12.01.2012
Sans pitié
Michel aime la réussite.
Toute sa vie est tournée vers ce but.
Il se lève tôt, avale rapidement un café et s'en va. Il préfère ne pas s'attarder. Chaque minute compte. Autant ne pas en perdre une seule.
Le soir, dans son lit, il établit la stratégie du lendemain. Il pense à tout ce qu'il n'a pas eu le temps de faire pendant la journée. Et se relève afin d'abattre une partie de son travail.
Michel est extrêmement fier de lui. Depuis la fin de ses études, il n'a fait qu'avancer, monter, progresser.
Il a d'abord fondé son entreprise qui, malgré la conjoncture économique défavorable, s'est révélée une réussite. Après avoir remboursé les emprunts, il a ouvert une filiale, puis une deuxième. Puis des dizaines.
Il est aujourd'hui à la tête d'un immense empire.
Et il ne compte pas s'arrêter.
Son carburant se nomme réussite, il a pour habitude de continuer sans jamais faire machine arrière.
Michel est fort, incroyable, magnifique. Pas comme ces perdants qu'il remarque, parfois, dans la rue, regard hagard et pieds trainants.
La démarche de Michel, elle, est souple, rapide. De longues et belles enjambées qui mordent le bitume à pleines dents.
Michel méprise les perdants. Les médiocres. Ceux qui végètent en se lamentant. Qui préfèrent se tourner les pouces et geindre au sujet de leur misérable salaire plutôt que de se lancer à l'assaut de quelque chose de neuf et de florissant. Le temps passé à pleurer et à se lamenter est de l'argent perdu. Un pas supplémentaire vers la misère et la honte.
Aujourd'hui, Michel a rendez-vous avec son frère cadet. Un mauvais moment à passer.
Une tradition établie depuis longtemps, deux heures, deux fois par année, autour d'un déjeuner. Réglé par Michel, évidemment.
Lorsqu'il regarde son frère, Thomas, Michel a de la peine à croire qu'ils sont du même sang. Thomas est l'exemple même du type raté. Un costume froissé, des yeux sans cesse tournés vers le sol ou le plafond plutôt que vers ceux de son interlocuteur, la barbe mal rasée et une légère odeur d'appartement miteux qui se dégage de sa personne.
Pour parachever le tout, Thomas n'a aucune ambition.
Il ne se plaint pas, certes, mais il n'a aucune envie de bouger ses misérables bras ballants pour créer ne serait-ce qu'une rentrée d'argent décente. Il préfère rêvasser, se promener et passer son temps à des activités peu recommandables.
Un type dégoûtant.
Quand il repense à leurs jeux d'enfants, Michel ne comprend pas que son frère, autrefois si vif et si joyeux, puisse en être arrivé à un tel degré de décrépitude.
Mais Michel n'aidera pas Thomas. Quoi qu'il arrive, il laissera son frère se dépatouiller tout seul. Michel est parvenu à son niveau grâce à la persévérance et au travail. Il ne faisait pas partie des nantis. N'avait aucune fortune personnelle ou héritage. Il a travaillé.
Il en attend autant des autres. A commencer par son frère.
Cependant, Thomas ne lui demande rien. Il se contente d'engloutir son repas en le ponctuant de remarques joyeuses et rigolotes. Il blague. Il tente même d'inviter Michel à l'anniversaire de sa fille aînée.
Une môme de sept ans. Une horreur, toujours poisseuse et braillarde.
Michel refuse poliment. Il a d'autres choses à faire.
Le déjeuner traine en longueur. Plusieurs fois, Michel consulte sa montre. Thomas fait durer le plaisir. Il aime visiblement se trouver avec cet homme influent qui est son propre frère. Il doit certainement s'en vanter auprès de ses proches.
Un sentiment de nostalgie traverse furtivement le cœur de Michel. Il revoit Thomas, petit, admiratif. Pauvre Thomas. Comment a-t-il pu se transformer en cette chose médiocre qui se contente de si peu ? Une femme laide comme un pou, deux enfants poisseux et un travail qui lui permet à peine de boucler les fins de mois.
Pauvre Thomas. Même si la pitié ne fait pas partie de ses habitudes, Michel ne peut s'empêcher de plaindre son frère. Pour peu, il lui tendrait la main. Un petit peu. Juste pour lui donner un coup de pouce. Pauvre, pauvre Thomas. Michel le plaint.
Le repas s'achève, il est temps de quitter le restaurant. Thomas se lève et, pour une fois, plante son regard dans les yeux de Michel. Il lui dit :
« Michel, sincèrement, je te plains. »
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