvasser, se promener et passer son temps à des activités peu recommandables.

Un type dégoûtant.

Quand il repense à leurs jeux d'enfants, Michel ne comprend pas que son frère, autrefois si vif et si joyeux, puisse en être arrivé à un tel degré de décrépitude.

Mais Michel n'aidera pas Thomas. Quoi qu'il arrive, il laissera son frère se dépatouiller tout seul. Michel est parvenu à son niveau grâce à la persévérance et au travail. Il ne faisait pas partie des nantis. N'avait aucune fortune personnelle ou héritage. Il a travaillé.

Il en attend autant des autres. A commencer par son frère.

Cependant, Thomas ne lui demande rien. Il se contente d'engloutir son repas en le ponctuant de remarques joyeuses et rigolotes. Il blague. Il tente même d'inviter Michel à l'anniversaire de sa fille aînée.

Une môme de sept ans. Une horreur, toujours poisseuse et braillarde.

Michel refuse poliment. Il a d'autres choses à faire.

Le déjeuner traine en longueur. Plusieurs fois, Michel consulte sa montre. Thomas fait durer le plaisir. Il aime visiblement se trouver avec cet homme influent qui est son propre frère. Il doit certainement s'en vanter auprès de ses proches.

Un sentiment de nostalgie traverse furtivement le cœur de Michel. Il revoit Thomas, petit, admiratif. Pauvre Thomas. Comment a-t-il pu se transformer en cette chose médiocre qui se contente de si peu ? Une femme laide comme un pou, deux enfants poisseux et un travail qui lui permet à peine de boucler les fins de mois.

Pauvre Thomas. Même si la pitié ne fait pas partie de ses habitudes, Michel ne peut s'empêcher de plaindre son frère. Pour peu, il lui tendrait la main. Un petit peu. Juste pour lui donner un coup de pouce. Pauvre, pauvre Thomas. Michel le plaint.

Le repas s'achève, il est temps de quitter le restaurant. Thomas se lève et, pour une fois, plante son regard dans les yeux de Michel. Il lui dit :

« Michel, sincèrement, je te plains. »

 

 

 

12.12.2011

La vieille n'a qu'à crever!

 

Catherine s'est ruée sur une place laissée miraculeusement vacante, dans le tram.

Affalée, elle regarde les usagers s'entretuer.

Elle voit la vieille femme s'agripper tant bien que mal à la barre, lui jeter un regard suppliant.

Catherine détourne les yeux.

Elle n'a pas envie d'aider.

Elle en a plein le dos. Plein le dos d'aider les autres, de répondre présente à toutes les sollicitations, d'être gentille et prévenante.

La gentillesse, elle l'envoie balader.

Aujourd'hui, elle a décidé d'être sèche, méchante, hargneuse.

Tant pis pour les autres, tant pis pour le monde entier !

Elle en a marre d'être traitée comme une moins que rien, oubliée malgré tous ses efforts et ses attentions constantes.

Si elle n'avait rien fait, si elle avait été égoïste comme eux, comme les autres, elle serait exactement dans la même situation. Elle ne retire rien de ses efforts constants.

Peut-être même que si elle avait été un peu plus méchante, elle aurait gagné davantage.

Rendre service...A d'autres... Jamais plus on ne l'y reprendra.

Dès à présent, Catherine devient égoïste. Elle ne pense qu'à elle,  plus qu'à son délicieux confort personnel.

Catherine lance un regard haineux à la vieille femme dont la main s'accroche désespérément à la barre métallique, ballottée entre le punk à la musique tonitruante et l'homme d'affaire qui beugle dans son Smartphone.

Voilà des mois qu'elle se démène. Elle a emmené sa mère à l'hôpital lorsque celle-ci s'est cassé la jambe, véhiculé son frère à l'aéroport à l'occasion de ses nombreux voyages, invité tout le monde chez elle après avoir cuisiné des heures durant.

Sans jamais rien recevoir en retour.  Ni de sa mère, ni de son frère. Aucune invitation, aucun téléphone. Aucun remerciement. Mis à part pour demander un service.

Evidemment.

Mais Catherine ne s'en formalisait pas. Elle se disait qu'un jour ses efforts porteraient leurs fruits. Qu'elle serait récompensée.

Mais là, trop, c'est trop !

Elle n'a plus du tout envie de continuer. Elle ne veut plus les voir. Sa famille, ces gens abjects !

Elle les exècre.

Et dire qu'elle l'a appris par la bouche d'une amie. Qui ne lui voulait pas de mal. Elle se demandait simplement pourquoi Catherine n'était pas présente.

Parce qu'elle n'avait pas été invitée, voilà pourquoi !

Catherine bouillonne. Non, jamais plus elle ne les appellera. Ils sont allés trop loin. Définitivement trop loin.

Organiser la fête d'anniversaire de sa mère. Sans elle. Son frère, sa femme et sa mère. Sans même la prévenir. Ni lui envoyer une invitation. Un simple coup de téléphone aurait suffit.

Mais non, on ne l'a pas jugée digne d'être présente.

Ou pire encore, personne n'a pensé à elle. Trop transparente. Trop gentille. Trop serviable.

A la pensée de cette fête, qui s'est déroulée derrière son dos, à son insu, Catherine ne peut s'empêcher de réfréner la nausée qui lui monte à la tête. Elle voudrait casser, broyer, déchirer.

Ils sont ingrats, leur mesquinerie est inqualifiable.

Catherine ouvre son sac. Sur son portable, un message de son mari. Si doux. Si gentil.

Catherine ne peut s'empêcher de sourire.

Elle se lève et va offrir sa place à la vieille dame, qui se confond en remerciement.

 

 

29.11.2011

Le temps apaise les souffrances

 

Catherine hésite.

Elle pose la main sur le téléphone. Compose le numéro.

Repose le combiné.

Elle décroche à nouveau. Inscrit les chiffres de mémoire sur l'écran.  Elle les connaît par cœur.

Catherine approche son doigt de la touche verte.

Et abandonne.

Elle n'en est pas capable. Pas la force, pas le courage.

Elle aimerait appeler. Lui parler. Avoir de ses nouvelles. Donner des siennes.

Mais elle ne peut pas.

Catherine imagine la voix, à l'autre bout du fil. Une réponse. Un silence. Un blanc.

Elle ne dira rien. Rien du tout. Parce qu'elle n'a rien à lui dire. Parce qu'elle n'a jamais rien eu à lui dire.

Si seulement elle en était capable. Catherine envie les autres. Toutes les autres. Celles qui téléphonent sans problèmes, qui entretiennent des relations normales. Qui n'ont pas peur d'une voix dans le combiné, d'un silence, d'une absence.

Catherine sait que c'est à elle de faire le premier pas. C'est normal. C'est son rôle.

Elle est la plus âgée, la plus à même de comprendre, de pardonner.

Elle sait que l'autre, à l'autre bout du fil, attend désespérément son appel.

Depuis longtemps. Si longtemps.

Des jours, des mois, des années.

Des années qui ont passé. Lentement au début. Puis de plus en plus vite.

Dans les premiers temps, lorsque les relations entre elles ont commencé à devenir vraiment difficiles, Catherine a décidé de laisser agir le temps.

Le temps efface les souffrances, apaise les conflits.

C'est ce qu'on lui a dit.

Elle s'y est accrochée. Désespérément. De tout son cœur.

Ne pas agir, ne pas parler, ne pas intervenir. Laisser faire, laisser passer le temps.

Plus tard, un jour, une fois, tout ira mieux.

Mais le temps n'a pas pansé les blessures. Il n'a pas réduit les écarts, n'a pas changé les choses.

Au contraire, les semaines, les mois ont peu à peu creusé la différence, contribué à éloigner deux personnes qui n'avaient jamais été proches.

Aujourd'hui, elles sont deux inconnues.

Catherine connait plus ou moins l'emploi qu'elle occupe et le lieu dans lequel elle vit mais elle n'en sait pas davantage. Ses goûts, ses envies, ses passions. Ses habitudes et ses choix.

Tout ceci reste du domaine de l'abstrait.

Elles sont deux étrangères. Deux étrangères qui pourraient se croiser dans la rue et ne pas se reconnaître. Deux personnes différentes, aux goûts dissemblables et aux comportements opposés.

Catherine ne l'a pourtant jamais désapprouvée. Elle ne lui a jamais fait savoir qu'elle n'appréciait pas ses idées, que ses envies étaient trop étranges pour qu'elle puisse les comprendre. Elle ne lui a rien dit. Elle a préféré lui laisser faire ses propres choix, tenter de nouvelles expériences.

Des expériences qui les ont éloignées.

Qui les ont séparées.

Au départ, les mots étaient déjà peu nombreux. Quelques uns, parfois, lâchés au compte-goutte. Ils se sont peu à peu taris, avec l'absence, avec le temps et l'éloignement. Aujourd'hui, le contact est rompu, les mots n'existent plus.

Catherine ne s'en est jamais plainte. Sa vie est heureuse. Elle est active et comblée.

Mais au fond d'elle-même, tout au fond de son corps, enfoui, caché, réside un petit pincement.

Un sentiment d'inachevé. D'échec. De reproche.

Elle sent, bien qu'elle soit fière d'elle et de sa réussite, qu'elle n'est pas parfaite.

Dans un domaine, elle a échoué.

Elle a coupé le dialogue, s'est laissée porter par les vagues.

Elle aurait dû agir. Parler. Se manifester.

Elle aimerait croire qu'il n'est jamais trop tard, qu'aujourd'hui encore, elle peut prendre le téléphone, composer le numéro, entendre sa voix et lui parler. Tout reprendre. Renouer. Se retrouver.

Mais elle n'en est pas capable. Elle ne sait pas comment lui parler. Ni de quoi.

Une étrangère.

Une inconnue.

Une dernière fois, Catherine repose le combiné. Elle n'a pas la force de l'appeler.

Sa fille. Cette inconnue.

 

21.11.2011

Une honteuse révélation

 

Dehors, la nuit est tombée.

Les uns après les autres, petit à petit, les bureaux se sont vidés.

Les bruits se sont taris.

Des pas précipités. Quelques aurevoirs, un train qui attend, un dîner qui refroidit.

Tous se sont enfuis.

Vers de douces chaleurs, un cocon familial.

Yvan reste.

Seul.

Il fixe son écran, à la lumière de la lampe, fixée au plafond.

Des lignes défilent.

Des mots. Des phrases. Qu'il s'efforce de lire. Et de comprendre.

Mais il ne parvient plus à se concentrer.

Il est là depuis trop longtemps. Ce matin. Aux aurores. Le soleil n'était même pas levé. Et voilà qu'il fait à nouveau nuit noire.

Une journée entière passée entre quatre murs. Un espace minuscule. Face à un écran illuminé. Aligner des mots. Des chiffres.

Yvan tente de se raccrocher à la signification des lignes qui dansent devant ses yeux.

Il doit entrer dans le corps du texte. Avancer. Travailler.

Oublier les couloirs vides, les bureaux déserts.

Se concentrer sur une tâche. Précise, palpable, facile.

Son esprit s'envole. Les pensées se pressent, nombreuses, bourdonnantes, à la frontière de ses oreilles.

Il voudrait être fatigué. Etendre ses jambes, croiser ses bras et s'endormir sur sa table de travail.

Mais ses yeux sont grands ouverts. Aucune fatigue, aucune lassitude. Il est présent, alerte, vigoureux.

Mais inapte à la tâche.

Des pensées. Trop de pensées.

Elles l'envahissent.

Yvan imagine ses collègues. Jean, en train de lire un roman policier, dans un compartiment de deuxième classe, face à une magnifique jeune femme qu'il ne remarque même pas, emporté par son intrigue. François qui pousse la porte de son appartement et qui manque de se faire renverser par trois petits monstres surexcités réclamant baisers et attention à profusion. Et les autres. Tous les autres.

Qui mènent une vie normale, rythmée par le travail et le retour. Les vacances. Les amours.

Yvan rêve de se glisser dans la peau de Jean. Ou même de François. N'importe lequel de ses collègues. Pourvu qu'il puisse quitter la sienne.

Sa peau gluante.

Sale.

Répugnante.

Yvan regarde à nouveau l'écran de son ordinateur.

Incompréhensible.

Il n'y arrive plus.

Les pensées ont pris le dessus.

Malgré sa fuite éperdue.

Et ce visage. Ce visage si précieux.

Yvan ne peut s'empêcher de l'imaginer, de le créer et de le recréer.

Les contours, l'arrête du nez. Et ces yeux.

Non. Il doit l'effacer. Se concentrer sur ce travail translucide, sur ces lambeaux de vie auxquels Yvan se raccroche.

Yvan rêve de partir. Quitter le bureau, prendre le bus et rentrer.

Mais il ne peut pas. C'est impossible.

Il n'arrive pas à réaliser. Une vie entière jetée aux oubliettes. Des rêves, des promesses, des envies.

Effacés en un coup de gomme. Quelques secondes de trop. Un mot prononcé plus haut que l'autre.

Et sa vie disparaît.

Néant total.

Absence.

Yvan se retrouve seul, derrière un écran terne, face à des phrases indéchiffrables.

Yvan ne peut rentrer chez lui. Le canapé, autrefois synonyme de douceur et d'attente est aujourd'hui marqué du sang de la trahison.

Les rideaux, les étagères, les tapis, tous les meubles crient leur haine, leur désespoir, leur dégoût.

Tous le pointent du doigt, l'accusent, le lapident.

Coupable.

Sale.

Désespérant.

En quelques mots, en quelques secondes, il a tout gâché. L'espoir d'une vie meilleure, d'un avenir, du bonheur.

Parce qu'il avait bu quelques verres de trop. Parce qu'il se sentait confiant. Parce que les temps anciens sont révolus, parce qu'il croyait que tout pourrait lui être pardonné.

Ce soir, Yvan ne veut pas rentrer chez lui.

Il se sent sale, malhonnête, faible.

Ce soir, Yvan n'ose pas affronter le visage des gens qu'il aime.

Ce soir, Yvan ne veut pas voir sa femme, son fils et sa fille.

Ces gens qu'il aime. Croyait aimer. Ces gens qui le rejettent.

Il est sale. Dégoutant.

Un ignoble personnage.

Qui détruit leurs vies. Leur avenir. Leur bonheur.

Et le sien par la même occasion.

Parce qu'il a cru que le moment était venu.

Pensé qu'on le comprendrait. Peut-être même qu'on le soutiendrait.

Mais il s'est trompé. Lourdement.

Il est sale. Dégoûtant.

Il a brisé leur vie. Marqué la maison du sceau de la honte.

Yvan ne peut plus rentrer chez lui.

Revoir sa femme, ses enfants.

Parce qu'il est un individu répugnant.

Parce qu'il leur a parlé de Sébastien.

 

 

 

09.09.2011

Lourd secret

 

Elle hésite.

Elle ne sait par où commencer. Elle a envie de raconter, de se livrer.

De se défaire enfin de ce poids qui l'oppresse.

Depuis longtemps. Depuis tellement longtemps.

Mais elle ne sait pas comment commencer.

Comment aborder le sujet.

Elle a peur de sa réaction. Il pourrait ne pas comprendre. Se braquer. Se fâcher.

Et partir.

Le poids deviendrait plus lourd encore. Insupportable.

Elle hésite.

Lui parler maintenant. Ou se taire.

Risquer une souffrance plus grande encore.

Ou la voir s'envoler pour toujours.

Elle aimerait parler.

Elle sent qu'elle est à bout.

Elle ne peut plus transporter avec elle ce secret. A chaque fois qu'elle le voit, à chaque fois qu'il lui parle. Quand il la regarde avec ces yeux émerveillés, tellement confiants. Une confiance qu'elle ne mérite pas. Elle. La menteuse, la perverse.

S'il savait.

S'il savait qui elle est. Qui elle est véritablement.

Plus jamais ses yeux ne se poseraient sur elle avec une telle douceur. Un amour infini, inconsidérable.

Elle ne veut pas que cet amour disparaisse. Elle y tient tellement. Elle y puise sa force, son réconfort.

Mais elle sait qu'il est basé sur un mensonge. Il croit qu'elle est quelqu'un d'autre. Quelqu'un qui lui plait infiniment.

Alors qu'elle n'est qu'une horrible menteuse. Traitresse. Sale. Dégoutante.

Elle sait qu'elle doit le lui dire. Chaque jour qui passe rend le moment plus difficile. Chaque heure qui s'écoule l'éloigne un peu plus de lui. Plus elle attend plus il lui en voudra de n'avoir rien dit.

Mais elle ne peut pas.

Elle n'a pas assez de force en elle pour affronter son regard empli d'amour.

Pour voir la confiance déserter ses yeux.

Pour observer son visage se refermer sur un masque de mépris sans pouvoir agir.

Elle s'y refuse.

Elle a si peur.

Mais elle doit s'y résoudre.

Un jour ou l'autre il sera trop tard.

Et alors la haine sera irréversible. Il ne comprendra pas. Et s'enfuira. Pour ne jamais la revoir.

Elle doit le lui dire. Se débarrasser de ce poids.

Maintenant.

Avant qu'il ne soit trop tard.

Elle s'avance vers lui. Regard anxieux, suppliant. Elle le fait asseoir. Sur le canapé. A ses côtés.

Il la regarde. Confiant. Comme toujours.

Elle n'en a pas la force.

Elle ne veut pas lui dire.

Elle pense à un mensonge. N'importe lequel. Une broutille, un artifice supplémentaire.

Mais elle ne peut pas. C'est allé trop loin. Elle doit le lui dire. Maintenant.

Les mots sortent. Lentement. Puis de plus en plus vite. Elle ne le regarde pas. Elle n'en a pas la force. Pas avant d'en avoir terminé.

Puis enfin, lorsque tout est dit, que son poids s'est envolé, elle se sent plus grande, plus solide. Elle le regarde. Elle est prête à lui faire face. Même si ses yeux sont remplis de haine. Ou pire encore, de tristesse.

Elle lève la tête.

Son regard est toujours aussi confiant. Un sourire éclaire son visage.

« Je le savais », répond-il simplement.

 

 

27.05.2011

Beaux-parents

 

Rachel est en colère. Elle tape du pied, par terre, sous son bureau.

Vendredi. Le dernier jour de travail. Prélude au week-end et à la liberté.

En général, elle s'en réjouit. Elle a même l'habitude de rester au bureau un peu plus tard, le vendredi soir, juste pour faire durer le plaisir du week-end qui approche, de l'attente, du bientôt.

Mais ce soir, elle ne restera pas plus tard.

Ce soir, Rachel va devoir affronter des monstres bien plus perfides que ceux qu'elle côtoie quotidiennement sur son lieu de travail.

Ce soir, Rachel et son mari sont invités chez les beaux parents.

Des gens charmants. Surtout la mère de son mari. Qui la regarde toujours de travers, comme si elle avait bavé ou roté de manière disgracieuse, comme si Rachel n'était qu'un objet encombrant et peu ragoûtant.

Mais son mari, Roger, se réjouit de voir ses parents. Il se plaint de ne pas les voir assez souvent. Il accuse parfois Rachel de ne pas les aimer.

De ce point de vue là, Roger se trompe. Ce n'est pas qu'elle ne les aime pas. Elle les déteste.

Surtout elle, sa belle mère. Madame aurait préféré une belle fille plus effacée. Quelqu'un qui ne travaille pas. Un ventre pour porter ses futurs petits-enfants. Et qui sache faire la cuisine. Pas cette espèce de féministe attardée qui ne sait même pas mettre un plat à réchauffer sans le brûler.

Rachel pense à son vendredi soir. Une belle soirée de gâchée. Ils auraient pu aller au théâtre. Voir des amis. Regarder un film à la télévision. N'importe quoi. Mais pas ça.

Si encore, le repas avait lieu en semaine, elle se serait résignée. Travail et souffrance. Endurer jusqu'au soir.

Mais pas aujourd'hui. Non, décidément, Rachel n'en a pas envie.

Elle repense à toutes les bêtises qu'elle raconte toujours à ses amies : la liberté, les choix.

Elle a l'habitude d'annoncer fièrement à qui veut l'entendre que, si elle est arrivée là où elle se trouve actuellement, professionnellement parlant, c'est grâce à son mérite, mais également grâce à sa persévérance. Quand on veut, on peut. Tout n'est qu'affaire de choix. L'être humain est libre.

Tu parles, se dit Rachel.

Elle rêve d'envoyer balader ses beaux parents. Leur cracher à la figure son mépris. Ils ne l'acceptent que parce qu'elle est la femme de Roger. Mais s'ils divorçaient, ils seraient les premiers à ouvrir la bouteille se champagne.

Et tout ce mépris reste secret, enfoui. Rien ne transparait jamais. Ni dans les paroles, ni dans les actes. Ce n'est que le regard, la froideur de Madame qui le lui font sentir.

Jamais elle n'a eu à subir de remarque vexante. Jamais non plus, ses beaux parents ne lui ont dit qu'elle n'était pas la femme idéale pour Roger.

Non, tout cela est bien pire, plus sournois. Il s'agit de petits regards lancés de biais, de choix dans les cadeaux qu'elle reçoit pour noël ou son anniversaire, de petits mots lancés à l'improviste au sujet de connaissances communes.

C'est fin, très fin. Madame pousse son art de la guerre et du mépris jusqu'à la perfection. Elle déteste Rachel mais, à chaque fois, se fait une joie de la voir. Elle adore montrer sa supériorité. Et l'écraser.

Devant ses beaux-parents, Rachel se sent comme une petite fille. Elle perd sa répartie, bafouille, ne sort que des phrases sans queue ni tête. Elle passe pour un être stupide, dénué de toute réflexion.

Pourtant, elle a tout essayé. Elle a tenté de se rassurer, de se convaincre que la perte de ses moyens et de sa confiance en elle à la porte de la maison familiale n'était pas la meilleure solution à adopter. Elle a même, au cours d'un repas passé, avalé à elle seule le contenu de deux bouteilles d'un grand cru de la région afin de se libérer les idées et de retrouver sa confiance cachée. Rien de tout cela n'a fonctionné. Elle est restée une petite fille craintive.

Rachel aimerait pouvoir dire à Roger qu'elle ne veut pas y aller.

Elle pense un instant à se faire porter pâle. Mais elle sait que Roger ne sera pas d'accord. Elle a déjà utilisé cette excuse à maintes reprises. Et si elle continue, ses beaux-parents vont finir par la croire atteinte d'une tare congénitale et convaincre leur fils de la laisser tomber pour une épouse plus robuste.

Elle n'a pas envie d'y aller. Pas du tout.

Déjà, elle pense à l'écœurante sauce à l'ail que prépare amoureusement Madame. Le plat préféré de son fils. Même si celui-ci assure qu'il préférerait autre chose, qu'il a grandi et que ses goûts ont changé. Madame se fait une joie de préparer sa sauce blanchâtre, qui parfois vire même sur le jaune lorsqu'elle reste trop longtemps sur le plan de travail de la cuisine à l'air libre, qu'elle verse amoureusement sur un mélange de fruits de mer pêchés plusieurs jours en arrière à des kilomètres de là.

Rachel déteste ces petites bestioles. Ecœurantes. Dégoûtantes. Elle rêve d'un bon steak saignant. De frites. Mais ses beaux parents ne jurent que par les produits de la mer. Ces petites créatures aux milles tentacules, ces yeux globuleux, ces carapaces qui se brisent sèchement sous la dent.

Rachel n'a jamais osé leur avouer son allergie aux crustacés. A chaque fois, elle souffre en silence. Et plus le temps avance, plus elle se dit qu'il serait ridicule de le faire savoir. Après tant d'années. Elle passerait pour une folle.

Plus elle y pense, plus elle se convainc qu'il est temps de prendre une décision.

Ce soir, elle ne verra pas ses beaux-parents. Elle dira à Roger qu'elle n'en a pas envie.

S'il l'aime suffisamment, il comprendra. Elle n'ira pas. C'est sa décision, son choix. Elle veut profiter de son vendredi soir comme il se doit.

Roger n'aura qu'à inventer une excuse bidon. N'importe laquelle. Elle s'en contrefiche.

Elle est libre. Elle a décidé.

Il est dix-huit heures. Rachel éteint son ordinateur. La journée de travail est terminée.

Elle quitte le bâtiment et traverse la route. Devant elle se tient Roger, un bouquet de fleurs à la main qu'il lui offre les yeux pleins d'espoir et d'amour.

Rachel  oublie tout. Après tout, la soirée ne sera peut-être pas si terrible.

 

 

19.05.2011

Choisir un autre chemin

 

Devant son verre, il s'interroge.

A quel moment s'est-il trompé ? Qu'est-ce qu'il aurait dû faire différemment pour ne pas en arriver là ?

L'alcool le rend mélancolique. Il pense au passé. A toutes ces choses qu'il a vécues et qu'il aurait dû saisir. A toutes ces opportunités à côté desquelles il est passé sans s'arrêter.

Il y a tant de choses qu'il aurait pu faire différemment !

Il ne sait même pas par où commencer. Tout jeune déjà, à quinze ans, il aurait pu choisir de ne pas continuer ses études, se lancer dans un métier difficile, peu importe lequel, qui l'aurait rendu heureux et lui aurait fait connaître le bonheur des choses simples.

S'il avait été agriculteur... Ou paysagiste... Le contact de la terre sur ses mains, la valeur de la vie, la création. Ses gestes auraient eu un sens, une explication simple et véritable.

Mais a-t-il vraiment eu le choix ?

Il a continué ses études. Non parce qu'il était doué, à vrai dire, il était plutôt médiocre, mais parce que, dans sa famille, dans son entourage, c'était la norme. Personne n'arrêtait l'école à quinze ans. Inconcevable. Il n'y a même pas pensé.

Il aurait pu, au cours de ses années de jeune lycéen, découvrir une passion, une activité dans laquelle il excelle et pour laquelle il décide de consacrer ses jours et ses nuits. Peinture, football, musique, peu importe. Une passion aurait suffit.

Elle l'aurait porté, lui aurait révélé les beautés de la vie. Il aurait, comme ces quelques élus qu'il rencontre parfois au cours de soirées caritatives, pu connaître la sensation d'avoir les yeux exorbités, les narines frémissantes à la simple évocation de son domaine de prédilection. Il se serait senti vibrer, tout comme eux.

Du moins il l'imagine.

En vérité, il n'en sait rien.

Il s'est contenté de traverser ses années d'études avec sa bande de copains, écumant les bars et les boîtes de nuit, tentant désespérément de ramasser une fille au passage, généralement trop ivre pour savoir ce qu'elle faisait et où elle allait et qui lui laissait une odeur amère de bière et de regrets entre les draps le lendemain matin.

Après le lycée, il s'est inscrit en économie. Il a hésité avec le droit mais cette branche lui a semblé moins juteuse. Il aurait pu cependant se lancer à l'assaut des mathématiques ou de l'histoire de l'art. Mais dans quel but ? Il n'y connaissait rien et n'était même pas doué scolairement parlant. Il lui fallait quelque chose de sûr et de rentable. Quelque chose qui lui permette de s'amuser et de profiter de sa jeunesse.

Il a choisi l'économie. Branche en plein essor. Tout était possible.

Il n'avait pas une véritable passion pour les chiffres. Comme à l'école, il se savait obligé de passer par là. D'apprendre et de retenir de son mieux pour passer entre les mailles du filet.

Il a fait cela toute sa vie jusqu'à présent.

Il aurait pu tout plaquer, abandonner cette vie déjà rébarbative pour partir à l'assaut de nouveaux paysages, de nouvelles contrées. Faire le tour du monde, découvrir la terre.

Mais il est quelqu'un de raisonnable. Et puis, pour financer pareil projet, il faut travailler. Il n'en avait pas le courage.

Il a terminé ses études.

Comme l'avait prévu son père, il est entré dans la banque familiale.

La famille n'a aucune importance. Si son père n'avait pas eu la banque, il serait entré chez un concurrent. Il y aurait fait sa place. Plus difficilement, certes, car il n'aurait pas bénéficié de népotisme, mais il y serait arrivé tant bien que mal.

Au même stade qu'aujourd'hui.

Il travaille dans la finance. Connaît les cours de la bourse sur le bout des doigts. Est capable de prédire le moindre mouvement financier sur l'échelle de la planète.

Il voit passer des millions chaque jour. Il peut même les toucher.

Mais cela ne le rend pas heureux pour autant.

Il s'est marié. Avec une jolie femme. Pas belle mais jolie. Juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne devienne pas une nymphomane courtisée par tous ses collègues et amis.

Ils ont eu des enfants. Deux. Un garçon et une fille.

Prévisible. Terriblement prévisible.

Pourtant, il les aime bien. Il ne les regrette pas. Sa femme non plus d'ailleurs.

Vraiment, il ne comprend pas à quel moment il aurait pu agir différemment.

Toute sa vie est tellement prévisible.

Il sait qu'à chaque fois, il a choisi le bon chemin, fait les bons choix.

Mais aujourd'hui, devant son verre de vin, il s'ennuie.

Il s'ennuie prodigieusement.

Un goût de raté, de perte irrémédiable lui reste en travers de la gorge.

Une vie fichue par sa prévisibilité. Une vie morne dans laquelle il se vautre.

Il voudrait tout changer. Tout envoyer balader.

Il termine son verre, paie l'adition. Se reprend.

Il ne va pas céder à la crise de la quarantaine. Son parcours est sans faute. Il le restera.

 

 

 

02.05.2011

Sécurité

 

Jusqu'à présent, elle avait toujours eu confiance.

Dans sa vie, dans son couple, dans leur situation. La peur était une sensation qu'elle ne connaissait pas. Bien sûr, elle craignait pour ses enfants, veillait sur eux et espérait qu'il ne leur arrive rien de grave. Elle s'inquiétait de leur santé et était toujours aux abois lorsqu'ils rentraient avec quelques minutes de retard ou qu'ils s'amusaient avec des objets qu'elle jugeait dangereux.

Mais il s'agissait de peurs normales, inoffensives. Pas d'une angoisse sourde qui ronge le corps, de la pointe des pieds jusqu'à la voûte crânienne.

Ils s'étaient rencontrés très jeunes. Ils étaient encore étudiants. Ils n'étaient pas pressés. Pourtant, ils savaient déjà que leur vie était toute tracée.

Il serait le soutien de famille, bénéficierait d'un métier stable, solide et qui, de surcroît, le passionnerait au point d'en oublier parfois sa famille le soir et les week-ends.

Elle savait tout cela. Elle le connaissait mieux que lui-même. Elle n'avait pas eu peur d'être abandonnée, elle savait qu'il l'aimait assez raisonnablement pour ne pas la tromper et qu'il rentrerait toujours, quelle que soit l'heure, à la maison.

Il était sa sécurité, sa sûreté. Avec lui, elle ne craignait rien.

Avant que les enfants ne viennent au monde, elle avait poursuivi ce vers quoi ses études la destinaient : une carrière d'enseignante. Elle aimait son métier mais il ne s'agissait pas d'une passion. Il l'aidait à passer les journées, à trouver un but à sa vie, une motivation vers laquelle se tourner. Elle n'aimait pas l'oisiveté et cette profession la remplissait de joie sans pour autant lui absorber sa vie. Elle bénéficiait d'un temps libre considérable et se sentait bien.

Puis, les enfants étaient arrivés. Dans la logique des choses. Ils étaient prévus, voulus. Ils n'avaient pas attendu trop longtemps mais ne les avaient pas précipités non plus. Ils possédaient l'appartement et la voiture lors de la naissance du premier, la villa avec piscine à la venue du second.

Elle avait continué son activité d'enseignante.

Activité. Ce n'était plus un métier à proprement parler. Ils n'en avaient pas besoin pour vivre, son salaire à lui leur permettant de s'offrir tous ce qu'ils désiraient. Elle avait continué, réduisant considérablement son temps de travail à cause des enfants mais persévérant afin de ne pas se morfondre et de garder un œil sur la vie extérieure. Cela contribuait à son développement personnel, à son bien-être intérieur.

Elle était une femme équilibrée.

Et puis, c'était arrivé. Comme cela, sans prévenir.

Jamais ils n'auraient pu penser, ni même prévoir.

Ils n'en avaient pas parlé. La situation semblait inenvisageable. Cela ne faisait pas partie de leurs plans de vie, de carrière.

Ils avaient entrevu des situations négatives, des coups du destin mais jamais cela.

Renvoyé. Avec effet immédiat. Faute professionnelle.

Il n'avait plus aucun espoir de retrouver un jour du travail dans sa filière. Toutes ses études, l'orientation donnée à sa carrière, passaient subitement à la trappe. Ce qu'il avait forgé pendant plus de vingt années était rayé d'un coup de crayon en quelques heures à peine.

Il le lui avait annoncé de sa voix grave, pleine de tact. Il ne voulait surtout pas dramatiser.

Il l'aimait, ils allaient s'en sortir.

Elle avait toujours son travail d'enseignante dont elle pourrait augmenter le pourcentage. Les enfants avaient grandit, cela ne devait pas lui poser trop de problèmes.

Puis, il avait quitté la pièce.

Et elle se retrouvait là, seule, assise sur le canapé, les bras croisés sur sa poitrine.

L'angoisse s'insinuait en elle. Petit à petit.

Un venin mortel.

Devant ses yeux, une lumière noire venait obscurcir le chemin qu'elle avait tracé.

C'était fini. Ils étaient finis.

S'il n'était même pas capable de leur assurer une vie décente, s'il comptait sur elle pour surmonter les difficultés... Il n'était pas celui qu'elle croyait connaître.

Elle découvrait quelqu'un d'autre, une personnalité nouvelle. Et elle ne l'aimait pas du tout.

Elle avait toujours cru qu'il serait leur soutien à tous les deux, qu'elle pouvait lui faire confiance. Et voilà qu'il l'abandonnait, lâchement.

Pire, il comptait sur elle.

Elle savait qu'elle ne serait jamais plus une femme équilibrée et heureuse. Elle avait perdu sa sécurité. Même s'il retrouvait quelque chose, une situation  meilleure que la précédente, rien ne serait jamais plus pareil. Il l'avait déçue, il lui avait montré qu'il était incapable de tenir son rôle, de les soutenir, tous, eux, sa famille.

Il s'était révélé faible.

Alors, elle prit une décision.

Puisque son avenir lui jouait des tours, puisque le chemin tracé n'existait plus, elle prendrait l'itinéraire secondaire, les petites routes de campagne sur lesquelles elle avait toujours voulu se perdre mais qu'elle n'avait jamais osé emprunter, préférant la sécurité de l'autoroute.

Elle claqua la porte derrière elle.

Tant pis pour les enfants, la famille, les amis, le qu'en dira-t-on. C'était de sa faute, il avait tout bousillé. Elle ne craignait plus rien.

Elle quittait sa vie, sa sûreté détruite, cette existence fantôme. Elle allait partir pour l'Afrique ou l'Asie, une boîte de couleurs sous le bras, un carnet à la main. Elle allait devenir peintre. Elle allait prendre les rênes et créer sa propre route. Et personne ne pourrait la faire dévier.

 

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