26.01.2012
La douce solitude des matins silencieux
Bernard se lève. Comme chaque matin, il descend les escaliers sur la pointe des pieds avant d'ouvrir la porte de la cuisine avec précaution.
Il referme la lourde porte derrière lui et allume la radio. Un réveil matinal, comme tant d'autres avant celui-ci. Rituel, rassurant.
Deux tranches de pain, un expresso. La vieille machine qui ronronne, le journal de la veille négligemment abandonné sur la table.
Bernard connait ces objets. La vieille nappe usée, les assiettes, la corbeille de fruit, là bas, près de la fenêtre, dans laquelle pourrissent quelques pommes abandonnées.
Il ne les voit même plus. Tout ceci fait partie de son quotidien, de son domicile, de sa vie. Ses yeux sont usés par l'habitude, les couleurs, les formes. Il y a belle lurette qu'il a oublié que la porte du four est particulière et que l'interrupteur pour la lumière constitue une touche d'originalité dans une maison aussi banale.
Pourtant, ce matin, Bernard aurait pu descendre les escaliers en chantant. Il aurait pu laisser la porte de la cuisine ouverte tout en poussant le volume de la radio au maximum. Il n'aurait réveillé personne.
Car la maison est vide. Ce matin. Et les autres matins aussi.
Depuis hier, depuis une semaine, depuis des mois.
Mais Bernard se raccroche aux habitudes. Chaque geste, chaque détail compte. Rien ne doit changer, rien ne doit être modifié.
Il continue à marcher sur la pointe des pieds, précautionneusement. Pour ne pas les réveiller. Au cas où ils seraient là, au cas où rien n'aurait changé.
S'il laisse tout en place, s'il se comporte exactement comme autrefois, tout redeviendra comme avant. Il s'y accroche, désespérément.
Bernard n'a pas voulu ce changement. Il aimait ces habitudes, ces matins glacés et solitaires, les retours joyeux et bruyants. Ce quotidien délicieusement prévisible, ces petites habitudes qui procuraient en lui un doux frémissement.
Mais Josiane en a décidé autrement. Un soir, lorsque Bernard est rentré du travail, qu'il a poussé la porte à sept heures tapantes, elle n'était pas assise à la table de la cuisine en train de réfléchir à une recette ou grignotant des fruits séchés. Josiane l'attendait, bras croisés, droite, fière, sérieuse.
Bernard l'a écoutée. Silencieusement, ahuri.
Il a tenté de la dissuader. Lui a promis monts et merveilles, lui a offert tout ce qu'elle désirait.
Mais elle a emporté la grosse valise et est partie.
Pour l'Italie, la Grèce et puis l'Espagne. Elle avait besoin de voir le sable et la mer, de laisser les rayons du soleil lécher son corps. Un joyeux programme en compagnie d'un dénommé Carlo.
Dont Bernard n'avait jamais entendu parler. Carlo...
Bernard a été choqué. Ce soir là, il n'a rien avalé et n'a pu fermer l'œil de la nuit.
Mais le lendemain matin, il a repris ses habitudes, offrant à chaque geste toute l'énergie de son désespoir.
Un mois plus tard, Charles est venu lui dire qu'il s'en allait. Lui aussi. Il n'avait pas envie de rester seul dans cette grande maison. Seul avec son père. Sans sa mère.
Il a pris un appartement en ville.
Bernard ne lui en veut pas. C'est normal, c'est le cours des choses. Mais il espère. Charles reviendra. Dans quelques temps. Lorsqu'il sera à cours d'argent, que ses livres et ses jeux vidéo lui manqueront.
En attendant, Bernard se raccroche au ronronnement de la machine à café et aux couleurs passées de la nappe usée.
Josiane reviendra. D'ici quelques mois, lorsqu'elle sera lassée de ce Carlo, qu'elle aura profité des plages ensoleillées et qu'elle ne saura plus où aller.
Elle rentrera à la maison. Auprès de ses habitudes, auprès de Bernard.
Et Bernard l'attendra.
Sans faiblesse. Bernard aime ses habitudes. La présence de Josiane est indispensable.
Bernard n'est pas lâche. Bernard a autant besoin de Josiane que de la douce solitude des matins silencieux.
20:50 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : solitude, matin, divorce, séparation, tromperie, routine, habitudes, rituel, lâche, faiblesse
09.12.2011
Trahison et côtes de porc
C'est fini. Tout est fini.
Des semaines, des mois, des années jetées à la trappe. En quelques mots. En quelques secondes.
Un coup de gomme sur une vie entière, des rêves, une réalité.
Laure est choquée. Son cerveau erre dans des sphères dont elle ne soupçonnait pas l'existence. Ses mains se promènent sur les meubles, les rampes d'escaliers, les murs. Elle ne sent rien. Ses doigts sont lourds, engourdis.
Elle vit sur un nuage épais. Entourée de brouillard et d'obscurité. Elle ne distingue rien, elle ne sait pas où poser ses pieds.
Laure se remémore la journée d'hier. Elle s'est levée, rendue à la salle de bain. Puis, elle a allumé la machine à café.
Des gestes simples, habituels, rassurants. Ils ont bu leur café, ensemble, comme toujours, comme chaque matin.
Puis, ils se sont rendus au travail. Une journée classique, comme des centaines d'autres avant celle-ci, des journées qui se ressemblent et qui rassurent, sécurisent, apportent douceur et sérénité.
Mais le soir, lorsque Laure est rentrée du travail, tout a basculé.
Au début, elle n'a rien remarqué. Elle a posé les courses sur la table de la cuisine et a entrepris de les ranger, tout en récitant à Nicolas le menu du dîner. Purée, côtes de porc et petits pois.
Nicolas n'a pas entendu. Ou pas écouté. Mais Laure ne s'en est pas formalisée.
C'était normal. Il arrive parfois à Nicolas de penser à autre chose. Son travail, ses amis. De temps à autre, il envoie des sms, joue avec son Smartphone ou regarde la télévision. Laure a l'habitude. Elle ne s'en formalise pas. Ils se connaissent tellement bien !
Entre eux existe une grande liberté. Elle ne lui a jamais interdit de voir ses amis. Ou de traiter sa mère de vieille harpie. Ils se disent tout, sont honnêtes l'un envers l'autre.
Laure passe la main dans ses cheveux. Elle refuse de retracer mentalement cette soirée. Elle voudrait l'effacer. L'oublier. Comme on a pu effacer sa vie. D'un trait. Simplement.
Mais elle ne sait pas comment faire. Dans sa tête, les mots résonnent. Des mots violents.
Ils se heurtent contre les parois de son crâne, s'enfoncent dans son estomac. Pliée en deux, elle tente d'oublier la douleur. Elle voudrait pouvoir lire, s'enfoncer dans une autre vie.
Ce matin, Nicolas lui a téléphoné. Il lui a demandé comment elle se sentait.
Elle lui a répondu qu'elle allait bien. Qu'elle avait versé quelques larmes et qu'elle se sentait mieux maintenant. Qu'elle devait le laisser pour terminer le repassage avant de partir au travail. Qu'elle allait être en retard.
Elle se serait giflée. Insensibilité. Contrôle. Normalité.
Au fond d'elle, les mots s'entrechoquaient, se menaçaient, se disputaient. Elle aurait voulu les lui lancer au visage, lui écraser son mépris et sa douleur, son incompréhension. Mais elle n'en a pas été capable. Elle n'a su lui montrer que ce qu'il attendait d'elle, son éternelle nonchalance, ses habitudes et son agenda bien ordonné.
Laure chancelle et s'écroule. Elle ne sait plus vers quoi se tourner, à qui parler. Son réflexe est toujours le même. Elle voudrait appeler Nicolas et lui raconter. Chercher auprès de lui un réconfort. Mais elle sait que c'est désormais interdit.
Elle n'a personne d'autre. Aucun ami. Aucun confident.
Quelques collègues peu désireux d'entendre ses lamentations. Elle n'a jamais été proche de sa famille.
Elle n'a que Nicolas. Lui seul la comprend et la connaît. Son confident, son ami, sa vie.
Mais elle ne peut plus l'appeler.
Tout est terminé, fini, envolé.
Les détails de la soirée se pressent devant les yeux secs de Laure. Elle revoit le canapé, le sac de courses, la casserole dans laquelle elle a versé l'eau bouillante.
Mais elle n'aperçoit pas Nicolas. Elle ne parvient pas à se souvenir de son visage, de sa posture, de son attitude. Elle n'y a pas pris garde. Par habitude, elle l'a à peine regardé. Considéré la situation comme une donnée acquise, une soirée supplémentaire en tête à tête. Le dîner, un peu de télé avant de fermer les yeux. C'est ce qu'ils font tous les soirs. Faisaient. Laure ne sait plus.
Laure se souvient qu'elle tenait dans sa main une côte de porc. Nicolas s'est mis à lui parler. Elle n'a pas écouté. Elle pensait à la viande, à la noix de beure qui fondait dans la poêle.
Puis, elle s'est rendu compte que Nicolas lui racontait quelque chose d'important. Elle s'est forcée à écouter.
Il lui parlait de son travail, des gens qu'il fréquentait. Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui racontait cela avec un air aussi sérieux.
Elle connait ses collègues. Elle les a déjà rencontrés. Plusieurs fois.
Puis il a parlé du week-end d'entreprise. Celui qui a eu lieu l'an passé, à la montagne. Elle s'en souvient. Elle était restée là, seule à la maison, à regarder de vieilles séries télévisées.
Il a hésité quelques instants. Puis il a parlé de quelqu'un dont Laure n'avait jamais entendu parler. Une jeune femme. Qui servait au café du village.
Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui en parlait maintenant. L'avait-il rencontrée en ville par hasard ? Lui proposait-t-il de l'inviter à la maison le week-end prochain ?
Laure écoutait Nicolas avec indulgence. Elle se rendait bien compte qu'il voulait lui demander quelque chose mais qu'il n'osait pas le formuler. Elle a essayé de l'encourager. Lui a posé des questions sur cette femme. Est-elle gentille ? Quels sont les plats qu'elle préfère ?
Nicolas a eu l'air encore plus embarrassé. Il a bafouillé. Mais il n'a pas répondu.
Laure a soupiré. Il semblait vraiment hésitant. Peut-être avait-il simplement passé une mauvaise journée au travail.
Nicolas a continué à lui parlé de cette fille. Comment s'appelle-t-elle ? Laure n'arrive même pas à s'en souvenir. Tania, Thalia ou quelque chose d'approchant.
Et tout à coup, Nicolas lui a dit les mots. Tranchants, nets. Il n'a plus bafouillé, il était sûr de lui, son regard était honnête et droit. Il n'a pas baissé les yeux, il n'a pas pleuré.
Laure a cru à une blague. Elle a voulu rire.
Mais elle en était incapable. Elle ne savait pas quoi dire. Elle a regardé ses pieds. Puis ses mains. Elle tenait encore la côte de porc crue entre ses doigts. Elle a fait remarquer à Nicolas que si elle ne s'activait pas le dîner allait être immangeable.
Il l'a regardée d'un air étrange. Inqualifiable. Un mélange de mépris et de pitié. Un air qu'elle ne veut plus jamais, quoi qu'il arrive, inspirer à qui que ce soit.
Elle a tout de même réussi à trouver les mots pour lui demander. Depuis quand ? Combien de temps ?
Une année. Depuis ce week-end d'entreprise à la montagne.
Une année durant laquelle il est rentré parfois un peu plus tard, durant laquelle le nombre de ses réunions a légèrement augmenté.
Laure n'a rien remarqué. Aucun changement.
Nicolas prétend pourtant qu'il lui a montré des signes. Ne sachant comment aborder le sujet, il a laissé traîner des preuves. Partout. Dans toute la maison. Puis des mots. Des anecdotes.
Laure n'a rien vu, rien entendu.
Nicolas a fait ses valises. Il n'est pas resté dîner.
Laure a débarrassé son assiette de la table et a mangé seule les côtes de porc. Les deux. Pour ne pas laisser de restes dans le frigo. Parce que la viande ne se garde pas très longtemps et qu'elle a prévu autre chose pour demain.
Ensuite, elle est allée se coucher.
Laure se déteste. Elle aimerait pouvoir manifester sa douleur, battre Nicolas jusqu'au sang, se venger, crier, hurler.
Mais elle n'en fait rien. Elle n'est pas comme cela. Les émotions se pressent au fond de son cœur. Elle les ravale. Tranquillement, calmement. Rigueur. Maintien.
Elle effectue le repassage, range quelques objets.
Elle veut que tout soit propre, ordré.
Au cas où Nicolas désire revenir, au cas où cette soirée n'est qu'un mauvais rêve. En attendant. Laure va travailler.
14:04 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : trahison, amant, maîtresse, séparation, couple, incompréhension, côtes de porc, dîner, habitudes, routine



