04.01.2012
Le prix de la liberté
John se sent cerné.
Aucune issue. Aucun abri.
Il est entouré de toutes parts, acculé.
Ses yeux vont et viennent autour de lui. Il tente d'apercevoir les visages, de les repérer. Tous. Ne pas en manquer un seul.
Mais la rue est pleine de monde. Des gens qui déambulent, sacs dans les mains, qui parlent, qui rient, qui se dépêchent.
L'un d'entre eux pourrait le reconnaître.
John doit faire attention. Rester discret.
Surtout ne pas montrer qu'il est là, ici, au beau milieu de la rue.
Se terrer derrière les passants, remonter le col de sa veste, enfoncer son bonnet sur ses yeux.
Mais pas trop. Afin de ne pas verser sur la pente louche du camouflage. Qui attire automatiquement l'attention.
La nervosité est à son comble.
John sent ses jambes se dérober. Il déteste ce qu'il est en train de faire.
Trop de stress, trop d'angoisse, trop de nervosité.
Alors qu'il pourrait être assis, tranquillement, à l'abri, sans arrière-pensée, à sa place.
Mais John a décidé de prendre des risques. Pour son bien-être, pour son équilibre. Et surtout parce qu'il en avait envie.
John a bisé la monotonie. Enfin. Pour la première fois de sa vie, après dix ans passés dans ces locaux, à se demander s'il allait oser, il l'a fait.
Ce matin, John a appelé la secrétaire. Il a pris une voix enrouée. Annoncé qu'il était malade, qu'il devrait rester au fond de son lit. Un jour ou deux. Peut-être même trois.
Puis il a raccroché. Extrêmement fier. Un sentiment de puissance lui a fait relever la tête, soulever les épaules.
Le petit employé modèle devenu un super héro.
Un sentiment qui s'est vite résorbé. Rapidement, John s'est ennuyé. Allumer la télévision dès le matin ? Pour quoi faire ? Lire un livre ? Il n'en avait pas envie.
Il a avait besoin de liberté. Rêver, se promener, flâner.
Alors John a décidé d'aller en ville.
Fureter entre les boutiques, observer les passants.
Mais sitôt arrivé, l'angoisse est apparue.
Et si ses collègues se rendaient en ville pour déjeuner ? Et s'il croisait la secrétaire du bureau d'à côté qui ne travaille qu'à mi-temps ? Et si...
John a pris peur. Peur qu'on le reconnaisse, peur qu'on l'accuse de ne pas être à sa place, au bureau ou fiévreux au fond de son lit.
Une journée de liberté qui peut lui valoir la perte de son emploi. Le chômage. La misère.
John est paralysé. Il voudrait se terrer.
Dans une cave, sombre, invisible. Ne plus ressortir. Jusqu'à la disparition de sa maladie factice.
Il n'ose pas même reprendre le bus en direction de chez lui. Et si le chauffeur le reconnaissait ? Et si quelqu'un parlait ? Le voyait ? L'apercevait au loin ?
John s'en veut terriblement. Il aurait dû aller travailler. Respecter la routine, l'habitude.
Cette prise de risque se révèle beaucoup trop dangereuse. Insupportable. Détestable.
Et s'il tombait malade pour de vrai ? La semaine prochaine ? Il ne pourrait plus se faire porter pâle. Serait obligé d'aller travailler fiévreux, la goutte au nez.
Non, définitivement, John ne recommencera plus.
Cette journée lui a servi de leçon.
La liberté n'est pas faite pour lui.
20:14 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : liberté, travail, routine, obligation, maladie, congé, emploi, rêver, flâner, traqué
09.11.2011
Novembre
L'eau qui dégouline contre les vitres, l'humidité, les rhumes.
La grisaille.
Julie ouvre les yeux. Tout est gris autour d'elle. Triste. Désolant.
Les passants se hâtent sous les proches des immeubles, les voitures envahissent la chaussée et les quelques feuilles mortes abandonnées sur le trottoir le rendent dangereusement glissant.
Julie resserre son étreinte autour de son parapluie. Des flaques d'eau. De la saleté.
Elle jette un coup d'œil au ciel. Gris. Toujours aussi triste.
Et il ne fait même pas froid. Simplement humide et désolant.
Julie ronchonne contre ses chaussures qui prennent l'eau. D'ici peu, ses chaussettes seront trempées pour la journée. Impossible de se changer. Elle devra sourire, créer un semblant de bonheur sur son visage.
Un bonheur happé par la tristesse de novembre, la pluie, l'obscurité.
Julie pénètre dans l'entreprise. La réceptionniste ne lui adresse qu'un vague coup d'œil désapprobateur. Rien qu'à l'idée de se mettre à la tâche, Julie sent ses jambes flageoler.
Elle n'a pas la force. Pas le courage. Pas l'envie.
Elle pense à son lit douillet qui l'attend. Ce soir. Dans dix heures.
Elle aimerait faire demi tour, marcher sous la pluie sans la protection de son parapluie, se ficher de l'eau qui pénètre à travers la semelle usée de sa chaussure droite, sachant que dans peu de temps elle sera à l'intérieur, au chaud, chez elle, libre d'agir à sa guise.
Mais elle n'est pas libre. Obligations. Travail. Horaires.
Tous les jours. Pendant les trente prochaines années.
Condamnée.
Un travail à perpétuité. Des horaires à tenir.
Par obligation. Parce que c'est comme cela. Parce qu'elle n'a pas le choix.
Elle aimerait partir. Rentrer chez elle ou découvrir le monde. Quitter le gris de novembre.
Mais c'est impossible. Elle a de la chance d'avoir un emploi. On le lui a dit.
Elle en a vaguement conscience.
Mais elle n'a pas envie d'y aller. C'est plus fort qu'elle. L'enfermement, le manque de liberté.
Elle est minée. Epuisée. Si au moins c'était l'été...
Elle pénètre dans la petite pièce qui lui sert de bureau. Odeur de renfermé. De dossier à étudier.
Elle sent ses yeux se fermer. Envie de dormir. De s'étourdir au cœur du sommeil.
Dehors, derrière la fenêtre, la pluie continue. Quelques gouttes. Froides. Grises. Mouillées.
Une journée pour travailler.
Julie se sent molle. Faible. Détestable. Elle a l'impression de laisser passer les heures et les jours. Les uns après les autres, dans l'espoir d'un renouveau, d'une amélioration.
Mais le temps passe, monotone. Le mois de novembre revient chaque année, apportant son éternelle tristesse, son envie de fuite et d'abandon.
Une année comme une autre. Une journée désespérante. Sans soleil et sans joie.
Julie regarde par la fenêtre. Le temps qui passe, les gouttes qui tombent.
Son travail stagne. Elle ne fait rien. Sa vie aussi.
Elle sait qu'elle doit s'activer. Travailler. Avancer.
Mais elle n'en a pas la force. Novembre est un mois mou. Epuisant. Fatiguant. Elle ne veut rien faire.
C'en est assez !
Elle soulève le téléphone. Appelle Robert.
Lui suggère de faire ses valises.
Elle passe en trompe dans le bureau de son patron. Lui annonce son départ.
Pour une semaine. Ou un peu plus.
Il sourit. Il acquiesce.
Elle sort sur le trottoir. Les gouttes d'eau s'insinuent entre les mèches de son chignon soigneusement élaboré.
Elle a oubliée son parapluie. Ses chaussettes sont trempées.
Elle ne s'en aperçoit pas.
Elle observe les arbres. De l'autre côté de la rue. Le rouge, le jaune. Ces couleurs splendides.
La fière allure des bâtiments sous la pluie. Forts, intacts.
L'odeur de la terre mouillée. Si envoutante, si sensuelle.
Elle ôte son manteau, le rejette sur son bras.
Elle avance, de grandes enjambées, éclaboussant son pantalon, salissant le cuir de ses chaussures.
Julie n'en a cure.
Car pour la première fois de son existence, Julie sent qu'elle maîtrise la situation. Elle est libre. Fière. Belle.
Elle vient de s'octroyer une semaine de liberté.
17:24 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : frois, gris, pluie, novembre, travail, sommeil, paresse, vacances, liberté, envies



