02.12.2011
Seul dans la grande maison glacée
Richard aimerait lui parler.
Lui expliquer ce qu'il ressent.
Lui faire comprendre que, la nuit, seul dans son lit, il a peur. Peur des bruits autour de lui, peur des chiens qui aboient, au loin dehors, du bruit du vent qui s'engouffre dans les arbres.
Alors, il ferme soigneusement la fenêtre, descend les stores afin de ne rien laisser passer. Pas le moindre souffle de vent, pas un seul petit rayon de soleil. Il a besoin d'être à l'abri, derrière les murs rassurants, dans le silence de l'obscurité.
Il aimerait lui dire que, malgré son âge, malgré son entrée dans le monde des adultes, il a peur.
Peur de la solitude, peur d'affronter ce monde.
Le matin, lorsque le réveil le tire d'un lourd sommeil abrutissant, Richard n'a pas la force de se lever. Sentir le froid du marbre glacé sous ses pieds avant de rencontrer le parquet rêche de la cuisine. Allumer la machine à café, couper de fines tranches de pain. Seul. En silence.
Richard aimerait lui faire comprendre qu'il n'a pas la force d'accomplir ces gestes simples du quotidien, seul, sans soutien.
Il voudrait qu'elle soit à ses côtés. Toujours là pour le soutenir, l'aimer, le guider.
Mais Richard n'ose pas lui parler.
Au fond de sa gorge, une boule retient ses paroles. Il garde le silence. N'élève pas la voix.
Richard ne veut surtout pas choquer. Ni faire mal. Il aime la douceur, la sécurité. Il ne supporte pas l'idée de pouvoir blesser quelqu'un. Alors il se tait.
Il ne parle pas de ses peurs, continue à se lever, seul, chaque matin et à affronter l'adversité sans soutien.
Mais Richard sent qu'il est à bout. Il a désespérément besoin d'aide, besoin d'une présence à ses côtés. Quelqu'un qui sache guider ses gestes, qui puisse lui indiquer le chemin.
Richard essaye de se raisonner. Il n'est plus un enfant. Il doit pouvoir se débrouiller. Comme les autres, comme tout le monde.
Mais il sait bien qu'il n'est pas aussi fort que ses amis et connaissances. Il a en lui une faiblesse qui l'empêche d'avancer, qui retient ses mouvements par des cordes invisibles. Il s'enlise dans une glue puante de peur. Une peur immense, dont il ne peut se débarrasser.
Seul, il n'y arrive pas.
Mais si elle était là...
Juste une fois. Une seule.
Comme auparavant.
Il sait qu'il ne peut l'espérer. Les choses ont changé. Il a grandit.
Et elle est partie.
Richard s'imagine lui ouvrant son cœur. Lui parlant de ses peurs. De sa solitude. De son besoin d'elle auprès de lui. Il tente d'apercevoir son visage.
Elle ne comprendrait pas. Il le sait. Elle n'est pas comme lui. Elle ignore la faiblesse. C'est un roc, une force de la nature. Elle le croit endurci, apte à affronter la vie.
S'il lui disait...s'il lui avouait...
Richard serait méprisé. Renié. Détesté.
Alors Richard se tait. Jour après jour, il affronte sa solitude.
Se bat contre ses peurs. Qui, petit à petit, prennent du terrain.
Il sait qu'il est incapable de lutter. Il n'en a ni le courage ni l'envie.
Il ne veut que son retour.
Auprès de lui, pour le soutenir.
Mais elle est partie.
Elle a décidé qu'il était assez fort, assez adulte pour se débrouiller seul.
Seul dans la grande maison glacée. Seul au milieu des courants d'air.
Richard aimerait tant qu'elle revienne.
Il a beau se dire qu'il est grand, adulte, fort, il n'y arrive pas.
Richard voudrait que sa mère rentre à la maison, le prenne dans ses bras comme elle le fait dans ses songes. Un rêve. Une chimère.
Richard a dix huit ans.
Pourtant, seul dans la grande maison glacée, Richard se sent perdu, abandonné.
Richard a dix-huit ans mais au fond de son cœur un reste d'enfance peine à s'effacer.
Car, quoi qu'on en pense, Richard a encore besoin de sa maman.
18:15 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : solitude, grandir, enfance, mère, maman, dix-huit ans, désespoir, maison, peur, abandon
26.09.2011
positif
Elle ne sait pas très bien à quel moment elle a quitté son bureau.
Elle sait qu'elle a marché.
Quelques minutes. Peut-être une heure ou deux.
Elle est incapable de se souvenir du chemin qu'elle a emprunté.
Elle regarde le bâtiment devant elle.
Beaucoup trop loin. Elle est beaucoup trop loin de son lieu de travail. Elle ne sait pas ce qu'elle fait là. Ses pieds l'y ont guidée, sans but, sans raison.
Elle doit retourner travailler. Avant que quelqu'un ne s'aperçoive de son absence. Avant que l'on ne se mette à poser des questions.
Mais elle n'en a pas la force.
Elle regarde les véhicules, les arbres, les pavés. La ville, autour d'elle. Rien n'a changé. Tout est semblable, habituel.
Et pourtant.
Elle voudrait que les immeubles s'effondrent, que la pluie se mettent à tomber, qu'une nuée de chauves-souris s'abatte sur la tête des passants.
Cet excès de normalité, d'immobilisme lui fait horreur.
Elle a besoin que les événements se manifestent, qu'à l'instar d'une scène triste dans un navet hollywoodien, la pluie se déverse en même temps que ses larmes, que la tempête se déchaîne avec les idées indomptables qui lui martèlent le cerveau.
Mais rien, absolument rien.
Elle jette des regards désespérés aux passants. Ils avancent, sans se détourner, sans s'arrêter.
Elle voudrait que quelqu'un s'arrête, lui parle, lui vienne en aide.
Les gens ne la remarquent pas. Ils avancent, perdus dans leurs pensées, leurs préoccupations. Pour eux, elle n'est rien, absolument rien.
Elle a envie de les secouer. De leur crier la violence qui boue jusqu'à la pointe de ses ongles. De leur expliquer la situation.
Mais elle se contient.
Sa timidité reprend le dessus, son sens des convenances également.
Elle reste seule.
Seule au milieu de la ville.
Seule sur son trottoir au milieu des passants pressés qui l'ignorent.
Elle est invisible.
Et pourtant tout, en elle, hurle sa douleur.
Elle est sous le choc.
Elle ne comprend pas.
Comment. Pourquoi.
Elle pense à sa vie. Ses amis. Son travail.
Ses activités, ses habitudes.
Tout va disparaître.
Emporté par un immense tourbillon, une tempête qui balayera tout sur son passage.
Elle va devoir revoir les fondements même de son existence. Changer ses habitudes, ses manies. Trouver d'autres occupations, vivre différemment.
En a-t-elle envie ?
Elle ne s'en pose pas la question.
Elle est incapable d'y répondre.
Elle est trop choquée, trop étourdie pour pouvoir y penser.
Elle ne s'y attendait pas.
Pas maintenant. Pas si tôt.
Elle ne ressent rien. Tout lui paraît normal. Son ventre, ses pieds, ses mains, son corps entier n'a pas changé.
Elle reste la même personne. Exactement pareille.
Et pourtant.
Elle sait que d'ici quelques temps, tout sera terminé.
Une existence totalement différente. Elle va devoir s'adapter, trouver d'autres moyens.
Elle s'en sent incapable.
Elle ne sait pas quoi faire.
Elle ne réalise pas l'énormité de la vérité.
Tout cela lui paraît aberrant. Absurde.
Elle est si jeune. A peine trente ans.
Elle sait pourtant qu'elle ne peut refuser. Si elle s'y oppose maintenant, elle s'y oppose pour la vie.
C'est maintenant ou jamais.
Accepter et changer. Ou refuser et mourir à petit feu.
Elle a si peur.
Malgré son entourage, elle se sent si seule.
Elle tourne la tête vers le ciel. Bleu, limpide. Aucun nuage. Elle cherche un signe. Désespérément.
Le ciel reste bleu, pur, illisible.
Elle a déjà pris sa décision.
Elle la connaît depuis toujours.
Mais elle a peur. Tellement peur.
Comment est-ce possible ? Pourquoi si tôt ?
Pourtant, le teste était formel.
Impossible de s'y tromper.
Ses mains tremblent encore à l'évocation de ce souvenir.
Elle ne s'en sent pas capable. Pas elle. Les autres, oui. Mais pas elle. Elle n'est pas faite pour cela. Elle a beaucoup trop peur. Elle n'en est pas capable. C'est trop difficile.
Et pourtant, comme les autres avant elle, elle réussira.
Elle n'a pas le choix.
Malgré ses doutes, malgré ses incertitudes, le test est positif.
Une nouvelle vie bat en elle.
19:54 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : maternité, bébé, peur, nouveauté, changement, vie, capable, grossesse, âge, jeune
04.08.2011
Trahison
Téo est couché à même le sol, par terre, dans sa chambre.
Il ne regarde rien. Il ne voit rien.
Pourtant, ses paupières sont ouvertes.
Il réfléchit. Il ressasse.
Téo est terriblement malheureux. Triste. Désespéré.
Devant lui, l'avenir s'est assombri.
Avant, tout allait pour le mieux. Il y avait Luc et puis Thierry. A eux trois, ils étaient invincibles.
Téo retrouvait ses deux amis cinq jours par semaine, chaque matin. Avec eux, il affrontait la journée, les vicissitudes de l'existence, les mauvais coups.
Il riaient dans le dos des autres, se moquaient de Jérôme et de ses nouvelles lunettes, s'amusaient à lancer des boules de papier mâché à travers la salle de classe.
Pourtant, Téo, Luc et Thierry n'étaient pas considérés comme des terreurs. Elèves moyens, tout le monde les appréciait dans la mesure du raisonnable. Tant qu'ils ne dépassaient pas trop les bornes et s'abstenaient de crier trop fort, on les laissait tranquille.
Téo a rencontré Luc et Tierry pour la première fois à l'âge de 12 ans. Il était seul, il avait peur. Perdu devant un grand bâtiment qu'il ne connaissait pas, une liste comprenant les noms de divers professeurs à la main et une classe peuplée de visage inconnu.
Il savait pourtant qu'ici tout le monde était nouveau. Les autres élèves également découvraient pour la première fois l'école secondaire. Mais tous avaient déjà repéré une ou deux connaissance dans la masse bourdonnante.
Téo, lui, était complètement seul. Il ne connaissait personne. Absurdement personne.
La faute à ses parents qui avaient tenu à ce qu'il suive une scolarité privée dans un établissement religieux qui obtenait de résultats bien meilleurs que l'école publique.
Téo s'en foutait.
Il n'avait jamais rien connu d'autre que l'école Sainte Anne.
Mais à présent, face à ces milliers de visages différents, criant et riant, il se sentait désemparé. Incapable de se frayer un chemin vers les autres, de s'imposer, de chercher lui aussi sa place.
Il se savait différent. Il sentait qu'à travers ses chaussettes blanches, son pantalon au pli parfaitement repassé et sa raie sur le côté les autres élèves voyaient en lui un être anormal.
Il avait envie de pleurer, de partir en courant et de rentrer chez lui lorsque Luc et Thierry étaient arrivés.
Ils se connaissaient depuis l'âge de deux ans et avaient grandit dans le même quartier.
Pour une raison inconnue, ils ont fondu sur Téo, l'ont attrapé par le bras et lui ont demandé le nom de ses professeurs. Ils ont rapidement remarqué qu'ils avaient atterri dans la même classe. Aussitôt, Téo s'est senti mieux. Luc et Thierry sont immédiatement devenus des personnages connus, des bouées de sauvetage auxquelles s'accrocher et avec lesquelles faire face à l'adversité.
Téo n'a jamais compris ce qui avait poussé Luc et Thierry à aller vers lui ce jour-là. Il s'est toujours douté qu'eux aussi étaient terrifiés par cette nouvelle école et ses nouveautés. Mais il n'a pas cherché à creuser plus avant. A partir de ce jour, ils ont été soudés. Irrémédiablement. Malgré les dix ans durant lesquels Téo n'avait pas fait partie du trio, il est devenu un membre entier de la bande, irremplaçable et indispensable.
Luc, Thierry et Téo se déplaçaient toujours ensemble, déjeunaient ensemble, faisaient leurs devoirs ensemble et se voyaient même parfois après les cours.
Ils passaient les vacances les uns chez les autres, se racontaient des histoire à se tordre de rire, adoraient se faire peur, la nuit à la lueur d'une lampe torche.
Ils étaient les meilleurs amis du monde, unis pour la vie, pour toujours.
Pendant trois ans, tout s'était bien passé. Téo avait vécu les premières années de son adolescence dans la joie et l'insouciance. Il était heureux auprès de ses amis qui l'aidaient à supporter sa famille et l'école.
Aujourd'hui, Téo est âgé de quinze ans. Il se sent vieux. Triste.
Il est seul.
Totalement seul.
Il regarde le plafond sans le voir. Les poutres peintes en blanches. Des poutres apparentes, lui a appris un jour son père.
Il s'en contrefiche.
Il ne sait plus rien.
Il est seul.
Il ne comprend pas.
Téo, Luc et Thierry.
C'était sensé être pour la vie.
Pour l'éternité.
Ils se l'étaient promis.
Pourtant, aujourd'hui, Luc n'était pas au rendez-vous.
Thierry et lui l'ont attendu. Longtemps. Très longtemps.
Luc n'est pas venu.
Jamais il n'avait fait cela auparavant.
Téo a pensé qu'il était malade. Thierry a émis l'idée que ses parents l'avaient puni et qu'il ne pouvait pas sortir de chez lui.
Ils étaient inquiets. Très inquiets.
Et puis, au détour d'un chemin, Téo l'a aperçu.
Luc tenait Nadine par la main. Téo les a suivis.
Derrière un arbre, ils se sont embrassés.
Téo est seul, désespéré. Téo ne comprend pas.
Ils s'étaient juré d'être ensemble pour la vie, pour toujours, pour l'éternité.
23:55 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : amitié, adolescence, trahison, amour, rencontre, école, peur, trio, force
17.05.2011
Elle a peur
Le réveil a sonné. Elle doit se lever. La peur lui vrille le cœur. Elle a envie de plonger sous les draps, de se rendormir. Elle ne veut pas y aller. Elle a peur, tellement peur.
Pourtant, elle sait qu’elle doit se lever. Elle ne peut pas rester là. Les conséquences seraient désastreuses.
Lentement, elle s’extirpe de son lit, se traine jusqu’à la salle de bain afin d’effectuer tous ses préparatifs matinaux.
Elle ne passe pas par la cuisine. Impossible d’avaler quoi que ce soit. Son estomac est noué, ses mains serrées, ses lèvres pincées.
Elle a l’impression qu’elle va s’évanouir. Ses jambes son lourdes, ses pieds sont faits de plomb.
Elle rempli consciencieusement son sac. Un peu trop même. Elle pense à chaque article qu’elle doit avoir à ses côtés, vérifiant chaque petit détail. Elle ne veut rien oublier.
Elle sait également que ce petit trafic n’est qu’une excuse. Une excuse pour ne pas partir immédiatement, pour retarder le moment où chaque pas la rapprochera un peu plus de là bas.
Là bas. Cet endroit honni. Elle ne veut même pas y penser.
El pourtant, elle y pense constamment. Elle n’en dort plus la nuit. Ou, si par miracle, elle réussit à s’endormir, elle se retrouve en proie à de terribles cauchemars.
Il est l’heure. Elle doit y aller. Elle ne peut se permettre d’être en retard, de rater son bus. Le temps presse.
Elle enfile ses chaussures, attrape son sac en bandoulière qu’elle glisse sur l’épaule et pousse la porte.
Dix minutes la séparent de l’arrêt de bus. Elle sait qu’elle ne doit pas traîner. Si elle est en retard, le chauffeur ne va pas l’attendre. Pourtant, elle est incapable de courir. Elle a peur, très peur.
Arrivée au bas du chemin, elle voit le véhicule orange se profiler à l’horizon. Elle accélère suffisamment pour montrer qu’elle a l’intention d’y monter mais s’efforce de ne pas courir. Elle en est incapable. Elle est persuadée qu’elle risque de s’effondrer à même le sol si elle accélère la cadence.
Le bus l’a attendue. Le chauffeur marmonne une remarque joyeuse à laquelle elle ne prête pas attention. Elle traverse le véhicule et se laisse tomber à l’arrière, non sans avoir jeté son sac sur le siège contigu au sien. Elle sait que personne ne viendra s’asseoir à côté d’elle.
Le paysage défile devant ses yeux. Durant les dix-huit minutes que dure le trajet, elle peut s’estimer tranquille. Il ne lui arrivera rien. Elle est en sécurité entre les quatre murs du véhicule. Le chauffeur, les hommes d’affaires qui se rendent en ville, sont là pour la rassurer. Ils ont l’air normal, équilibrés. Durant ces dix-huit minutes, rien ne se produira.
Si ce n’est cette sensation de peur qui, chaque seconde, s’amplifie davantage. Cette peur lui vrille les tympans, lui obscurci la vue. Elle est incapable de fixer autre chose qu’un vague point devant elle. Elle n’arrive pas à focaliser son attention sur ce qui l’entoure. Même le paysage, dehors, ne parvient pas à retenir son attention.
Elle sait que le bus avance mais elle ne voit ni la route, ni les maisons qui bordent les trottoirs.
Ils se rapprochent. Ils avancent.
Et elle a peur. Tellement peur.
Les minutes passent tellement vite, beaucoup trop vite.
Le bus s’immobilise. Elle doit descendre. Elle est arrivée. Les autres passagers se pressent vers la sortie. Certains crient, se bousculent.
Elle traine les pieds. Elle ne veut pas descendre. Elle voudrait rester. S’asseoir jusqu’au terminus et rentrer chez elle.
Mais elle ne peut pas faire cela. Elle aurait des ennuis. Des ennuis supérieurs encore à ceux qui l’attendent et qui font monter en elle cette angoisse insoutenable.
Elle passe à nouveau devant le chauffeur qui lui sourit.
Si seulement il pouvait savoir… S’il se doutait de la peur qui lui transperce le corps, lui contracte l’estomac, lui crée cette nausée douçâtre qui menace de lui tordre les boyaux et de régurgiter une bile jaunâtre sur le sol…
Mais il ne sait pas. Il se contente de lui sourire. Elle voudrait pouvoir s’accrocher à son bus, lui demander une aide qu’il est incapable de lui fournir.
Le bus redémarre laissant derrière lui une odeur d’essence mêlée de poussière.
Elle ne peut pas rester là. Son calvaire ne s’achève pas ici. Elle doit encore avancer. Pas beaucoup, certes, l’arrêt de bus ne se situe qu’à quelques mètres de là-bas mais elle doit y aller.
Là-bas.
Mettre un pied devant l’autre en étouffant les tressaillements qui partent du fond de son ventre pour se répandre dans tout son corps, en forçant ses lèvres à rester droites, l’une contre l’autre, en veillant à ce que ses dents ne se mettent pas à s’entrechoquer.
Elle prie pour ne pas avoir à ouvrir la bouche. Sa voix est rauque, elle le sait. La peur lui déforme les cordes vocales, leur confèrent une sonorité affreuse. Alors que les autres parlent normalement, le son qui sort de sa bouche est toujours tremblant, éraillé.
Elle tente de maîtriser son corps, de ne pas se laisser envahir par la peur.
Elle avance le plus doucement possible. Ralentit ses pas au maximum.
Néanmoins, elle avance.
Elle se rapproche.
Là-bas.
Devant elle.
Elle arrive.
Sa gorge se noue une dernière fois. Elle a l’impression qu’elle va se liquéfier. Elle voudrait s’évanouir, disparaître. Mais son corps est trop résistant. Il continue à avancer.
Elle est arrivée.
L’école est là, devant elle et les garçons de sa classe l’ont déjà vue. Elle a peur, elle voudrait disparaître.
17:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : peur, école, trajet, angoisse, quotidien
10.05.2011
Poignardée
Un coup de couteau dans le ventre. Elle a l'impression d'avoir reçu un coup de couteau dans le ventre. La douleur se propage partout, petit à petit, pénétrant dans les moindres recoins de son corps. La douleur est à la fois violente, lente et languissante.
Elle souffre le martyre jusqu'au fond de son âme. Elle ne parvient pas à s'en débarrasser, des milliers d'épines lui perforent le visage, les mains, les jambes, lui tordent le cœur, le foie, l'âme. Elle n'en peut plus.
Elle voudrait oublier, mourir, ne plus exister.
Car la douleur est sourde. Elle ne disparaît pas mais perdure, inlassablement. Elle ne diminue pas non plus. Les secondes, les minutes, les heures n'arrangent pas sa blessure qui ne fait que suinter davantage.
Elle voudrait mourir.
Mais sa blessure n'est pas mortelle. Elle va donc devoir y survivre.
Et elle s'en sent incapable.
Elle a toujours suivi la même voie, la même route. Son histoire était tracée. Elle allait suivre la tradition familiale, devenir la fierté de ses parents, de ses amis.
Jusqu'ici, elle a tout réussi. Bien sûr, parfois mieux que d'autres mais elle a construit sa vie dans ce but. Et tant pis si elle devait mettre de côté ses sentiments, ses relations. Sa réussite professionnelle était sa manière d'exister, ce par quoi elle se définissait.
Tout le monde l'admire, la cite en exemple. Elle est l'avocate que l'on connaît, celle qui a passé brillamment l'examen du barreau du premier coup, qui sait parler, s'exprimer, se vendre.
Et voilà que le poignard a été planté. Elle ne s'y attendait pas. Elle s'est trop reposée sur ses lauriers. Elle avait même commencé à avoir confiance en elle.
Faute professionnelle. Radiée du barreau.
Elle est nulle, montrée du doigt. Elle a raté là où deux générations avant elle, tant du côté maternel que paternel ont réussi.
Elle se prend la tête entre les mains. Elle voudrait ne plus exister. Ou revenir en arrière. Mais elle ne sait pas ce qu'elle changerait. Elle ne comprend pas d'où vient cette faute. Elle ne l'a pas vue venir. Elle s'est présentée, du jour au lendemain, sans coup férir.
Elle voudrait s'endormir et ne plus jamais se réveiller. Quitter le monde à tout jamais.
Mais elle est avocate. Elle a appris à ses clients qu'il faut se battre, vaincre les difficultés et avancer dans la vie.
Elle leur a toujours suggéré de s'appuyer sur leur entourage, sur leurs proches.
Pourtant, elle n'a pas de proche. Elle est seule, entièrement seule. Elle ne peut se confier à personne.
Radiée, finie, terminée.
Elle est radiée.
Elle se sent mortellement blessée. Elle voudrait tuer la terre entière à défaut d'elle-même. Elle voudrait agir, détruire.
Mais elle ne peut que souffrir, encaisser une douleur qui se fait de plus en plus intense. Ses tempes battent, le sol tourne autour d'elle. Elle voudrait s'évanouir mais elle est une force de la nature. Elle reste debout sur ses jambes, visage impassible, âme détruite.
13:45 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : douleur, suicide, peur, désespoir, mal, rater, vie, échec, profession, radiation
20.04.2011
Incompatibilité
Je peins. Je peins depuis toujours.
La peinture fait partie de mon âme, elle est ma raison d'être, mon soutien, ma vie.
Sans mes couleurs, mes pastels, je ne suis rien.
Lorsque quelqu'un m'a fait de la peine, lorsque je ressens une profonde tristesse, je pars m'enfermer dans mon atelier et n'en ressort que lorsque toute ma haine, tout mon désespoir se trouve vidé par une nouvelle toile.
Si la peinture ne m'avait pas accompagné depuis ma plus tendre enfance, jamais je n'aurais survécu. L'intensité des sentiments, des souffrances, de la peur m'auraient envahi et forcé à me recroqueviller sur moi-même. J'aurais pris de la drogue, des substances étranges. Ou je serais devenu un tueur en série.
Plus vraisemblablement, j'aurais abrégé mon existence sur cette terre.
La peinture est à la fois une fuite de la réalité, un refus d'affronter de plein fouet les douleurs et difficultés et une manière de m'exprimer, de crier ma haine et mon incompréhension à la face du monde.
Même lorsque je tiens un simple crayon entre mes mains et que je trace un bref croquis, je sens mon corps vibrer. Je m'anime, je deviens vivant. Si mon art existe grâce à moi, c'est surtout grâce à lui que je suis encore ici.
Il y a quelques temps, j'ai rencontré une femme.
Elle est belle, sensible, gentille, parfaite.
Elle aime ma peinture et l'admire. Elle va même parfois jusqu'à la comprendre.
Elle m'aime, je l'aime, nous nous aimons.
Les premiers jours, j'ai vécu cette rencontre comme un don du ciel, une chose miraculeuse qui m'a rendu heureux comme je ne l'avais jamais été.
J'ai voulu me rendre dans mon atelier pour expulser ce trop plein de bonheur, crier à la face du monde mon amour pour elle.
Je n'ai pas pu. Je n'en ai tiré qu'un petit tableau minable, ridicule. Il ne représente en rien ce que nous sommes.
Le lendemain, j'ai voulu recommencer. La situation s'est empirée. Je n'ai même pas été capable de me saisir du pinceau. Mes doigts tremblaient, l'inspiration avait disparu.
Depuis plusieurs jours, je végète entre mon atelier et le salon. Je tourne en rond, les poings dans les poches, J'ai même commencé à me ronger les ongles.
J'excelle dans l'art de représenter la souffrance et les peurs mais suis impuissant lorsqu'il s'agit de dessiner le bonheur.
A cause d'elle, je suis incapable de peindre.
Cette femme a avalé ma créativité.
L'amour et l'art sont incompatibles.
Elle me rend heureux.
A ses côtés, je me sens enfin moi-même. Je renais. Je suis invincible. Elle m'apporte un bonheur que jamais je n'avais même osé rêver.
Mais mon art m'aide à vivre. Il me soutient. Il me porte.
Il est mon identité.
Sans lui, je ne suis rien. Je ne peux pas le perdre.
L'amour et l'art sont incompatibles.
Je choisis ma peinture, je choisis l'art.
12:42 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : peinture, dessin, art, expression, amour, incompatiblité, rencontre, abandon, tiraillement, peur
19.04.2011
une étrangère
Il était jeune lorsqu'il l'a connue. Elle l'était encore davantage. Ils ne pensaient pas au lendemain, se contentaient d'exister et de goûter à l'aventure de la vie à deux.
Ils n'ont pas eu à subir de palier important, de choix déterminant. Contrairement à leurs amis, ils n'ont pas emménagé ensemble : ils vivaient déjà tous les deux dans une sorte de collocation où alternaient régulièrement des étudiants qui ne restaient jamais bien longtemps.
Ils se sont contentés de garder l'appartement lorsque le flot d'étudiant s'est tari, puis, un jour, de l'abandonner pour un autre, plus beau, dans un quartier plus chic. Mais cela s'est fait en douceur, presque naturellement. Cela n'avait rien d'une avancée extraordinaire, ils vivaient ensemble et continuaient ainsi. Seule la place des bibliothèques et de la cuisine avaient changé. Les meubles restaient les mêmes, leurs habitudes également.
Les années ont passé. Il a commencé un métier qui lui a rapidement déplu. Il a changé pour un autre, plus enthousiasmant.
Elle a terminé ses études une année et demi après lui pour se lancer dans une profession qui ne lui convient pas. Dès le début, il a senti qu'elle n'allait pas être heureuse de se lever tous les matins pour se rendre à son travail et qu'elle rentrerait lessivée le soir.
Il ne s'est pas trompé. Elle n'est pas heureuse professionnellement parlant. Malgré tout, elle s'accroche à ce métier. Il a l'impression qu'elle en fait sa raison d'être, sa force. Si elle parvient à affronter son désagréable quotidien, elle remontera dans son estime personnelle.
Il a du mal à la comprendre. Elle pourrait faire autre chose. Ou même ne rien faire du tout. Il gagne suffisamment pour le lui permettre.
Les années ont passé depuis leur première rencontre. La vie a évolué. Mais ils ne s'en sont pas rendu compte.
Lorsqu'il regarde en arrière et qu'il repense à leurs soirées, adossés contre la balustrade du balcon, une canette de bière à la main, refaisant le monde jusqu'au milieu de la nuit, il a l'impression qu'il s'agit de quelqu'un d'autre.
Il n'est plus le même jeune homme qu'autrefois.
Les jours ont passé, leur quotidien a évolué insidieusement. Ils ne s'en sont pas aperçus. Tous les changements ont été minimes, invisibles à l'œil nu.
L'écueil aujourd'hui est énorme.
Il la regarde, elle, cette inconnue avachie à côté de lui sur le canapé.
Où est passé la jeune fille souriante à la répartie tranchante ? Quels sont les points communs avec cette grosse femme, molle, au visage las qui ne daigne même plus se lever pour l'accueillir ?
Cette femme le dégoûte. Elle est laide, flasque et passe son temps à se plaindre. Lorsqu'il lui propose une activité, une nouveauté, elle s'arrange pour trouver une excuse lui permettant d'éviter cette corvée. Elle se raccroche à son quotidien, aux gestes et aux lieux routiniers.
Elle craint le changement. Pourtant, elle est l'exemple vivant du changement à travers les années qui ont déferlé sur elle.
Il s'aperçoit que cette inconnue n'a rien à voir avec la jeune femme dont il est tomé amoureux.
Mais il sait également qu'il ne ressemble en rien au jeune homme d'autrefois. Il est devenu sérieux, fier, a renié ses idéaux de partage et fêtes continues. Il a un travail et sait ce que représentent les obligations.
Pour la première fois de sa vie, il pense à un changement, un vrai. Il a besoin, maintenant, en cet instant précis, d'effectuer un choix radical, qui remettra en cause sa vie entière.
Il veut quitter cette chose inerte qu'il transporte à ses côtés depuis des années.
Il la regarde. Il sait qu'il va lui faire de la peine, qu'ils vont souffrir, tous les deux.
Il sait également qu'ils en ressortiront plus forts et qu'ils pourront, enfin, pour la première fois depuis des années, partir à la recherche du bonheur.
Il en a besoin. Il ne supporte plus cette vie artificielle qu'ils se sont construits. Il veut ressentir, pouvoir à nouveau connaître le souffle du vent sur sa peau, les rayons du soleil couchant sur son visage sans craindre une pneumonie ou une insolation.
Il veut partir.
Il doit l'abandonner.
Il se lève, se prépare à parler.
Elle le regarde, une paupière légèrement surélevée, questionnement muet.
Il va se servir un verre d'eau minérale et va consulter quelques dossiers en attente. Il ne dira rien. Ou alors, ce sera demain.
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18.04.2011
appel en absence
Le téléphone sonne.
Elle se lève, attrape l’appareil, regarde le numéro entrant. Elle repose l’appareil.
Elle espère et craint à la fois cet appel. Elle l’a attendu pendant des mois, des jours mais, maintenant qu’il survient, audible, retentissant, elle voudrait fuir.
S’il s’agissait d’un amoureux transi, d’un pauvre garçon désespérément accroché à une histoire révolue, il serait facile de l’évincer. Elle le sait, elle n’aurait pas peur. Il suffirait de décrocher le téléphone, de prononcer quelques mots doux, un peu d’encouragement, de rassurer puis de raccrocher.
Et si vraiment il se montrait trop entreprenant, elle pourrait toujours lui envoyer une bordée d’insultes bien senties. Cela n’aurait aucune importance puisqu’elle n’aurait aucune envie de le revoir.
Cependant, la sonnerie n’émane pas d’un amoureux transi. Elle n’a jamais connu d’amoureux transis. Ils appartiennent aux autres, à ceux à qui tout réussi, à ceux qui éprouvent une incroyable facilité dans leur course au bonheur et à la vie.
La sonnerie s’est tue. Pour un instant. Mais son auteur rappellera, elle le sait.
Elle n’a pas eu de ses nouvelles depuis bientôt une année. Une très longue année. Diverses excuses peuvent être portées à sa décharge dont un voyage à l’étranger durant les fêtes de fin d’années et une surcharge de travail mais elle sait que ces fadaises ne convaincront personne. Lorsqu’elle regarde au fond de son âme, elle se sent fautive.
Elle est coupable de fuite. Depuis plus d’une année, elle louvoie, se faufile et disparaît.
Le téléphone recommence son irascible mélopée. Elle voudrait le jeter à la poubelle, l’éteindre et ne plus jamais l’entendre.
Un instant, elle envisage de céder à la facilité. Elle pourrait ne pas décrocher, ne pas rappeler. Rester chez elle durant les fêtes de pâques sans que personne n’en sache rien du tout et, plus tard, bien plus tard, lorsqu’elle se sentira mieux, qu’elle aura repris confiance en elle, elle inventera une histoire et, rayonnante, refera son entrée dans leur vie.
Elle sait qu’il n’en est rien. Elle ne sera jamais rayonnante.
Elle s’empare de l’insupportable appareil. « Deux appels en absence », claironne celui-ci. Le même numéro. Deux fois. Elle le connaît par cœur. Sa mère. Ses parents…
Elle est lâche, terriblement lâche. Elle devrait sauter sur l’occasion, les rappeler, prendre de leurs nouvelles. Elle ne peut pas. Elle s’en sait incapable. Un poids énorme s’est formé, dès la première sonnerie, au fond de son estomac. Il la paralyse. Elle perd tous ses moyens, ne sait plus parler ni bouger. La peur l’envahi.
Elle repense aux mois qui ont passé. Elle s’est forcée à oublier. A partir travailler, à voir ses amis, à avancer.
Maintenant qu’elle y pense, elle se rend compte qu’elle aurait dû les appeler plus tôt. Leur donner de brèves nouvelles, faire quelques apparitions dans la maison familiale.
Bien sûr, ce n’est pas entièrement de sa faute. Eux non plus ne l’ont jamais appelée. Ils sont comme cela, ils ne donnent pas de nouvelles. Un mélange de timidité mêlée à un égoïsme incommensurable, selon elle. Lorsqu’un ami lui pose une question sur ses relations familiales, elle préfère parler de leurs défauts à eux, de leur manque de communication, de leurs conversations creuses.
Mais elle sait qu’elle est fautive. S’ils n’ont pas appelé, elle aurait également pu le faire. Et puis, elle a été invitée durant les fêtes de fin d’année mais ne s’y est pas rendue. Elle a laissé passer le temps.
Et maintenant elle a peur, terriblement peur. Ils vont la juger. C’est inévitable. Surtout sa mère, qui va prendre son regard pincé, la scruter de bas en haut sans rien dire et terminer son inspection en affichant un petit air désapprobateur. Elle ne dira rien mais son jugement se lira dans ses yeux.
Elle va aussi devoir leur parler de son travail. Ils vont estimer qu’elle ne gagne pas suffisamment bien sa vie, qu’elle aurait pu évoluer davantage, elle qui avait si bien commencé. Sa mère ne comprendra pas pourquoi elle ne prend plus aussi bien soin de ses cheveux qu’auparavant, ni pourquoi elle ne parle plus autant.
A dire vrai, un fossé s’est creusé entre ses parents et elle. Ils sont devenus de parfaits étrangers. Elle se sent terriblement mal en leur présence, ne sachant pas de quoi leur parler ni comment se tenir. Elle sent leur jugement négatif posé sur elle mais ne parvient pas à le contrer. Elle tente de leur plaire, d’agir comme ils le désirent mais, à chaque fois, l’échec se fait plus retentissant.
Elle ne veut pas décrocher ce satané téléphone qui s’est remis à sonner.
Elle a de plus en plus peur. Mais elle sait que si elle ne répond pas maintenant, si elle ne passe pas par-dessus ses peurs, la situation risque encore de s’aggraver.
Plus le temps passe, plus la distance se creuse et les ressentiments grandissent. Il faudra qu’elle les affronte un jour ou l’autre.
Elle sait que si elle répond maintenant, accepte l’invitation ou la proposition, elle se sentira soulagée. Elle pourra à nouveau les revoir, la peur s’envolera.
Mais il faudra passer par le jugement. Le jugement implacable, le regard sévère.
Elle est incapable de bouger. Elle voudrait pouvoir disparaître, se faire oublier.
Une quatrième fois, le téléphone se met à sonner.
Elle ne va pas décrocher.
12:02 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : téléphone, sonnerie, relations parentales, parent, enfant, peur, absence, angoisse, jugement
15.04.2011
retard fatal
Il regarde devant lui mais il ne voit rien.
Rien d’autre que l’habituel roulement des voitures sur la chaussée, des piétons sur le trottoir.
Les gens avancent pressés.
Il regarde à gauche, à droite. Rien. Absolument rien. Un flot d’inconnus, de chiens, de déchets, d’objets non identifiés.
Elle lui a pourtant donné rendez-vous à cet endroit très précis. Elle le lui a répété maintes et maintes fois. Il ne peut pas se tromper.
Il est arrivé un peu en avance. Pas trop, bien sûr, il déteste attendre. Juste assez pour être sûr d’arriver avant elle et de ne pas la faire attendre. Elle ne l’aurait pas accepté. Et puis, il n’aurait pas osé.
Il plisse les yeux, scrute l’horizon. Des deux côtés de la chaussée, aucune trace de sa présence. Elle n’est pas là.
Il regarde sa montre. Elle a plusieurs minutes de retard maintenant. Ce n’est pas dans ses habitudes.
Lui serait-il arrivé quelque chose ? Il refuse de croire. Il préfère espérer, encore et toujours. Il se raccroche à un inébranlable optimisme dont il fait profession de foi.
Le temps passe et il attend. Il en profite pour passer en revue leurs précédents rendez-vous. Il se rend compte avec stupeur qu’il ne parvient pas à visualiser son visage de manière exacte. Ses traits restent flous. Elle est une image, belle, enjouée mais il ne parvient pas à en retrouver la photographie exacte.
Il s’inquiète. S’il lui arrivait malheur, peut-être ne se rappellerait-il plus jamais d’elle de manière exacte. Quant au son de sa voix…ce n’est plus qu’un souvenir. Pourtant, il la reconnaîtrait entre mille. Il suffit qu’elle apparaisse au détour d’une allée, perdue au beau milieu d’une foule ou seule à des kilomètres de lui sur une plage, il sait que c’est elle.
Mais son souvenir, son image est floue.
Il est très inquiet. Voilà plus de quinze minutes qu’elle aurait du arriver.
Lui aurait-elle fait fond bond ? Il n’en voit pas la raison. C’est elle qui a fixé le rendez-vous, insisté pour qu’il soit là.
Il repense à leurs longues soirées passées ensemble. A leurs vacances, à tous ces petits moments de joies, à ces grands bonheurs. Il n’a aucun mauvais souvenir. Les sombres pensées s’effacent automatiquement au profit des bons. Lorsqu’ils sont ensemble, tout devient possible.
Il a peur. Il sent qu’il lui est arrivé quelque chose.
Elle s’est fait renverser par une voiture. Elle a eu un accident de scooter. Elle est tombée sous les roues d’un train.
Il a peur. Il sait que son retard est involontaire. Il sait qu’elle doit souffrir.
Il craint de ne plus jamais la revoir. Il prie désespérément pour que son accident ne soit pas mortel, pas même grave. Une simple foulure, tout au plus une jambe cassée.
Il tremble de peur. Une demi heure de retard et toujours pas d’appel. Une simple foulure lui aurait permis de décrocher le téléphone.
Il lui est arrivé quelque chose de grave, de très grave.
Elle est souffrante, mourante peut-être.
Cela ne sert plus à rien qu’il reste là. Il faut qu’il parte, il faut qu’il agisse.
Il a cependant l’impression que partir équivaut à renoncer. Accepter la fatalité et l’innommable. Il refuse le destin, il refuse la souffrance.
De toutes ses forces, il tente d’imaginer son visage, sa démarche.
Il n’y parvient pas. C’est donc plus grave qu’il ne le pensait.
Déjà quarante-cinq minutes. Il prie pour la revoir un jour. Il sait que ses chances sont de plus en plus compromises. Il peut s’être produit n’importe quoi. Mais l’accident est grave.
Soudain, il la voit, là bas, dans le lointain.
Elle marche, gaie et souriante.
Elle s’arrête près de lui, lui sourit. Elle va bien, elle rayonne.
Il la regarde, elle, puis sa montre.
Il ne comprend pas.
Il ne lui est rien arrivé. Elle a quarante cinq minutes de retard. Et elle ne s’excuse pas.
Il ne comprend pas.
Si elle avait au moins une petite foulure. Ou juste une égratignure…
Il se lève, lui tourne le dos ne se retourne pas. Il ne la reverra pas.
19:15 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : retard, attente, accident, relations, amour, peur
le regard des autres
Elle a la sensation d’être traquée. Tout le monde l’observe. Dans le bus, dans la rue, les regards se tournent sur son passage. Même la vieille dame, à demi penchée sur son caddie lui a jeté un regard mauvais.
Serait-ce son accoutrement ? Elle n’a pas eu l’impression, tout à l’heure, en quittant l’appartement, d’avoir revêtu des étoffes trop voyants ou trop extravagants. Mais…elle ne sait pas…elle n’en est jamais sûre.
Elle voudrait pouvoir se fondre dans la masse. Se faire oublier. Que les regards glissent sur son visage sans s’y arrêter.
Elle ne supporte pas qu’on l’observe, qu’on la scrute. Elle se sent espionnée, coupable.
Elle aimerait passer au travers de la foule, vêtue de noir ou de gris, un sac à la main, filer entre les gens sans s’arrêter, passer au travers d’eux comme si elle était transparente.
Elle aime les grandes villes pour leur anonymat. Personne ne vous connaît, personne ne vous juge. Vous pouvez être moche, difforme, sortir de l’ordinaire, on ne vous jettera pas un regard.
Ici, c’est différent. Cette ville est trop petite. Elle y étouffe. Elle n’y connaît pas beaucoup de monde mais elle a l’impression que tout le monde sait qui elle est.
On la regarde, on la juge.
Elle ne comprend pas pourquoi.
Elle tente désespérément de suivre les courants de la mode, de cloner ces milliers de femmes qu’elle ne regarde pas. Pourtant, elle n’y arrive pas. Sur elle, les vêtements sont trop larges ou trop serrés, ridiculement déplacés ou mal coupés.
Elle ressemble à un épouvantail. La mode ne l’accepte pas, elle ne parvient pas à comprendre ce qu’elle doit porter pour ne pas paraître ridicule ou déplacée. Elle voudrait tant cesser d’attirer les regards.
Comment se fait-il que ces femmes, devant elle, endossent cet ensemble fièrement, sans plis et sans ratés ?
Elle ne sait que faire de ses mains. Elle tente sans succès de se raccrocher à la lanière de son sac à main. Mais elle remarque que d’autres le portent sous le bras. Alors elle essaye d’agir de même. A nouveau, elle se trouve confrontée à ce terrible ennui des mains. Elle n’ose pas les mettre dans ses poches, sait qu’elle ne doit pas les croiser devant sa poitrine. Alors elle les tord, nerveusement.
A nouveau une vieille femme lui jette un coup d’œil intrigué.
Elle rêve de se faire oublier.
Elle n’est pourtant pas grande. Juste dans la moyenne. Elle pourrait même porter des talons. La plupart des femmes en ont. Mais elle n’ose pas. Quand elle marche avec des talons, elle se sent trop grande. Elle dépasse les autres, elle est regardée, encore plus que si elle n’en porte pas. C’est certainement dû à ses longues jambes qui, juchées sur ces hauts escarpins, semblent n’en plus finir.
Elle se sent flouée par la nature. Son nez est trop long, ses cheveux trop raides, ses jambes trop longues. Sa visage ne passe pas inaperçu. Il est trop clair, trop atypique. Elle ne possède pas les grands yeux que l’on voit dans les publicités. Elle n’ose pas se maquiller de manière outrancière pour les agrandir. Elle l’a fait une fois, les gens se retournaient constamment sur son passage.
Elle voudrait être comme les autres.
Elle en veut désespérément à la nature qui l’a dotée d’attributs si atypiques.
Impossible d’échapper au jugement, impossible de se cacher.
Elle est coupable, d’exister, constamment.
Elle ne supporte pas ce qu’elle nomme sa laideur, ses difformités. Elle voudrait tellement se faire oublier.
De plus en plus souvent, elle reste enfermée, dans son appartement. Si elle ne met pas le nez dehors, personne ne pourra la juger.
Désormais, elle va faire ses courses cachée sous un jogging et un long manteau. Elle aime l’hiver, qui cache les formes, les contours. Elle peut même porter un bonnet qui descend jusqu’aux yeux.
Les gens la regardent moins. Mais elle sent qu’avec l’arrivée du printemps elle ne pourra pas s’en sortir.
Il lui faudra laisser de côté ces couches de tissu superflues sous peine d’attirer à nouveau des soupçons d’anormalité. Elle ne sait pas quoi faire. Elle redoute désespérément l’été, ses plages, le jugement mortel présent au fond de toutes les pupilles.
Elle voudrait mourir, disparaître, ne plus exister. Elle n’en a pas le courage.
Elle continue à avancer. Elle ressemble à un zombie. Elle a peur, elle se cache.
Elle traverse les années dans la peur et l’angoisse, désespérée par son corps, sa laideur, ses difformités.
Puis, un jour, lors d’un voyage à l’étranger, elle rencontre des amis bien intentionnés. Ils la complimentent sur sa beauté.
Elle ne comprend pas. Elle se fâche, devinant l’ironie de leurs propos.
Ils lui font comprendre qu’il n’en est rien. Qu’elle n’est certes pas à l’image des publicités du moment mais qu’au contraire, elle possède une beauté éternelle, inaccessible, traversant les âges et les époques sans jamais se démoder.
Elle ne comprend pas. Elle croit qu’ils se moquent de ses peurs, qu’ils se fichent de ses difformités.
Elle vieilli. Ses peurs augmentent et elle sort de moins en moins de son appartement. Elle cesse de voir ses amis. Elle ne veut plus montrer son visage.
Elle craint de traverser la rue. Les jeunes lui font peur. Elle ne porte plus que de vieux torchons dépassés sur le dos. Elle a cessé de vivre de puis longtemps.
Un jour, alors que ses poumons hurlent de douleur à cause des trop nombreuses cigarettes qui les ont obstrués, son regard nostalgique se pose sur une photographie abandonnée au fond d’un tiroir. Elle pose en compagnie d’autres personne.
Et soudain, elle comprend.
Elle oublie le jugement des autres.
Elle n’a plus peur.
Mais il est trop tard, elle est passée à côté de sa vie.
11:28 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : confiance en soi, peur, laideur, difformité, beauté, regard des autres, culpabilité, autres



