27.04.2012
Homéopathie
Elle ne sait pas très bien quand cela a commencé.
Elle n'a pas de date précise. De catastrophe. De césure.
Aucun événement marquant. Aucun traumatisme.
Sa vie reste la même. A peu de choses près.
D'infimes modifications.
Ridicules petits changements qui se sont mis en place. Insidieusement. Perfidement.
Elle ne les a pas vus venir. Trop faibles, trop minimes.
Sur le moment, elle avait d'autres préoccupations.
Et puis, c'était tellement faible.
Elle se souvient bien d'avoir remarqué un jour qu'elle avait oublié de se maquiller. Elle a haussé les épaules, souri et estimé qu'elle gagnait ainsi quelques minutes le matin. Le mascara a séché. Un jour, elle l'a jeté.
Elle a refusé une invitation. Parce qu'elle était fatiguée. Et qu'il ne s'agissait pas vraiment d'une amie. Un pot de colle égocentrique agaçant. Elle s'est permis de refuser. Une fois. Deux. De temps en temps.
Elle a cessé de cuisiner. Après tout, elle était seule. Pourquoi se fouler ? Il existe un traiteur chinois, à quelques pâtés de maison. Du pain et du jambon au supermarché. Et des pizzas surgelées. Elle gagnait ainsi un peu d'espace. Du temps pour elle. Pour lire, pour se reposer, pour regarder la télévision.
Elle a découvert ces activités solitaires. Les films du dimanche soir, le téléjournal. Elle ne s'y était jamais intéressée auparavant. Petit à petit, elle y a pris plaisir. D'abord de temps en temps, de manière sporadique, lorsque son esprit était engourdi et ses muscles fatigués. Un verre de vin sur la table basse, quelques bêtises télévisées avant d'aller se mettre au lit.
Elle ne se souvient pas du moment où ce petit plaisir est devenu une obligation. Un rituel quotidien. Soirée télévisée, de 19h à 23h. Avant de sombrer. Abrutissement télévisuel. Engloutissement d'un plat fade réchauffé au micro onde. Ses armoires en sont pleines.
Elle a découvert le bonheur de rester chez elle lorsqu'une grippe la clouait au lit. Tisanes, repos avant de retourner fraîche et guérie à l'attaque de la vie. Elle a passé la journée à éplucher des magasines, à regarder des feuilletons sans âge. Et puis, il a fallut guérir et retourner à son emploi. Six mois plus tard, un léger rhume a fait son apparition. Elle l'a officiellement transformé en gastro-entérite. Qui s'est prolongée. Deux, trois, quatre jours.
Elle a découvert le plaisir d'être légèrement malade pendant que les autres sont au travail. Rester à la maison. Derrière les vitres baignées de pluie, au chaud, à l'abri. Sa santé s'est fragilisée. Elle est restée couchée. De temps en temps, plusieurs fois, régulièrement. Elle y a pris goût.
Elle a cessé d'accompagner ses amis en boîte de nuit. Elle n'avait jamais aimé cela. Le bruit, les paillettes, le monde. Ce n'était pas fait pour elle. Mais elle se forçait. Un jour, elle a refusé. Manque d'envie, de temps, un dossier à terminer pour lundi. Elle a aimé s'affirmer. Afficher ses envies, refuser ce qui ne lui plaisait pas. Elle s'est pourtant efforcée d'y retourner la semaine suivante. Et celle d'après. Puis, elle a à nouveau refusé. Une fois. De temps en temps. Puis régulièrement. Tout le temps. De toute façon, il n'y a que des gamines de dix-huit ans. Elle n'a plus l'âge. Il faut passer à autre chose.
Petit à petit, les autres ont cessé de l'appeler. Elle ne sait pas quand exactement. Cela ne s'est pas fait en un seul jour. Les téléphones se sont espacés. Les sms aussi. Elle a cru à une réaction face à son absence de maquillage. Les autres sont si futiles. Elle a haussé les épaules et le son de la télévision.
Elle jette un regard autour d'elle. Sur le sol, un amas d'objets indistincts. Des vêtements sales, de la vaisselle. Des papiers. Elle n'a pas le courage de ranger. Pas aujourd'hui. Ni demain. Elle est si fatiguée. Tout cela s'est entassé. Insidieusement. Comme le reste.
Sa main repose le paquet sur la table. Panadol 500mg. Le paquet aurait suffit.
Mais elle ne peut pas. Elle n'a pas l'habitude. Sa vie n'est pas violente. Tout s'est produit si doucement. En douceur. Petit à petit.
Elle n'a pas la force d'y mettre un terme. Porte de sortie ou ménage. Trop radical. Ce n'est pas dans sa nature.
Elle relâche son dos, s'appuie au fond du canapé. Allume la télévision. Comme hier, comme demain, comme les jours qui vont suivre. Jusqu'à effacer l'image d'avant. Avant. Pourtant, rien n'a vraiment changé.
02:11 Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : dépression, déprime, temps, routine, suicide, mort, vie, solitude
26.01.2012
La douce solitude des matins silencieux
Bernard se lève. Comme chaque matin, il descend les escaliers sur la pointe des pieds avant d'ouvrir la porte de la cuisine avec précaution.
Il referme la lourde porte derrière lui et allume la radio. Un réveil matinal, comme tant d'autres avant celui-ci. Rituel, rassurant.
Deux tranches de pain, un expresso. La vieille machine qui ronronne, le journal de la veille négligemment abandonné sur la table.
Bernard connait ces objets. La vieille nappe usée, les assiettes, la corbeille de fruit, là bas, près de la fenêtre, dans laquelle pourrissent quelques pommes abandonnées.
Il ne les voit même plus. Tout ceci fait partie de son quotidien, de son domicile, de sa vie. Ses yeux sont usés par l'habitude, les couleurs, les formes. Il y a belle lurette qu'il a oublié que la porte du four est particulière et que l'interrupteur pour la lumière constitue une touche d'originalité dans une maison aussi banale.
Pourtant, ce matin, Bernard aurait pu descendre les escaliers en chantant. Il aurait pu laisser la porte de la cuisine ouverte tout en poussant le volume de la radio au maximum. Il n'aurait réveillé personne.
Car la maison est vide. Ce matin. Et les autres matins aussi.
Depuis hier, depuis une semaine, depuis des mois.
Mais Bernard se raccroche aux habitudes. Chaque geste, chaque détail compte. Rien ne doit changer, rien ne doit être modifié.
Il continue à marcher sur la pointe des pieds, précautionneusement. Pour ne pas les réveiller. Au cas où ils seraient là, au cas où rien n'aurait changé.
S'il laisse tout en place, s'il se comporte exactement comme autrefois, tout redeviendra comme avant. Il s'y accroche, désespérément.
Bernard n'a pas voulu ce changement. Il aimait ces habitudes, ces matins glacés et solitaires, les retours joyeux et bruyants. Ce quotidien délicieusement prévisible, ces petites habitudes qui procuraient en lui un doux frémissement.
Mais Josiane en a décidé autrement. Un soir, lorsque Bernard est rentré du travail, qu'il a poussé la porte à sept heures tapantes, elle n'était pas assise à la table de la cuisine en train de réfléchir à une recette ou grignotant des fruits séchés. Josiane l'attendait, bras croisés, droite, fière, sérieuse.
Bernard l'a écoutée. Silencieusement, ahuri.
Il a tenté de la dissuader. Lui a promis monts et merveilles, lui a offert tout ce qu'elle désirait.
Mais elle a emporté la grosse valise et est partie.
Pour l'Italie, la Grèce et puis l'Espagne. Elle avait besoin de voir le sable et la mer, de laisser les rayons du soleil lécher son corps. Un joyeux programme en compagnie d'un dénommé Carlo.
Dont Bernard n'avait jamais entendu parler. Carlo...
Bernard a été choqué. Ce soir là, il n'a rien avalé et n'a pu fermer l'œil de la nuit.
Mais le lendemain matin, il a repris ses habitudes, offrant à chaque geste toute l'énergie de son désespoir.
Un mois plus tard, Charles est venu lui dire qu'il s'en allait. Lui aussi. Il n'avait pas envie de rester seul dans cette grande maison. Seul avec son père. Sans sa mère.
Il a pris un appartement en ville.
Bernard ne lui en veut pas. C'est normal, c'est le cours des choses. Mais il espère. Charles reviendra. Dans quelques temps. Lorsqu'il sera à cours d'argent, que ses livres et ses jeux vidéo lui manqueront.
En attendant, Bernard se raccroche au ronronnement de la machine à café et aux couleurs passées de la nappe usée.
Josiane reviendra. D'ici quelques mois, lorsqu'elle sera lassée de ce Carlo, qu'elle aura profité des plages ensoleillées et qu'elle ne saura plus où aller.
Elle rentrera à la maison. Auprès de ses habitudes, auprès de Bernard.
Et Bernard l'attendra.
Sans faiblesse. Bernard aime ses habitudes. La présence de Josiane est indispensable.
Bernard n'est pas lâche. Bernard a autant besoin de Josiane que de la douce solitude des matins silencieux.
20:50 Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : solitude, matin, divorce, séparation, tromperie, routine, habitudes, rituel, lâche, faiblesse
04.01.2012
Le prix de la liberté
John se sent cerné.
Aucune issue. Aucun abri.
Il est entouré de toutes parts, acculé.
Ses yeux vont et viennent autour de lui. Il tente d'apercevoir les visages, de les repérer. Tous. Ne pas en manquer un seul.
Mais la rue est pleine de monde. Des gens qui déambulent, sacs dans les mains, qui parlent, qui rient, qui se dépêchent.
L'un d'entre eux pourrait le reconnaître.
John doit faire attention. Rester discret.
Surtout ne pas montrer qu'il est là, ici, au beau milieu de la rue.
Se terrer derrière les passants, remonter le col de sa veste, enfoncer son bonnet sur ses yeux.
Mais pas trop. Afin de ne pas verser sur la pente louche du camouflage. Qui attire automatiquement l'attention.
La nervosité est à son comble.
John sent ses jambes se dérober. Il déteste ce qu'il est en train de faire.
Trop de stress, trop d'angoisse, trop de nervosité.
Alors qu'il pourrait être assis, tranquillement, à l'abri, sans arrière-pensée, à sa place.
Mais John a décidé de prendre des risques. Pour son bien-être, pour son équilibre. Et surtout parce qu'il en avait envie.
John a bisé la monotonie. Enfin. Pour la première fois de sa vie, après dix ans passés dans ces locaux, à se demander s'il allait oser, il l'a fait.
Ce matin, John a appelé la secrétaire. Il a pris une voix enrouée. Annoncé qu'il était malade, qu'il devrait rester au fond de son lit. Un jour ou deux. Peut-être même trois.
Puis il a raccroché. Extrêmement fier. Un sentiment de puissance lui a fait relever la tête, soulever les épaules.
Le petit employé modèle devenu un super héro.
Un sentiment qui s'est vite résorbé. Rapidement, John s'est ennuyé. Allumer la télévision dès le matin ? Pour quoi faire ? Lire un livre ? Il n'en avait pas envie.
Il a avait besoin de liberté. Rêver, se promener, flâner.
Alors John a décidé d'aller en ville.
Fureter entre les boutiques, observer les passants.
Mais sitôt arrivé, l'angoisse est apparue.
Et si ses collègues se rendaient en ville pour déjeuner ? Et s'il croisait la secrétaire du bureau d'à côté qui ne travaille qu'à mi-temps ? Et si...
John a pris peur. Peur qu'on le reconnaisse, peur qu'on l'accuse de ne pas être à sa place, au bureau ou fiévreux au fond de son lit.
Une journée de liberté qui peut lui valoir la perte de son emploi. Le chômage. La misère.
John est paralysé. Il voudrait se terrer.
Dans une cave, sombre, invisible. Ne plus ressortir. Jusqu'à la disparition de sa maladie factice.
Il n'ose pas même reprendre le bus en direction de chez lui. Et si le chauffeur le reconnaissait ? Et si quelqu'un parlait ? Le voyait ? L'apercevait au loin ?
John s'en veut terriblement. Il aurait dû aller travailler. Respecter la routine, l'habitude.
Cette prise de risque se révèle beaucoup trop dangereuse. Insupportable. Détestable.
Et s'il tombait malade pour de vrai ? La semaine prochaine ? Il ne pourrait plus se faire porter pâle. Serait obligé d'aller travailler fiévreux, la goutte au nez.
Non, définitivement, John ne recommencera plus.
Cette journée lui a servi de leçon.
La liberté n'est pas faite pour lui.
20:14 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : liberté, travail, routine, obligation, maladie, congé, emploi, rêver, flâner, traqué
09.12.2011
Trahison et côtes de porc
C'est fini. Tout est fini.
Des semaines, des mois, des années jetées à la trappe. En quelques mots. En quelques secondes.
Un coup de gomme sur une vie entière, des rêves, une réalité.
Laure est choquée. Son cerveau erre dans des sphères dont elle ne soupçonnait pas l'existence. Ses mains se promènent sur les meubles, les rampes d'escaliers, les murs. Elle ne sent rien. Ses doigts sont lourds, engourdis.
Elle vit sur un nuage épais. Entourée de brouillard et d'obscurité. Elle ne distingue rien, elle ne sait pas où poser ses pieds.
Laure se remémore la journée d'hier. Elle s'est levée, rendue à la salle de bain. Puis, elle a allumé la machine à café.
Des gestes simples, habituels, rassurants. Ils ont bu leur café, ensemble, comme toujours, comme chaque matin.
Puis, ils se sont rendus au travail. Une journée classique, comme des centaines d'autres avant celle-ci, des journées qui se ressemblent et qui rassurent, sécurisent, apportent douceur et sérénité.
Mais le soir, lorsque Laure est rentrée du travail, tout a basculé.
Au début, elle n'a rien remarqué. Elle a posé les courses sur la table de la cuisine et a entrepris de les ranger, tout en récitant à Nicolas le menu du dîner. Purée, côtes de porc et petits pois.
Nicolas n'a pas entendu. Ou pas écouté. Mais Laure ne s'en est pas formalisée.
C'était normal. Il arrive parfois à Nicolas de penser à autre chose. Son travail, ses amis. De temps à autre, il envoie des sms, joue avec son Smartphone ou regarde la télévision. Laure a l'habitude. Elle ne s'en formalise pas. Ils se connaissent tellement bien !
Entre eux existe une grande liberté. Elle ne lui a jamais interdit de voir ses amis. Ou de traiter sa mère de vieille harpie. Ils se disent tout, sont honnêtes l'un envers l'autre.
Laure passe la main dans ses cheveux. Elle refuse de retracer mentalement cette soirée. Elle voudrait l'effacer. L'oublier. Comme on a pu effacer sa vie. D'un trait. Simplement.
Mais elle ne sait pas comment faire. Dans sa tête, les mots résonnent. Des mots violents.
Ils se heurtent contre les parois de son crâne, s'enfoncent dans son estomac. Pliée en deux, elle tente d'oublier la douleur. Elle voudrait pouvoir lire, s'enfoncer dans une autre vie.
Ce matin, Nicolas lui a téléphoné. Il lui a demandé comment elle se sentait.
Elle lui a répondu qu'elle allait bien. Qu'elle avait versé quelques larmes et qu'elle se sentait mieux maintenant. Qu'elle devait le laisser pour terminer le repassage avant de partir au travail. Qu'elle allait être en retard.
Elle se serait giflée. Insensibilité. Contrôle. Normalité.
Au fond d'elle, les mots s'entrechoquaient, se menaçaient, se disputaient. Elle aurait voulu les lui lancer au visage, lui écraser son mépris et sa douleur, son incompréhension. Mais elle n'en a pas été capable. Elle n'a su lui montrer que ce qu'il attendait d'elle, son éternelle nonchalance, ses habitudes et son agenda bien ordonné.
Laure chancelle et s'écroule. Elle ne sait plus vers quoi se tourner, à qui parler. Son réflexe est toujours le même. Elle voudrait appeler Nicolas et lui raconter. Chercher auprès de lui un réconfort. Mais elle sait que c'est désormais interdit.
Elle n'a personne d'autre. Aucun ami. Aucun confident.
Quelques collègues peu désireux d'entendre ses lamentations. Elle n'a jamais été proche de sa famille.
Elle n'a que Nicolas. Lui seul la comprend et la connaît. Son confident, son ami, sa vie.
Mais elle ne peut plus l'appeler.
Tout est terminé, fini, envolé.
Les détails de la soirée se pressent devant les yeux secs de Laure. Elle revoit le canapé, le sac de courses, la casserole dans laquelle elle a versé l'eau bouillante.
Mais elle n'aperçoit pas Nicolas. Elle ne parvient pas à se souvenir de son visage, de sa posture, de son attitude. Elle n'y a pas pris garde. Par habitude, elle l'a à peine regardé. Considéré la situation comme une donnée acquise, une soirée supplémentaire en tête à tête. Le dîner, un peu de télé avant de fermer les yeux. C'est ce qu'ils font tous les soirs. Faisaient. Laure ne sait plus.
Laure se souvient qu'elle tenait dans sa main une côte de porc. Nicolas s'est mis à lui parler. Elle n'a pas écouté. Elle pensait à la viande, à la noix de beure qui fondait dans la poêle.
Puis, elle s'est rendu compte que Nicolas lui racontait quelque chose d'important. Elle s'est forcée à écouter.
Il lui parlait de son travail, des gens qu'il fréquentait. Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui racontait cela avec un air aussi sérieux.
Elle connait ses collègues. Elle les a déjà rencontrés. Plusieurs fois.
Puis il a parlé du week-end d'entreprise. Celui qui a eu lieu l'an passé, à la montagne. Elle s'en souvient. Elle était restée là, seule à la maison, à regarder de vieilles séries télévisées.
Il a hésité quelques instants. Puis il a parlé de quelqu'un dont Laure n'avait jamais entendu parler. Une jeune femme. Qui servait au café du village.
Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui en parlait maintenant. L'avait-il rencontrée en ville par hasard ? Lui proposait-t-il de l'inviter à la maison le week-end prochain ?
Laure écoutait Nicolas avec indulgence. Elle se rendait bien compte qu'il voulait lui demander quelque chose mais qu'il n'osait pas le formuler. Elle a essayé de l'encourager. Lui a posé des questions sur cette femme. Est-elle gentille ? Quels sont les plats qu'elle préfère ?
Nicolas a eu l'air encore plus embarrassé. Il a bafouillé. Mais il n'a pas répondu.
Laure a soupiré. Il semblait vraiment hésitant. Peut-être avait-il simplement passé une mauvaise journée au travail.
Nicolas a continué à lui parlé de cette fille. Comment s'appelle-t-elle ? Laure n'arrive même pas à s'en souvenir. Tania, Thalia ou quelque chose d'approchant.
Et tout à coup, Nicolas lui a dit les mots. Tranchants, nets. Il n'a plus bafouillé, il était sûr de lui, son regard était honnête et droit. Il n'a pas baissé les yeux, il n'a pas pleuré.
Laure a cru à une blague. Elle a voulu rire.
Mais elle en était incapable. Elle ne savait pas quoi dire. Elle a regardé ses pieds. Puis ses mains. Elle tenait encore la côte de porc crue entre ses doigts. Elle a fait remarquer à Nicolas que si elle ne s'activait pas le dîner allait être immangeable.
Il l'a regardée d'un air étrange. Inqualifiable. Un mélange de mépris et de pitié. Un air qu'elle ne veut plus jamais, quoi qu'il arrive, inspirer à qui que ce soit.
Elle a tout de même réussi à trouver les mots pour lui demander. Depuis quand ? Combien de temps ?
Une année. Depuis ce week-end d'entreprise à la montagne.
Une année durant laquelle il est rentré parfois un peu plus tard, durant laquelle le nombre de ses réunions a légèrement augmenté.
Laure n'a rien remarqué. Aucun changement.
Nicolas prétend pourtant qu'il lui a montré des signes. Ne sachant comment aborder le sujet, il a laissé traîner des preuves. Partout. Dans toute la maison. Puis des mots. Des anecdotes.
Laure n'a rien vu, rien entendu.
Nicolas a fait ses valises. Il n'est pas resté dîner.
Laure a débarrassé son assiette de la table et a mangé seule les côtes de porc. Les deux. Pour ne pas laisser de restes dans le frigo. Parce que la viande ne se garde pas très longtemps et qu'elle a prévu autre chose pour demain.
Ensuite, elle est allée se coucher.
Laure se déteste. Elle aimerait pouvoir manifester sa douleur, battre Nicolas jusqu'au sang, se venger, crier, hurler.
Mais elle n'en fait rien. Elle n'est pas comme cela. Les émotions se pressent au fond de son cœur. Elle les ravale. Tranquillement, calmement. Rigueur. Maintien.
Elle effectue le repassage, range quelques objets.
Elle veut que tout soit propre, ordré.
Au cas où Nicolas désire revenir, au cas où cette soirée n'est qu'un mauvais rêve. En attendant. Laure va travailler.
14:04 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : trahison, amant, maîtresse, séparation, couple, incompréhension, côtes de porc, dîner, habitudes, routine
31.10.2011
Les langueurs désespérantes des pâles dimanches après-midi
Il regarde à travers la vitre fermée.
Le béton. Le bitume. La grisaille.
Il ne pleut pas. Il ne fait pas froid.
Mais il ne fait pas beau non plus.
La quiétude, le calme, la médiocrité. Une absence d'extrêmes. Température passable. Temps passable.
Et un dimanche après-midi.
Jour médiocre. Sans folie.
Le temps des déjeuners qui s'éternisent chez les beaux parents. Des tisanes tièdes. Des pâtisseries de la veille légèrement rassies, légèrement vieillies. Mais pas trop. Juste assez pour donner un goût de dimanche. De dimanche qui s'éternise.
Ou de l'attente, désespérée, des heures qui s'égrènent derrière une fenêtre close, l'attente du lundi, du réveil et du renouveau infernal.
Il n'a pas envie d'y aller.
Et se lever. Tôt. Trop tôt.
D'enfiler son manteau, ses chaussures, d'avaler le même petit déjeuner les yeux embués de sommeil, l'estomac encore secoué par les rêves avortés.
Cinq jours entiers, cinq jours immensément longs avant le renouveau du vendredi, l'annonce de l'espérance, de la vie, de la fête, de la joie.
Les soirées entre amis, les dîners, les beuveries, la vie.
Boire jusqu'à plus soif, s'affaler derrière la porte sans pouvoir y entrer la clef, dormir sur le palier en ronchonnant.
Rire de ses exploits, se vanter devant les autres, s'amuser, tournoyer, vivre et vivre encore.
Une vie qui commence le vendredi soir. Et qui s'achève lamentablement aux alentours de midi. Dimanche. Dimanche après-midi.
Il regarde à travers la vitre. Rien n'a changé. Toujours le même béton. Les mêmes arbres, qui émergent de la grisaille. De son crâne douloureux, de ses pensées obscures.
Un dimanche vide. Du temps perdu.
A se lamenter. A pleurer la perte du week-end qui s'en va, lamentablement, à travers les déjeuners trop polis et les regards en coins, à travers les obligations familiales et l'ennui, inexorablement vers son terme, vers le début de la semaine, le lundi fatidique.
Il a toujours détesté les dimanches. Enfant déjà, il regardait à travers la vitre. Il regardait le vent s'engouffrer dans les arbres, la neige tomber, la pluie dégouliner. Il regardait les voisins qui rentraient, les ballons abandonnés, les jeux délaissés.
Il priait pour que le temps s'allonge, pour que le lundi ne revienne pas, pour que la semaine disparaisse.
Mais inexorablement, malgré ses prières, malgré ses suppliques, malgré ses stratagèmes auprès de ses parents pour paraître malade, le lundi revenait, les cahiers et l'école également.
Adolescent, il haïssait les dimanches. Réveillé à quatre heures de l'après-midi, le crâne défoncé par une soirée trop arrosée, il était incapable de répondre aux questions pressantes de ses parents, de jouer son rôle au sein de la famille, de sortir le chien et d'aider à déblayer les feuilles mortes de l'entrée. Le dimanche était pour lui une plaie, un jour maudit, le couloir de l'attente, les quelques minutes de sursis du condamné avant l'exécution de la sentence.
Et aujourd'hui, encore jeune mais déjà vieux, attifé d'une belle famille et d'amis trop pressants, il exècre ce jour maudit. Il voudrait pouvoir l'annuler, le biffer, le brûler. Les dimanches devraient être interdits.
Ils sont synonymes d'ennui, de regrets et de faux airs enjoués devant une belle famille pâlie par ce jour déclinant, aux odeurs de choux et de ragout qui l'accueille invariablement, semaine après semaine, le dimanche après-midi.
Il voudrait tout envoyer promener. Décréter l'interdiction du dimanche après-midi, du sursis avant la reprise du travail. Il voudrait promulguer des journées entières de congé, des interruptions sans fin, des amusements éternels.
Ou biffer simplement cette journée du calendrier, s'amuser le samedi et se réveiller le lendemain au bureau, fringant, fort de sa soirée et de ses rêves non effacés par les couleurs blafardes du dimanche.
Mais il n'est qu'un pion parmi d'autres, un éternel condamné, avalé par la routine des semaines, par la marche du monde et du temps, par les obligations, les amis et les proches.
Il se sait condamné, condamné à revivre, semaine après semaine, année après année, toute sa vie durant, les langueurs désespérantes des pâles dimanches après-midi.
13:16 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : dimanche, ennui, routine, beaux-parents, belle-famille, déjeuner, changement, grandir, enfance, adolescence
06.05.2011
Douce moitié
A 27 ans, Jeanne est consciente qu'elle doit agir.
Sa vie nécessite du changement, du renouveau. Voilà plus de six ans qu'elle a pris sa vitesse de croisière, commençant son activité professionnelle et emménageant dans son premier appartement. Elle y a rencontré des hommes, les a éconduits jusqu'à ce qu'elle tombe sur Alex.
Alex n'est ni grand ni petit, ni beau ni laid. Il n'est pas névrosé, ne possède aucune tare particulière si ce n'est la mauvaise habitude de laisser ses chaussettes sales, par terre, à côté de la corbeille à linge et de manger des tartines assis sur le rebord du lit, faisant ainsi bénéficier sa douce moitié de l'odeur puissante du foie de volaille qu'il affectionne tout particulièrement dès le réveil.
Alex a fait son entrée dans la vie de Jeanne à petits pas. Il ne l'a pas brusquée, il ne s'est pas installé de manière criarde et ne l'a pas obligée à modifier ses habitudes du jour au lendemain. Elle s'est simplement aperçue, un jour, qu'il était là, à côté d'elle, sur le canapé et dans son lit, le soir et les week-ends.
La situation a été officialisée un jour, à l'aide d'un bout de papier scotché à côté du nom de Jeanne, rajoutant celui d'Axel sur la boîte aux lettres et la porte d'entrée.
Jeanne et Alex s'entendent bien. Ils pratiquent des activités sportives communes, visitent de temps en temps quelques musées afin de rester vaguement cultivés, commentent les journaux et aiment voyager. Ils ne se disputent presque pas et, s'ils y ont recours parfois, il ne s'agit que de simples broutilles, réglées en un clin d'œil à l'aide d'un langoureux câlin.
Jeanne sait tout d'Alex. Il fait partie de sa vie, il est même devenu une partie d'elle-même. Lorsqu'elle parle, il est présent dans ses histoires. Lorsqu'elle fait ses courses, elle le retrouve dans les produits qui atterrissent dans le chariot du supermarché. Même lorsqu'elle pense, elle se demande quel sera l'avis d'Alex sur le sujet envisagé.
Pourtant, lorsqu'elle considère Alex, en tant qu'homme, en tant qu'entité distincte d'elle-même, elle n'arrive pas à se le représenter.
Il est elle-même. Il n'est pas quelqu'un d'autre.
Elle se rappelle vaguement les frissons éprouvés autrefois, lors de leurs trop brèves rencontres, l'attente qu'elle subissait impatiemment avant leur prochain rendez-vous. Elle se rappelle le temps passé devant la glace à se maquiller, le choix précis des vêtements en fonction de ses goûts à lui et les délices éprouvés lorsqu'il lui prenait délicatement le menton pour déposer un baiser sucré sur ses lèvres.
Aujourd'hui, lorsqu'ils regardent la télévision, elle porte un vieux t-shirt trop grand et complètement délavé.
Ils s'embrassent négligemment, sans y penser.
Elle ne l'attend pas impatiemment mais l'appelle s'il a du retard. De toute façon, il la prévient toujours, il sait qu'elle n'aime pas attendre.
Jeanne n'a rien à reprocher à Alex. Il n'est pas parfait, certes, mais elle ne l'est pas non plus. Il ne la trompe pas, n'agit pas de manière irraisonnée ou incompréhensible. Il fait exactement ce qu'elle attend de lui et l'aime comme elle l'a toujours voulu.
Jeanne ne peut concevoir la vie sans Alex. Si, à l'occasion d'un voyage professionnel, il s'absente pendant quelques jours, le manque la taraude. Ils s'appellent régulièrement, se parlent. Elle déteste se retrouver seule dans un appartement soudain trop grand pour elle, vide, silencieux.
Axel est une partie d'elle-même qu'elle ne remarque plus lorsqu'il est là mais dont elle sent douloureusement le manque lorsqu'il s'éloigne.
Pourtant, aux côtés d'Axel, elle ne ressent plus les plaisirs de la nouveauté, l'entrain du changement.
Sa vie l'ennuie, terriblement.
La routine s'est installée et, même si leurs activités sont variées, les réactions et les discussions restent les mêmes. Ils se connaissent sur le bout des doigts, le cadre et le décor n'y changent rien. La pièce reste la même.
Jeanne se dit qu'Axel n'est plus un plaisir mais une drogue. En son absence, le manque est terrible. Lorsqu'il est présent, la situation est tout juste normale, banale, inintéressante. Elle a besoin de lui pour exister.
Elle a lu quelque part que les drogues produisent le même phénomène. Petit à petit, l'excitation du début cesse et la dépendance s'installe.
Elle est dépendante d'Axel.
Mais elle ne sait plus si elle aime vraiment sa présence. Elle sait juste qu'elle en a besoin.
Jeanne en a assez de la routine. Elle a vingt-sept ans. Elle se sait encore jeune mais a l'impression que sa vie s'enlise. Qu'elle devient vieille avant l'heure, à force de céder à la routine.
Elle ne vit pas sa jeunesse, ne goûte à aucun plaisir. Les frissons de bonheur ont disparu depuis longtemps. Elle se contente d'exister aux côtés d'Axel.
Jeanne a besoin de changement. Elle sait que si elle n'agit pas maintenant, elle ne le fera pas demain, encore moins dans une semaine ou une année.
Elle rêve de retrouver les sensations de son adolescence, les émotions trop fortes qui étouffent le cœur jusqu'à en pleurer, les fous rires qui durent des nuits entières, les rages incontrôlées. Elle en a assez de vivoter, de passer à travers les jours telle un automate, sans émotion, sans vie.
Elle griffonne quelques phrases sur un petit bout de papier qu'elle abandonne sur la table de la cuisine. Un mot d'adieu à l'adresse d'Alex. Elle vient de mettre fin à six ans de vie commune.
Dans l'escalier, elle ne se retourne pas. Elle quitte l'immeuble sans un regard. Elle ne veut pas céder à la tristesse. Elle ne ressent rien. Pas même un frisson d'excitation.
Dans la rue, elle monte dans un bus sans acheter de ticket. Elle s'assied, laisse tomber son sac à ses pieds.
Elle ne sait ni où aller, ni quoi faire. Une brève vision du sourire d'Alex lui traverse le cerveau. Elle l'imagine trouvant son billet sur la table.
Elle regarde sa montre, descend à l'arrêt suivant et se met à courir, en sens inverse.
Il lui reste à peine cinq minutes pour regagner l'appartement, déposer son sac et déchirer le billet avant qu'Alex ne rentre.
13:16 Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : ennui, sensations, amour, moitié, départ, fuite, routine, adolsecence, sentiments, vie



