03.04.2012
L’asphyxie de la maturité
Il se plaint toujours de ne pas avoir le temps.
Pas de temps pour lui, pas de temps pour créer, réaliser.
Lorsqu'on lui demande où il en est, s'il a fait de nouvelles choses, s'il prévoit, un jour, une exposition, il élude la question.
Réponds vaguement. Ni positif, ni négatif. Un projet en cours, quelques idées.
Peu d'enthousiasme.
Pourtant, confronté aux dures réalités de la vie, dans le bus ou au téléphone, son esprit s'égare. Il construit, crée de nouveaux visages, cruciformes, dangereux, prédateurs.
Il élabore, délicatement, dans un coin de son cerveau, de futurs projets, des visages durs, des traits marqués qu'il sait comment réaliser.
Les visages sont sa passion. Dans la rue, les commerces, au travail, il observe. Note les détails, déforme les bouches, les yeux. A partir d'une dizaine d'inconnus blasés, il crée un monstre sacré. Un nouveau visage, une œuvre, une merveille.
Sentiment de jouissance créative, sa procréation, sa réussite.
Mais pour créer, il faut du temps.
Du calme.
De l'espace.
Or, il mène une vie réglée par les transports publics, les courses et le ménage, la semaine s'envole à une vitesse folle et le week-end est dédié à la famille.
Il n'a plus le temps.
L'époque où il s'asseyait, un carnet de croquis à la main, sur les marches d'un escalier, dans un parc ou au milieu d'une décharge publique est révolue.
Aujourd'hui, il doit s'organiser. Ne pas flâner. Lorsqu'il bénéficie de quelques heures pour lui, rien qu'à lui, il lui faut courir jusqu'à son atelier, sortir ses pastels et se mettre au travail.
Il ne peut plus se permettre l'évaporation de quelques heures passées à errer au bord du fleuve, les mains dans les poches, les pensées dérivant vers le large.
Aujourd'hui, il faut être rentable. Avoir réussi à conserver sa passion, malgré son poste important, sa famille et les constantes demandes de sa femme représente un miracle.
Les autres, tous les autres, ceux qui, à vingt ans, jouaient de la guitare dans les parcs, écrivaient des poèmes enflammés à de magnifiques inconnues, ont tous arrêté.
Choisi la rationalité.
Ont laissé leurs estomacs se remplir de bien-être matériel. Appartement, voiture, écran plat. Chien. Restaurants.
Leurs idées ont, petit à petit, été grignotées par l'ambition. La réussite. Les flatteries du conjoint et des amis.
L'ère où il fallait choisir entre bière et sandwich, porte-monnaie oblige, est révolue. Aujourd'hui, l'on choisit Bordeaux et dés de lotte à l'étuvée agrémentés d'un coulis d'Etna.
Une poésie en étouffe une autre.
Lui a tenu bon. Il a décidé de continuer. Coûte que coûte. Malgré les difficultés de la vie et les années qui défilent.
Sa création avant tout. Son emploi comme gagne-pain.
Sauf que, comme les autres, il a réussi. Malgré la fonction accessoire, provisoire. L'emploi est devenu important. Les promotions ont fusé.
Mais il a continué. Créer. Encore et encore.
Vraiment ?
A quand remonte son dernier visage ?
Un moi. Deux peut-être. Et il n'était même pas réussi.
Ses mains ne sont plus aussi fébriles qu'autrefois.
Il lui arrive, parfois, lorsqu'il se retrouve seul, à la maison, de quitter son atelier pour s'avachir devant la télé.
Facilité. Nervosité.
Créer. En-a-t-il encore envie ? Est-ce vraiment une passion ? Ou une obligation ?
Obligation envers ceux qui croient en lui, ceux qui le soutiennent.
Obligation face aux promesses qu'un jeune homme de vingt ans a formulées bravement.
Un jeune homme ignorant. Qui n'avait pas encore vécu. Qui croyait que tout était possible.
Un jeune homme naïf.
Créer ? Pour qui ? Pour quoi ?
Renoncer...
12:34 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : création, peinture, inspiration, vieillir, grandir, réussite, famille, cesser, temps, stress
12.01.2012
Sans pitié
Michel aime la réussite.
Toute sa vie est tournée vers ce but.
Il se lève tôt, avale rapidement un café et s'en va. Il préfère ne pas s'attarder. Chaque minute compte. Autant ne pas en perdre une seule.
Le soir, dans son lit, il établit la stratégie du lendemain. Il pense à tout ce qu'il n'a pas eu le temps de faire pendant la journée. Et se relève afin d'abattre une partie de son travail.
Michel est extrêmement fier de lui. Depuis la fin de ses études, il n'a fait qu'avancer, monter, progresser.
Il a d'abord fondé son entreprise qui, malgré la conjoncture économique défavorable, s'est révélée une réussite. Après avoir remboursé les emprunts, il a ouvert une filiale, puis une deuxième. Puis des dizaines.
Il est aujourd'hui à la tête d'un immense empire.
Et il ne compte pas s'arrêter.
Son carburant se nomme réussite, il a pour habitude de continuer sans jamais faire machine arrière.
Michel est fort, incroyable, magnifique. Pas comme ces perdants qu'il remarque, parfois, dans la rue, regard hagard et pieds trainants.
La démarche de Michel, elle, est souple, rapide. De longues et belles enjambées qui mordent le bitume à pleines dents.
Michel méprise les perdants. Les médiocres. Ceux qui végètent en se lamentant. Qui préfèrent se tourner les pouces et geindre au sujet de leur misérable salaire plutôt que de se lancer à l'assaut de quelque chose de neuf et de florissant. Le temps passé à pleurer et à se lamenter est de l'argent perdu. Un pas supplémentaire vers la misère et la honte.
Aujourd'hui, Michel a rendez-vous avec son frère cadet. Un mauvais moment à passer.
Une tradition établie depuis longtemps, deux heures, deux fois par année, autour d'un déjeuner. Réglé par Michel, évidemment.
Lorsqu'il regarde son frère, Thomas, Michel a de la peine à croire qu'ils sont du même sang. Thomas est l'exemple même du type raté. Un costume froissé, des yeux sans cesse tournés vers le sol ou le plafond plutôt que vers ceux de son interlocuteur, la barbe mal rasée et une légère odeur d'appartement miteux qui se dégage de sa personne.
Pour parachever le tout, Thomas n'a aucune ambition.
Il ne se plaint pas, certes, mais il n'a aucune envie de bouger ses misérables bras ballants pour créer ne serait-ce qu'une rentrée d'argent décente. Il préfère rêvasser, se promener et passer son temps à des activités peu recommandables.
Un type dégoûtant.
Quand il repense à leurs jeux d'enfants, Michel ne comprend pas que son frère, autrefois si vif et si joyeux, puisse en être arrivé à un tel degré de décrépitude.
Mais Michel n'aidera pas Thomas. Quoi qu'il arrive, il laissera son frère se dépatouiller tout seul. Michel est parvenu à son niveau grâce à la persévérance et au travail. Il ne faisait pas partie des nantis. N'avait aucune fortune personnelle ou héritage. Il a travaillé.
Il en attend autant des autres. A commencer par son frère.
Cependant, Thomas ne lui demande rien. Il se contente d'engloutir son repas en le ponctuant de remarques joyeuses et rigolotes. Il blague. Il tente même d'inviter Michel à l'anniversaire de sa fille aînée.
Une môme de sept ans. Une horreur, toujours poisseuse et braillarde.
Michel refuse poliment. Il a d'autres choses à faire.
Le déjeuner traine en longueur. Plusieurs fois, Michel consulte sa montre. Thomas fait durer le plaisir. Il aime visiblement se trouver avec cet homme influent qui est son propre frère. Il doit certainement s'en vanter auprès de ses proches.
Un sentiment de nostalgie traverse furtivement le cœur de Michel. Il revoit Thomas, petit, admiratif. Pauvre Thomas. Comment a-t-il pu se transformer en cette chose médiocre qui se contente de si peu ? Une femme laide comme un pou, deux enfants poisseux et un travail qui lui permet à peine de boucler les fins de mois.
Pauvre Thomas. Même si la pitié ne fait pas partie de ses habitudes, Michel ne peut s'empêcher de plaindre son frère. Pour peu, il lui tendrait la main. Un petit peu. Juste pour lui donner un coup de pouce. Pauvre, pauvre Thomas. Michel le plaint.
Le repas s'achève, il est temps de quitter le restaurant. Thomas se lève et, pour une fois, plante son regard dans les yeux de Michel. Il lui dit :
« Michel, sincèrement, je te plains. »
11:41 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : pitié, réussite, travail, argent, empire, frère, famille, salaire
30.05.2011
Entretien d'embauche
Fébrile.
Ses mains tremblent.
Son cœur s'emballe.
Elle ne peut maîtriser les battements de ses tempes, la nervosité qui boue en elle.
Elle a envie de s'enfuir en courant.
Mais elle ne peut se décoller de sa chaise.
Elle sait pertinemment qu'elle a une montagne de choses à faire.
Mais elle en est incapable.
Elle ne sait ni quand aura lieu son rendez-vous, ni où.
Mais elle ne tient pas en place. C'est l'annonce d'un peut-être, d'un on verra.
Mais elle le prend comme une certitude. Elle l'aura, elle va réussir.
Elle a tellement envie de plaire.
Elle sait qu'elle est mauvaise. Que des milliers d'autres risquent de lui ravir cette place tant convoitée.
Mais c'est son seul espoir. Son seul et dernier espoir. Elle n'a pas d'autre idée, pas d'autre envie.
Il faut qu'elle réussisse, ici et maintenant.
Pour elle bien sûr, mais aussi pour ses proches, sa famille, ses amis. Ils sont fiers d'elle. Elle se doit de continuer sur le chemin de sa réussite. Si elle échoue...elle ne veut même pas y penser.
Son avenir se joue maintenant.
Maintenant. Bientôt.
Elle ne sait pas quand.
Elle doit se concentrer. Se préparer.
Surtout ne pas décevoir.
Ses mains tremblent. Ses pieds sont pris d'une irrésistible envie de danser la tarentelle.
Elle doit travailler, se plonger dans des dossiers minutieux et fastidieux.
Mais elle veut tout. Maintenant. Immédiatement. Alors elle ne fait rien.
Elle regarde ses mains, la table, le soleil.
Elle attend et elle tressaute. Intérieurement, elle n'en peut plus. Pourtant, elle affiche un calme plat. Serine, impassible.
Menteuse. Elle ment à la face du monde.
Elle est une imposture, une tricherie. Elle ne réussit rien.
Elle ne fait que subjuguer. Elle n'est que façade, apparence.
Elle sait qu'elle n'a pas de contenu. Qu'elle se contente de virevolter. D'emprunter une idée ici et là.
Mais le grand jour, le jour de l'entretien, elle devra savoir. Avoir suffisamment de connaissances. Elle ne pourra plus tricher.
Alors elle doit travailler. Etudier ces dossiers. Façonner son réquisitoire.
Impossible. Pas envie. Pas d'inspiration, pas d'endurance.
Elle est fébrile, elle n'en peut plus. Elle voudrait prendre les jambes à son coup, expulser le trop plein d'émotions qui la submerge.
Elle veut cette place, de tout son cœur, de tout son être. Elle doit réussir, elle en a envie. Plus que tout au monde.
Mais elle est incapable de s'y préparer.
Alors, elle va échouer. Echouer et mourir. Echouer et disparaître.
Elle n'a pas le choix, elle doit s'y mettre. Maintenant, tout de suite.
Et tant pis si elle échoue. Elle aura tout donné, tout craché.
Elle va réussir. Ou mourir.
13:31 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : réussite, préparation, stress, fébrilité, regard des autres, envie, incpacité, confiance en soi, mensonge, travail
19.05.2011
Choisir un autre chemin
Devant son verre, il s'interroge.
A quel moment s'est-il trompé ? Qu'est-ce qu'il aurait dû faire différemment pour ne pas en arriver là ?
L'alcool le rend mélancolique. Il pense au passé. A toutes ces choses qu'il a vécues et qu'il aurait dû saisir. A toutes ces opportunités à côté desquelles il est passé sans s'arrêter.
Il y a tant de choses qu'il aurait pu faire différemment !
Il ne sait même pas par où commencer. Tout jeune déjà, à quinze ans, il aurait pu choisir de ne pas continuer ses études, se lancer dans un métier difficile, peu importe lequel, qui l'aurait rendu heureux et lui aurait fait connaître le bonheur des choses simples.
S'il avait été agriculteur... Ou paysagiste... Le contact de la terre sur ses mains, la valeur de la vie, la création. Ses gestes auraient eu un sens, une explication simple et véritable.
Mais a-t-il vraiment eu le choix ?
Il a continué ses études. Non parce qu'il était doué, à vrai dire, il était plutôt médiocre, mais parce que, dans sa famille, dans son entourage, c'était la norme. Personne n'arrêtait l'école à quinze ans. Inconcevable. Il n'y a même pas pensé.
Il aurait pu, au cours de ses années de jeune lycéen, découvrir une passion, une activité dans laquelle il excelle et pour laquelle il décide de consacrer ses jours et ses nuits. Peinture, football, musique, peu importe. Une passion aurait suffit.
Elle l'aurait porté, lui aurait révélé les beautés de la vie. Il aurait, comme ces quelques élus qu'il rencontre parfois au cours de soirées caritatives, pu connaître la sensation d'avoir les yeux exorbités, les narines frémissantes à la simple évocation de son domaine de prédilection. Il se serait senti vibrer, tout comme eux.
Du moins il l'imagine.
En vérité, il n'en sait rien.
Il s'est contenté de traverser ses années d'études avec sa bande de copains, écumant les bars et les boîtes de nuit, tentant désespérément de ramasser une fille au passage, généralement trop ivre pour savoir ce qu'elle faisait et où elle allait et qui lui laissait une odeur amère de bière et de regrets entre les draps le lendemain matin.
Après le lycée, il s'est inscrit en économie. Il a hésité avec le droit mais cette branche lui a semblé moins juteuse. Il aurait pu cependant se lancer à l'assaut des mathématiques ou de l'histoire de l'art. Mais dans quel but ? Il n'y connaissait rien et n'était même pas doué scolairement parlant. Il lui fallait quelque chose de sûr et de rentable. Quelque chose qui lui permette de s'amuser et de profiter de sa jeunesse.
Il a choisi l'économie. Branche en plein essor. Tout était possible.
Il n'avait pas une véritable passion pour les chiffres. Comme à l'école, il se savait obligé de passer par là. D'apprendre et de retenir de son mieux pour passer entre les mailles du filet.
Il a fait cela toute sa vie jusqu'à présent.
Il aurait pu tout plaquer, abandonner cette vie déjà rébarbative pour partir à l'assaut de nouveaux paysages, de nouvelles contrées. Faire le tour du monde, découvrir la terre.
Mais il est quelqu'un de raisonnable. Et puis, pour financer pareil projet, il faut travailler. Il n'en avait pas le courage.
Il a terminé ses études.
Comme l'avait prévu son père, il est entré dans la banque familiale.
La famille n'a aucune importance. Si son père n'avait pas eu la banque, il serait entré chez un concurrent. Il y aurait fait sa place. Plus difficilement, certes, car il n'aurait pas bénéficié de népotisme, mais il y serait arrivé tant bien que mal.
Au même stade qu'aujourd'hui.
Il travaille dans la finance. Connaît les cours de la bourse sur le bout des doigts. Est capable de prédire le moindre mouvement financier sur l'échelle de la planète.
Il voit passer des millions chaque jour. Il peut même les toucher.
Mais cela ne le rend pas heureux pour autant.
Il s'est marié. Avec une jolie femme. Pas belle mais jolie. Juste ce qu'il fallait pour qu'elle ne devienne pas une nymphomane courtisée par tous ses collègues et amis.
Ils ont eu des enfants. Deux. Un garçon et une fille.
Prévisible. Terriblement prévisible.
Pourtant, il les aime bien. Il ne les regrette pas. Sa femme non plus d'ailleurs.
Vraiment, il ne comprend pas à quel moment il aurait pu agir différemment.
Toute sa vie est tellement prévisible.
Il sait qu'à chaque fois, il a choisi le bon chemin, fait les bons choix.
Mais aujourd'hui, devant son verre de vin, il s'ennuie.
Il s'ennuie prodigieusement.
Un goût de raté, de perte irrémédiable lui reste en travers de la gorge.
Une vie fichue par sa prévisibilité. Une vie morne dans laquelle il se vautre.
Il voudrait tout changer. Tout envoyer balader.
Il termine son verre, paie l'adition. Se reprend.
Il ne va pas céder à la crise de la quarantaine. Son parcours est sans faute. Il le restera.
09:50 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : vie, famille, choix, profession, changement, crise de la quarantaine, décision, études, travail, réussite
05.05.2011
Fatigue
Elle regarde le verre posé devant elle, sur la table.
Elle y a à peine trempé ses lèvres. Râpeux, Amère.
Elle n'aime pas boire. Mais elle s'y efforce. Pour passer le temps, pour se donner une contenance, pour faire taire le bourdonnement incessant dans sa tête.
Elle ne s'enivre jamais. A vrai dire, elle déteste l'alcool et ses effets. Mais elle en a besoin. C'est un médicament peu cher, bien moins en tout cas que les antidépresseurs qu'a voulu lui prescrire, un jour, un médecin plein de bonne volonté. Elle a jeté l'ordonnance dans la corbeille à papier. Elle ne dépend de personne. Encore moins de petites pastilles blanches.
Elle ne peut s'empêcher de poser les yeux sur la pièce dans laquelle elle se trouve. Une légère couche de poussière macule les meubles Ikea bon marché. La bibliothèque déborde d'ouvrages qu'elle n'a jamais ouverts. Des vêtements sont jetés en boule, dans un coin, sans raison apparente. Ils sont là depuis plusieurs jours et elle n'a pas encore trouvé le courage de les ramasser.
Cet appartement lui donne la nausée. Sa saleté, son étroitesse, son agencement. Elle n'en peut plus. Elle déteste le désordre, voudrait qu'il brille comme un sou neuf, que chaque chose soit à sa place. Mais elle n'aime pas le ménage et se sent si fatiguée...
Elle est toujours fatiguée. Vidée. Pourtant, elle ne manque pas de vitamines. Elle a même effectué un contrôle de routine précédemment. Les résultats étaient bons. Elle est resplendissante de santé.
Pourtant, elle se sent faible. Sans force, sans vie.
Son travail ne la fatigue pas, elle se contente de taper quelques lettres à la machine et de classer du courrier. Une routine qu'elle croit avoir aimée, autrefois.
Mais aujourd'hui, elle ne sait plus. Elle ne sait plus rien. Elle s'ennuie et voudrait pouvoir tout changer, tout envoyer valser. Mais elle n'en a pas la force. Elle reste clouée sur sa chaise, amorphe.
Chaque action requiert de sa part une volonté insurmontable. Inutile d'essayer. Elle sait déjà qu'elle n'y arrivera pas.
Elle a trente-trois ans. Elle n'a pas connu de crise de la trentaine. Lorsque ses amies se sont mariées et ont commencé à avoir leurs premiers enfants, elle ne les a pas enviées. Elle savait qu'elle avait le temps. Elle n'était pas pressée.
Elle n'avait pas envie de faire partie de ces femmes-clichés, toujours à la recherche d'une situation et, accessoirement, du grand amour.
Elle se débrouille toute seule. Elle est indépendante et l'a toujours voulu. C'est sa fierté, son cheval de bataille.
Elle tente de faire le point. Trouver l'endroit où se situe le nœud du problème.
Son travail lui plait. Elle a de nombreux amis qui, tous, l'apprécient. Elle ne les envie pas, ils ont une vie différente de la sienne à laquelle elle ne voudrait adhérer sous aucun problème. Elle est en bonne santé, elle se rend même dans un centre de fitness plusieurs fois par semaine. On la dit belle, attirante. Elle a parfois des relations, sans que cela ne devienne pathétique ou ennuyeux.
Elle estime bénéficier d'une vie équilibrée. Elle possède tous les ingrédients pour être heureuse. De plus, elle ne dépend de personne. Elle s'est construite toute seule, sans aide.
Elle ne comprend pas ce qui ne va pas. Elle se sent fatiguée...
Si fatiguée...
Elle regarde son verre de vin. Elle pourrait le jeter par la fenêtre ou le briser sur le sol, l'avaler d'un trait, le siroter lentement, à petites gorgées. Tant de possibilités !
Pourtant, elle n'en choisit aucune. Elle continue de fixer le récipient et son contenu, devant elle.
Les heures passent, les minutes s'écoulent.
La nuit tombe, il sera bientôt l'heure d'aller se coucher. Elle y pensera un autre jour, rangera une autre fois. Elle a le temps, elle n'a aucune obligation. Elle ne dépend de personne.
10:02 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : fatigue, déprime, dépression, solitude, fierté, trentaine, réussite, vie
06.04.2011
Réussir
Une carrière avant tout. Réussir. Gagner. Être le meilleur. C'est ce que nous voulons tous.
Chacun rêve d'être sacré champion sportif, star de cinéma, meilleur chirurgien, meilleur cuisinier, meilleur journaliste, artiste peintre reconnu, bref, d'être révéré et adulé de tous, quel que soit le domaine choisi.
J'ai toujours visé l'excellence. Travaillé jusqu'à des heures impossibles afin de rendre le meilleur mémoire, le meilleur papier. Je voulais qu'on me distingue. En faisant plus et mieux que les autres.
J'ai réussi.
Je suis là où je voulais parvenir, professionnellement parlant. J’ai toujours affronté les obstacles, combattu les mauvais coups et continué à avancer pour atteindre l’excellence.
J’ai réussi.
Pourtant, un vide immense me taraude. Et la vie dans tout cela?
J’en viens parfois à envier les femmes que je croise dans la rue, un enfant dans la main, un sac migros dans l'autre, que l'on retrouve parfois attablées devant un café, parlant scarlatine, petits bobos et recettes de cuisine. J’en viens à envier ces bénéficiaires de l’assurance invalidité, assis le lundi matin à la table d’un bistrot, fumant cigarette sur cigarette en lisant le journal, ces préposés au guichet qui, à 17 heures tapantes, ferment boutique et s’en vont regarder les séries télévisées de fin d’après-midi. Si j’étais à leur place, je dégusterais chaque instant, profiterais de ma liberté en la savourant lentement, avec délice.
Mais moi, j’ai réussi.
Autrefois, je pensais que la vie de ces gens était morne, détestable. Qu’ils étaient l'exemple typique de ce que je ne voulais pas devenir: la maison en banlieue, le chien et la voiture, quelques enfants et des copines à qui téléphoner pour aller boire un café. Il s'agissait pour moi d'un avilissement total, d'un manque d'ambition flagrant.
Pour moi, les femmes au foyer représentaient le cliché parfait de tout ce que j’abhorrais : une vie morne, routinière, un manque d’intelligence, une sorte de train-train quotidien qui finit par détruire de l’intérieur et condamner la personne qui cède à ce genre de vie à devenir un automate parfaitement huilé qui fait absolument tout ce qu’on attend de lui mais qui ne sait plus ce que sont ses propres désirs parce qu’il les a étouffés depuis longtemps.
Je voulais réussir.
Mais ne serait-ce pas moi qui, contrairement à elles, serait en train de passer à côté de ma vie, à côté de la vraie vie ? Certes ces gens, ces femmes au foyer, ces préposés au guichet et même ces rentiers n’obtiennent aucune reconnaissance de leurs semblables. Personne ne cite leur nom dans le journal, personne ne parle d’eux en tant que sommité ou génie. Ils ne laisseront rien à l’humanité, aucune œuvre à la postérité.
Moi, j’ai réussi.
Et alors ? L’important n’est-il pas d’être heureux ? De trouver ce qui nous correspond dans la vie ? Ce dont nous avons envie afin de pouvoir affronter l’adversité sans être pris de tremblements et d’angoisse. Il me semble que l’on peut estimer une vie réussie lorsque l’on est entouré de gens qui nous aiment, que l’on s’amuse et que l’on est heureux. Bien sûr, ces mots sont de parfaits clichés mais, entre la femme au foyer heureuse qui deviendra un jour grand-mère et qui racontera tous ses souvenirs de jeunesse, le sourire aux lèvres, à ses petits enfants ébahis autour d’elle et l’avocate renommée pour les nombreux procès qui l’auront rendue célèbre qui mourra d’un cancer seule dans son lit à cinquante ans je choisis la femme au foyer.
Serais-je donc en train de me fourvoyer ?
Qu’est-ce que la réussite ?
17:31 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : réussir, réussite, carrière, profession, bonheur



