22.02.2012
Un monde sans obligations
Rachel n'a pas envie de sortir.
Dehors.
Le froid, le soleil, les gens, la foule.
Les regards, le vent, la boue, les flaques d'eau.
Elle se sent en sécurité, derrière les murs épais, au chaud, protégée.
Elle regarde à travers la vitre, la vitre délicieusement protectrice, qui la sépare de cet environnement hostile.
Rachel ramène ses genoux sous son menton. Le soleil pénètre à travers la fenêtre fermée, réchauffant agréablement la pièce, s'attardant sur son front, ses mains, son cou. Le chauffage est allumé, la température ambiante élevée.
Rachel n'ouvre pas la fenêtre. Pour rien au monde, elle n'abandonnerait cette douce chaleur. Elle est bercée, protégée.
Une chaleur soporifique, apaisante.
Dehors, les gens peuvent bien courir, s'activer, trébucher, s'invectiver, Rachel ne risque rien.
Elle est chez elle, protégée, emmitouflée.
Rachel lève la tête. L'horloge affiche son verdict. 12h50.
Horreur.
Elle doit partir. Sortir. Affronter le froid.
Malgré son horaire réduit grâce auquel elle se croyait à l'abri. Ce mi-temps tant désiré qu'elle a fini par obtenir, qu'elle goûte jour après jour en poussant la porte de son appartement au beau milieu de l'après-midi ou en restant pelotonnée en chien de fusil au fond de son lit sans tenir compte de l'avancée du soleil en direction du zénith.
Elle a beau avoir réduit la durée de son travail, elle doit y retourner. Quelques heures, chaque jour. Obligée, contrainte.
S'habiller, se coiffer, enfiler son manteau et sortir. Affronter les gens, le froid, les bus, les autres.
Travailler.
Un goût amer dans la bouche, le front douloureux. L'envie de dormir, de fuir ou de disparaître.
Rachel s'accorde encore quelques minutes. Une ou deux.
Qui se transforment en une dizaine.
Personne ne s'en apercevra. On ne remarque pas ses arrivées. Ni ses départs.
Elle n'a droit à aucun commentaire. Son travail est accepté.
Pas acclamé.
Devant l'écran de son ordinateur, elle n'a qu'une envie : fuir.
Elle tergiverse, perd du temps, folâtre sur des sites d'informations, lit des recettes de cuisines et griffonne sur un bout de papier.
Elle n'a jamais envie de se plonger dans ses tâches, repousse son travail, fuit les réalités.
Elle déteste le sens du devoir, les demandes, les exigences.
Elle se sent fatiguée, épuisée, au bord d'un gouffre ensommeillé. Elle n'a qu'à fermer les yeux.
Chaque jour, elle lutte. Qu'il soit 8h ou 15h, ses paupières sont lourdes, sa productivité est au plus bas.
Elle n'avance pas, elle ne travaille pas.
Elle n'a même plus envie de sortir de chez elle. Affronter les autres, la rue, le bruit. Pour atteindre un bureau solitaire et dur, un écran d'ordinateur accusateur.
Rachel voudrait pouvoir dormir, dormir encore et encore.
Pourtant, elle n'est pas déprimée. Le week-end la transporte de joie, elle se promène sur les pavés mouillés, entre dans les cafés, parle avec animation et sautille au rythme des orchestres de rues.
Une boule d'énergie, de joie et de chaleur.
Rachel regarde encore l'horloge. 13h15. Elle est bel et bien en retard. Le temps a sauté. S'est envolé, effacé.
Il est trop tard pour s'y rendre désormais. Son retard est énorme, gigantesque. Il vaut mieux se faire porter pâle, s'absenter, rester cachée.
Pour ne pas affronter son arrivée tardive, les regards lourds de reproches, les bouches silencieuses.
Et les dossiers toujours vides qui attendent désespérément des mots, des concepts, des idées.
Elle ne peut pas. Il est trop tard, le temps a passé.
Elle ira demain, lorsque la force sera revenue, lorsque la nuit lui aura apporté une dose suffisante de courage.
Rachel resserre les mains sur ses genoux, dépose son front contre ses paumes. Son ventre crie sa défaite. Elle resserre sa prise, s'enfonce un peu plus dans la chaleur de l'appartement.
Oublier, laisser ses pensées vagabonder. D'autres univers, d'autres temps. Un monde sans obligations.
19:21 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : froid, sortir, dehors, les autres, chaleur, travail, obligations, horaires, mi-temps, fuite
12.04.2011
Rimbaud est mort
Il a révolutionné le monde de la poésie. Il est cité par des milliers de professeurs de Français. Il a inspiré bon nombre de rêveurs, fait suer des décennies d’étudiants. Il est admiré par certains, vénéré par d’autres, haï par quelques marginaux. Pourtant, Arthur Rimbaud a composé l’essentiel de son œuvre avant sa vingtième année, date à laquelle il a à jamais cessé d’écrire.
L’entrée dans l’âge adulte, qu’elle se produise à 18, 20 ou 25 ans signifie-t-elle la perte des rêves d’enfant ? L’anéantissement d’une imagination florissante ?
Rimbaud ne serait-il qu’un adolescent qui a grandit et qui, confronté à la dure réalité, a choisi de laisser tomber une poésie qu’il a estimée dénuée de sens ?
Perd-t-on, en grandissant, notre essence créatrice, ce qui anime nos rêves et nos désirs, ce qui, depuis l’enfance, nous fait vibrer ?
Lorsque l’on atteint l’âge adulte, de nombreuses responsabilités nous tombent soudainement en travers du chemin : factures, assurance-maladie, loyer, travail, responsabilités. Impossible de s’enfuir pendant trois jours sans donner de nouvelles à qui que ce soit. Impossible de rester enfoui sous ses couvertures un matin pluvieux.
Nous sommes enchaînés aux obligations, à la société. Puis viennent les enfants, le mariage qui, insidieusement, sous couvert d’heureuses nouvelles et de joie de vivre, raccourcissent nous chaînes, nous enferrent encore davantage dans une vie dont le cours nous semble étrange, décidé par des puissances extérieures.
Il faut se battre pour survivre, pour garder la tête hors de l’eau. Lorsqu’un problème est résolu, un autre le remplace automatiquement. Et ainsi jusqu’à la fin de notre vie.
Plus le temps de penser au sens de notre présence sur terre, à la beauté des mots et à la souffrance interne. Il faut avancer et se battre, les futilités ne sont plus de mises.
Arthur Rimbaud l’avait-il compris ?
13:51 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : rimbaud, poésie, adulte, adolescence, grandir, écriture, obligations



