09.02.2012

Une vision

 

Perdue dans ses pensées, tentant désespérément de lutter contre le froid mordant, Céline attend le tram.

Enfin, le wagon se profile à l'horizon. Elle s'y engouffre, soulagée.

Courageusement, Céline se fraie un passage au milieu d'un groupe de jeunes gens peu engageants et s'agrippe à la barre métallique.

Les passagers s'agglutinent, le véhicule est plein.

Et soudain, la chose se produit.

Lui.

Là bas, tout au fond.

Céline plisse les yeux.

Se contorsionne pour échapper à la barrière humaine.

C'est lui, elle le reconnaîtrait entre mille.

N'importe où, dans n'importe quelle situation.

Les larmes lui viennent aux yeux.

Céline voudrait se laisser tomber sur le sol. Pleurer de bonheur, de soulagement.

Il est là. Vivant.

A quelques mètres d'elle. Si proche, si accessible.

Céline tend le bras. Pur réflexe. Il est à l'autre bout du wagon. Elle va devoir écraser des pieds, bousculer des mères tenant des enfants en bas âge, affronter les adolescents survoltés mais elle s'en contrefiche.

Elle en est capable. Elle est capable de tout.

Pour lui. Pour l'atteindre.

Elle a attendu ce moment tellement longtemps. L'a espéré, a prié. Et voilà que par une journée glacée, alors qu'elle ne pensait qu'à la liste de courses et aux horaires de la pharmacie où elle voulait s'arrêter pour acheter une boîte d'aspirine, il apparaît.

Elle avait tant attendu ce moment. L'imaginant frapper à sa porte, contrit, désolé.

Céline rêvait également de le rencontrer un jour, par hasard, sur une plage ensoleillée ou assis tranquillement, un livre à la main, au milieu d'un parc verdoyant.

Mais jamais dans un bus bondé et glacé. Alors qu'elle a mal à la tête et la goutte au nez.

Qu'importe.

Enfin, sans prévenir, le rêve de Céline devient réalité.

Lui, celui qu'elle attendait, auquel elle rêvait, nuit après nuit, jour après jour, auquel elle n'a cessé de penser après son départ se trouve ici.

Malgré sa promesse de ne plus jamais revenir.

Malgré la rupture définitive.

Il est là. Si proche, si beau.

Brusquement, il bouge ses épaules. Rejette un sac sur ses épaules.

Céline connaît ce mouvement par cœur. Chacun de ses gestes, ses expressions sont gravées dans son cœur.

Il avance vers la sortie.

Non.

Céline doit l'en empêcher.

L'attraper. Avant qu'il ne s'enfuie à jamais.

Sa chance a sonné. Maintenant. Elle ne se représentera pas.

Céline se rue vers la sortie. Reçoit un coup de canne dans l'estomac, ressent une déchirure contre sa jambe.

Elle ne se retourne pas. Ne s'excuse pas. Elle se jette sur la porte du véhicule, en train de se refermer.

La bloque avec son sac.

Une sirène se fait entendre. Le chauffeur exige des passagers qu'ils s'éloignent des fermetures des portes. Les gens se plaignent, insultent Céline.

Elle n'en a cure. Elle est déjà loin, dehors.

Elle le voit, au loin, son sac nonchalamment posé sur l'épaule.

Elle ne doit pas crier. Non.

Surtout ne pas prononcer son nom. L'atteindre avant qu'il ne parte, avant qu'il ne s'aperçoive de sa présence.

Céline se met à courir.

Sous ses pas, la neige résonne doucement.

Céline jette ses jambes en avant, tenant son sac dans une main, son bonnet qu'elle n'a pas pris le temps d'enfiler dans l'autre.

Une plaque de glace, traitresse, la fait basculer. Céline se retrouve à même le sol, le visage douloureux, les jambes tremblantes.

Elle se relève. Reprend sa course.

Elle ne ressent plus rien. Le sang bat contre ses tempes, les froid mordant l'anesthésie.

Elle doit l'atteindre.

Encore quelques mètres.

Quelques secondes.

Quelques pas.

Le voilà. Il ne s'aperçoit pas de la présence de Céline dans son dos.

Elle pose la main sur son épaule. Son cœur menace d'exploser. Trop d'émotions, trop de sentiments contradictoires.

Il se retourne.

Céline bredouille quelques mots indistincts.

Ce n'est pas lui. Elle s'est trompée.

 

26.01.2012

La douce solitude des matins silencieux

 

Bernard se lève. Comme chaque matin, il descend les escaliers sur la pointe des pieds avant d'ouvrir la porte de la cuisine avec précaution.

Il referme la lourde porte derrière lui et allume la radio. Un réveil matinal, comme tant d'autres avant celui-ci. Rituel, rassurant.

Deux tranches de pain, un expresso. La vieille machine qui ronronne, le journal de la veille négligemment abandonné sur la table.

Bernard connait ces objets. La vieille nappe usée, les assiettes, la corbeille de fruit, là bas, près de la fenêtre, dans laquelle pourrissent quelques pommes abandonnées.

Il ne les voit même plus. Tout ceci fait partie de son quotidien, de son domicile, de sa vie. Ses yeux sont usés par l'habitude, les couleurs, les formes. Il y a belle lurette qu'il a oublié que la porte du four est particulière et que l'interrupteur pour la lumière constitue une touche d'originalité dans une maison aussi banale.

Pourtant, ce matin, Bernard aurait pu descendre les escaliers en chantant. Il aurait pu laisser la porte de la cuisine ouverte tout en poussant le volume de la radio au maximum. Il n'aurait réveillé personne.

Car la maison est vide. Ce matin. Et les autres matins aussi.

Depuis hier, depuis une semaine, depuis des mois.

Mais Bernard se raccroche aux habitudes. Chaque geste, chaque détail compte. Rien ne doit changer, rien ne doit être modifié.

Il continue à marcher sur la pointe des pieds, précautionneusement. Pour ne pas les réveiller. Au cas où ils seraient là, au cas où rien n'aurait changé.

S'il laisse tout en place, s'il se comporte exactement comme autrefois, tout redeviendra comme avant. Il s'y accroche, désespérément.

Bernard n'a pas voulu ce changement. Il aimait ces habitudes, ces matins glacés et solitaires, les retours joyeux et bruyants. Ce quotidien délicieusement prévisible, ces petites habitudes qui procuraient en lui un doux frémissement.

Mais Josiane en a décidé autrement. Un soir, lorsque Bernard est rentré du travail, qu'il a poussé la porte à sept heures tapantes, elle n'était pas assise à la table de la cuisine en train de réfléchir à une recette ou grignotant des fruits séchés. Josiane l'attendait, bras croisés, droite, fière, sérieuse.

Bernard l'a écoutée. Silencieusement, ahuri.

Il a tenté de la dissuader. Lui a promis monts et merveilles, lui a offert tout ce qu'elle désirait.

Mais elle a emporté la grosse valise et est partie.

Pour l'Italie, la Grèce et puis l'Espagne. Elle avait besoin de voir le sable et la mer, de laisser les rayons du soleil lécher son corps. Un joyeux programme en compagnie d'un dénommé Carlo.

Dont Bernard n'avait jamais entendu parler. Carlo...

Bernard a été choqué. Ce soir là, il n'a rien avalé et n'a pu fermer l'œil de la nuit.

Mais le lendemain matin, il a repris ses habitudes, offrant à chaque geste toute l'énergie de son désespoir.

Un mois plus tard, Charles est venu lui dire qu'il s'en allait. Lui aussi. Il n'avait pas envie de rester seul dans cette grande maison. Seul avec son père. Sans sa mère.

Il a pris un appartement en ville.

Bernard ne lui en veut pas. C'est normal, c'est le cours des choses. Mais il espère. Charles reviendra. Dans quelques temps. Lorsqu'il sera à cours d'argent, que ses livres et ses jeux vidéo lui manqueront.

En attendant, Bernard se raccroche au ronronnement de la machine à café et aux couleurs passées de la nappe usée.

Josiane reviendra. D'ici quelques mois, lorsqu'elle sera lassée de ce Carlo, qu'elle aura profité des plages ensoleillées et qu'elle ne saura plus où aller.

Elle rentrera à la maison. Auprès de ses habitudes, auprès de Bernard.

Et Bernard l'attendra.

Sans faiblesse. Bernard aime ses habitudes. La présence de Josiane est indispensable.

Bernard n'est pas lâche. Bernard a autant besoin de Josiane que de la douce solitude des matins silencieux.

 

09.12.2011

Trahison et côtes de porc

 

C'est fini. Tout est fini.

Des semaines, des mois, des années jetées à la trappe. En quelques mots. En quelques secondes.

Un coup de gomme sur une vie entière, des rêves, une réalité.

Laure est choquée. Son cerveau erre dans des sphères dont elle ne soupçonnait pas l'existence. Ses mains se promènent sur les meubles, les rampes d'escaliers, les murs. Elle ne sent rien. Ses doigts sont lourds, engourdis.

Elle vit sur un nuage épais. Entourée de brouillard et d'obscurité. Elle ne distingue rien, elle ne sait pas où poser ses pieds.

Laure se remémore la journée d'hier. Elle s'est levée, rendue à la salle de bain. Puis, elle a allumé la machine à café.

Des gestes simples, habituels, rassurants. Ils ont bu leur café, ensemble, comme toujours, comme chaque matin.

Puis, ils se sont rendus au travail. Une journée classique, comme des centaines d'autres avant celle-ci, des journées qui se ressemblent et qui rassurent, sécurisent, apportent douceur et sérénité.

Mais le soir, lorsque Laure est rentrée du travail, tout a basculé.

Au début, elle n'a rien remarqué. Elle a posé les courses sur la table de la cuisine et a entrepris de les ranger, tout en récitant à Nicolas le menu du dîner. Purée, côtes de porc et petits pois.

Nicolas n'a pas entendu. Ou pas écouté. Mais Laure ne s'en est pas formalisée.

C'était normal. Il arrive parfois à Nicolas de penser à autre chose. Son travail, ses amis. De temps à autre, il envoie des sms, joue avec son Smartphone ou regarde la télévision. Laure a l'habitude. Elle ne s'en formalise pas. Ils se connaissent tellement bien !

Entre eux existe une grande liberté. Elle ne lui a jamais interdit de voir ses amis. Ou de traiter sa mère de vieille harpie. Ils se disent tout, sont honnêtes l'un envers l'autre.

Laure passe la main dans ses cheveux. Elle refuse de retracer mentalement cette soirée. Elle voudrait l'effacer. L'oublier. Comme on a pu effacer sa vie. D'un trait. Simplement.

Mais elle ne sait pas comment faire. Dans sa tête, les mots résonnent. Des mots violents.

Ils se heurtent contre les parois de son crâne, s'enfoncent dans son estomac. Pliée en deux, elle tente d'oublier la douleur. Elle voudrait pouvoir lire, s'enfoncer dans une autre vie.

Ce matin, Nicolas lui a téléphoné. Il lui a demandé comment elle se sentait.

Elle lui a répondu qu'elle allait bien. Qu'elle avait versé quelques larmes et qu'elle se sentait mieux maintenant. Qu'elle devait le laisser pour terminer le repassage avant de partir au travail. Qu'elle allait être en retard.

Elle se serait giflée. Insensibilité. Contrôle. Normalité.

Au fond d'elle, les mots s'entrechoquaient, se menaçaient, se disputaient. Elle aurait voulu les lui lancer au visage, lui écraser son mépris et sa douleur, son incompréhension. Mais elle n'en a pas été capable. Elle n'a su lui montrer que ce qu'il attendait d'elle, son éternelle nonchalance, ses habitudes et son agenda bien ordonné.

Laure chancelle et s'écroule. Elle ne sait plus vers quoi se tourner, à qui parler. Son réflexe est toujours le même. Elle voudrait appeler Nicolas et lui raconter. Chercher auprès de lui un réconfort. Mais elle sait que c'est désormais interdit.

Elle n'a personne d'autre. Aucun ami. Aucun confident.

Quelques collègues peu désireux d'entendre ses lamentations. Elle n'a jamais été proche de sa famille.

Elle n'a que Nicolas. Lui seul la comprend et la connaît. Son confident, son ami, sa vie.

Mais elle ne peut plus l'appeler.

Tout est terminé, fini, envolé.

Les détails de la soirée se pressent devant les yeux secs de Laure. Elle revoit le canapé, le sac de courses, la casserole dans laquelle elle a versé l'eau bouillante.

Mais elle n'aperçoit pas Nicolas. Elle ne parvient pas à se souvenir de son visage, de sa posture, de son attitude. Elle n'y a pas pris garde. Par habitude, elle l'a à peine regardé. Considéré la situation comme une donnée acquise, une soirée supplémentaire en tête à tête. Le dîner, un peu de télé avant de fermer les yeux. C'est ce qu'ils font tous les soirs. Faisaient. Laure ne sait plus.

Laure se souvient qu'elle tenait dans sa main une côte de porc. Nicolas s'est mis à lui parler. Elle n'a pas écouté. Elle pensait à la viande, à la noix de beure qui fondait dans la poêle.

Puis, elle s'est rendu compte que Nicolas lui racontait quelque chose d'important. Elle s'est forcée à écouter.

Il lui parlait de son travail, des gens qu'il fréquentait. Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui racontait cela avec un air aussi sérieux.

Elle connait ses collègues. Elle les a déjà rencontrés. Plusieurs fois.

Puis il a parlé du week-end d'entreprise. Celui qui a eu lieu l'an passé, à la montagne. Elle s'en souvient. Elle était restée là, seule à la maison, à regarder de vieilles séries télévisées.

Il a hésité quelques instants. Puis il a parlé de quelqu'un dont Laure n'avait jamais entendu parler. Une jeune femme. Qui servait au café du village.

Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui en parlait maintenant. L'avait-il rencontrée en ville par hasard ? Lui proposait-t-il de l'inviter à la maison le week-end prochain ?

Laure écoutait Nicolas avec indulgence. Elle se rendait bien compte qu'il voulait lui demander quelque chose mais qu'il n'osait pas le formuler. Elle a essayé de l'encourager. Lui a posé des questions sur cette femme. Est-elle gentille ? Quels sont les plats qu'elle préfère ?

Nicolas a eu l'air encore plus embarrassé. Il a bafouillé. Mais il n'a pas répondu.

Laure a soupiré. Il semblait vraiment hésitant. Peut-être avait-il simplement passé une mauvaise journée au travail.

Nicolas a continué à lui parlé de cette fille. Comment s'appelle-t-elle ? Laure n'arrive même pas à s'en souvenir. Tania, Thalia ou quelque chose d'approchant.

Et tout à coup, Nicolas lui a dit les mots. Tranchants, nets. Il n'a plus bafouillé, il était sûr de lui, son regard était honnête et droit. Il n'a pas baissé les yeux, il n'a pas pleuré.

Laure a cru à une blague. Elle a voulu rire.

Mais elle en était incapable. Elle ne savait pas quoi dire. Elle a regardé ses pieds. Puis ses mains. Elle tenait encore la côte de porc crue entre ses doigts. Elle a fait remarquer à Nicolas que si elle ne s'activait pas le dîner allait être immangeable.

Il l'a regardée d'un air étrange. Inqualifiable. Un mélange de mépris et de pitié. Un air qu'elle ne veut plus jamais, quoi qu'il arrive, inspirer à qui que ce soit.

Elle a tout de même réussi à trouver les mots pour lui demander. Depuis quand ? Combien de temps ?

Une année. Depuis ce week-end d'entreprise à la montagne.

Une année durant laquelle il est rentré parfois un peu plus tard, durant laquelle le nombre de ses réunions a légèrement augmenté.

Laure n'a rien remarqué. Aucun changement.

Nicolas prétend pourtant qu'il lui a montré des signes. Ne sachant comment aborder le sujet, il a laissé traîner des preuves. Partout. Dans toute la maison. Puis des mots. Des anecdotes.

Laure n'a rien vu, rien entendu.

Nicolas a fait ses valises. Il n'est pas resté dîner.

Laure a débarrassé son assiette de la table et a mangé seule les côtes de porc. Les deux. Pour ne pas laisser de restes dans le frigo. Parce que la viande ne se garde pas très longtemps et qu'elle a prévu autre chose pour demain.

Ensuite, elle est allée se coucher.

Laure se déteste. Elle aimerait pouvoir manifester sa douleur, battre Nicolas jusqu'au sang, se venger, crier, hurler.

Mais elle n'en fait rien. Elle n'est pas comme cela. Les émotions se pressent au fond de son cœur. Elle les ravale. Tranquillement, calmement. Rigueur. Maintien.

Elle effectue le repassage, range quelques objets.

Elle veut que tout soit propre, ordré.

Au cas où Nicolas désire revenir, au cas où cette soirée n'est qu'un mauvais rêve. En attendant. Laure va travailler.

 

 

 

25.11.2011

Artifice invisible

 

Il la regarde.

Ne la reconnaît pas.

Il a beau plisser les yeux, imaginer, se creuser la tête, il ne la reconnaît pas.

Il a devant lui une inconnue.

Elle l'observe avec insistance. Lui murmure quelques mots.

Qu'il n'entend pas. Qu'il ne comprend pas.

Elle voudrait l'emmener. Marcher au clair de lune, raconter des histoires, déguster des mets raffinés.

Il ne veut pas.

Il marmonne une vague excuse.

Il n'a pas envie. Il ne sait plus. Il est perdu.

Il a devant lui une grande femme. Un peu trop grande.

Belle. Mais une beauté décrépie. A laquelle se mêle un brin de vulgarité. Chewing-gum et traces de mascara. Pantalon trop serré et décolleté évasé.

Imposante. Trop. Elle précise ses envies et entend que l'on s'y tienne. Sans subtilité. Sans légèreté.  De gros sabots dans une salle de bal, des hurlements dans un couvent.

Une femme se tient devant lui.

Qu'il ne connaît pas.

Or, il vit à ses côtés depuis plus de dix ans. A exploré les détails de son corps, entendu toutes les inflexions de sa voix, assisté à ses joies et désillusions.

Il l'a attendue à l'autel, l'a serrée dans ses bras, a essuyé ses larmes, épaulé ses peines et construit une vie entière avec elle.

Mais aujourd'hui, il la regarde et ne la reconnaît pas.

Quelque chose a changé.

Il ne parvient pas à dire de quoi il retourne.

Elle est différente.

Une étrangère. Une inconnue.

Intrigué, impressionné, il n'ose lui adresser la parole.

Il voudrait partir, quitter la pièce et se retrouver seul.

Mais elle est là. Impatiente. En quête d'attention.

Une attention qu'il est incapable de lui prodiguer. Trop d'efforts, trop de mensonges.

Il ne la connaît pas. Il ne veut pas jouer un jeu de dupes.

Il ne sait pas ce qu'il lui arrive.

Elle s'approche. Lui touche la main. Veut l'entraîner.

Mais il recule.

Il ne ressent rien.

Pas de désir, pas d'envie.

Elle attire son corps près du sien. Il la repousse, dégoûté.

Elle s'éloigne, intriguée.

Il voudrait lui demander, réclamer des explications. Comprendre pourquoi elle s'est subitement transformée.

Elle ne comprendrait pas.

Elle n'en a pas conscience.

Elle est là, face à lui. Elle lui parle de sa voix nasillarde, haut perchée.

Ton agaçant. Éreintant.

Il regarde ses ongles. Le vernis. Rouge. Vulgaire. Médiocrité.

Il lui semble bien qu'elle a toujours été ainsi. Que sa voix ne s'est pas modifiée.

Mais elle est différente. Quelque chose a changé.

Il n'arrive pas à savoir.

Ce qui la reliait à lui, ce qui faisait son charme, ce qui créait la magie.

Ce petit artifice a disparu.

Artifice invisible.

Infime.

Microscopique.

Qui, en s'éteignant, a transformé l'être aimé en parfaite inconnue.

La magie de l'amour.

 

 

13.09.2011

Trop, c'est trop

 

Il est fâché.

Vraiment fâché.

Il ne veut plus la voir. Après ce qu'elle lui a fait...

Lui qui a toujours été là pour elle, qui a toujours répondu à ses moindres désirs.

Il suffisait qu'elle l'appelle et il accourait. Il ne pouvait pas se passer d'elle.

S'il fermait les yeux, il pouvait la voir sourire. Il suffisait qu'il se concentre un peu pour entendre son rire clair, cristallin.

Mais maintenant tout est terminé. Il ne la reverra plus.

Trop c'est trop.

Elle lui en a fait voir de toutes les couleurs. Elle l'a mené par le bout du nez.

Elle le connaît tellement bien qu'elle sait où sont les limites, jusque dans quels retranchements elle peut le pousser.

Elle en a toujours usé.

Pas une seule fois elle ne lui a fait la surprise de lui susurrer quelques mots doux. Les gestes tendres, la gentillesse ne font pas partir de son vocabulaire.

Autrefois, il avait été séduit par son côté volontaire, cassant. Elle sait ce qu'elle veut et met tout en œuvre pour l'obtenir.

Il avait été sidéré par sa facilité à sauter les obstacles, à faire fi des ornières qui se dressent sur sa route. Elle est une battante, une gagnante.

Lorsqu'elle a un objectif en tête, rien ne peut l'arrêter. Pas même lui.

Il s'en est rendu compte à ses dépens.

Il a beau lui témoigner tout l'amour dont il est capable, lui offrir tout ce qu'elle désire, elle n'est jamais satisfaite.

Elle lui en demande toujours plus, elle veut toujours mieux.

La perfection est son idéal et jamais elle ne se satisfait d'une juste mesure. Elle haït la médiocrité et le contentement de soi. Elle veut avancer, jusqu'à un idéal qui, toujours, recule pour se faire un peu plus inaccessible.

Il sait qu'il n'est pas à sa hauteur. Que ses ambitions ne sont pas les mêmes.

Il se contente de l'aimer et de la chérir.

Elle le méprise pour sa bassesse, pour ses travers du quotidien dans lesquels il se vautre.

Elle le harcèle pour qu'il gravisse les échelons, avance avec plus d'entrain chaque jour.

Il lui obéit.

Il veut la combler, la satisfaire. Son énergie inépuisable est pour lui une source d'encouragement.

Mais plus maintenant.

Aujourd'hui il ne veut plus de cette existence.

Elle est allée trop loin.

Sa demande était une exigence.

Une exigence de trop.

Un mot trop pointu, trop méchant pour qu'il puisse l'accepter sans en être outré.

Il s'est senti bafoué, trahi dans son honneur, rabaissé à une chose vile et indigne.

Il ne l'a pas accepté.

Cette brimade l'a rendu furieux.

Plus jamais il ne  veut la revoir.

Il a besoin de vacances, de tranquillité.

Se ressourcer. Quitter cette folie des grandeurs et de la réussite.

Elle l'a écœuré, dégoûté, épuisé.

Aujourd'hui, il tourne une page. Il redevient celui qu'il était avant de la connaître, un homme fort, fier de lui et de ses réussites.

Il abandonne à tout jamais le rôle qu'elle l'avait forcé à endosser. Il ne sera plus cet être faible, dénué de qualités tant physiques que morales, cette pauvre chose rampante aux pieds d'une échelle inabordable.

Il ferme les yeux.

Immédiatement, son visage apparaît derrière l'écran de ses paupières closes.

Il se redresse vivement. Il ne doit pas dormir. Il faut qu'il reste éveillé. Il ne veut plus voir son image. Plus jamais.

Il est trop énervé, trop écœuré.

Mais la fatigue se fait sentir.

Il se renverse, le dos contre le fauteuil.

Son corps se laisse bercer par une douce rêverie.

Et soudain, ce rire. Ce rire si léger, si fragile. Ce rire magique qui l'a séduit autrefois.

Il se bouche les oreilles.

Il ne veut plus l'entendre.

Mais elle est là, à l'intérieur de sa tête. Elle lui susurre des mots, des paroles qui s'entrechoquent, sans queue ni tête.

Son rire qui réapparait.

Et son visage qui se superpose aux objets. Partout.

Il a beau poser son regard sur des objets inertes, sa silhouette apparaît à travers les rideaux, sur l'écran noir de la télévision, sur l'assiette restée vide sur la table.

Il n'arrive plus à se concentrer.

Il repense aux derniers jours. Aux dernières semaines.

Il remonte le temps.

Jusqu'à leur rencontre. Les premiers mots, les premiers rendez-vous.

Il n'en peut plus.

Il attrape son téléphone.

Au loin, la sonnerie retentit.

Elle répond.

Dans un souffle, il murmure : « Pardonne-moi, tout est de ma faute. »

 

 

02.08.2011

Photographie

 

D'un geste rageur, elle jette la photographie sur le sol.

La piétine.

Le talon de sa chaussure écrase les contours de la silhouette, efface les composantes du visage. Petit à petit, le nez, les yeux, la bouche disparaissent dans un embrouillamini de coups et de déchirures.

Il n'en reste qu'un bout de papier non identifié. Un souvenir effacé, un morceau oublié. Qui finira ramassé par les éboueurs. Ou qui ira s'échouer dans un caniveau qui l'emportera loin d'ici, au fin fond d'égouts peu ragoutants.

Elle ne veut plus jamais voir cette silhouette, ce visage. Elle voudrait pouvoir l'effacer, à jamais. D'un trait de crayon, d'un coup de talon. Comme elle vient de le faire avec cette pâle copie d'encre et de papier.

Détruire l'original. Le piétiner jusqu'au trépas.

Lui faire endurer  toutes les souffrances de la terre. Lui faire ressentir, de la pointe de son talon, de la force de sa jambe tous les maux qu'elle a vécus, tous les tourments qu'elle a subis.

Lui faire comprendre sa violence, l'essence détestable de son être.

Œil pour œil, dent pour dent. Qu'il souffre comme elle a souffert.

Afin qu'elle puisse l'oublier. Ne plus jamais y penser. Le laisser s'en aller vers un autre destin, sombre et silencieux. Qu'elle puisse, elle aussi, se tourner vers autre chose. Entreprendre sa reconstruction, Vivre une nouvelle vie.

Une nouvelle vie...

Impossible. C'est totalement impossible.

Son cœur est enflé. Il menace d'exploser. Haine, fureur. Elle ne pense qu'à détruire. Se venger. Détruire.

Elle ne peut envisager d'avenir. Elle a trop mal, la douleur est trop forte.

Elle ne pense qu'à tuer. Massacrer.

Elle ne veut même pas l'oublier. Elle ne veut que la vengeance, la haine. Elle ne peut s'en défaire. Il est encore cuisant, inscrit au plus profond de sa chair.

La photographie n'a pas suffit.

La violence des mots est sans effets.

Elle a besoin qu'il trépasse. Qu'il  trébuche et tombe au fond d'un abîme de désespoir.

Elle ne peut supporter qu'il continue sa route, tranquillement, heureux, comme si rien ne s'était passé.

Elle doit l'arrêter, elle doit le piétiner.

La rage qui étouffe son cœur le lui intime. Elle ne peut penser à rien.

Il n'y a que son visage, son affreux visage. Elle veut l'exploser. Le briser. Le brûler.

Souffrance.

Haine.

Violence.

Mais il est hors de portée.

Elle n'ose frapper à sa porte.

Elle connaît son pouvoir. Sa force de persuasion. Elle n'en repartira que plus faible, plus lâche. Le cœur encore plus débordant de haine et de dépit.

D'un geste furieux, elle se retourne une dernière fois vers le résidu de photographie et lui envoie un bon coup de talon, vibrant et calibré. Il fera l'affaire. En attendant meilleure vengeance.

 

 

20.05.2011

Un mur de silence

 

La maman de Grégory est triste.

Son fils refuse de lui parler. Il refuse même de la voir.

Elle aimerait pouvoir le serrer dans ses bras, lui dire combien elle l'aime, que toutes leurs querelles, tous leurs problèmes sont oubliés.

Mais Gregory ne se laisse pas approcher. Il ne l'écoute pas.

Elle se bute à un mur de silence.

Gregory n'est pas un petit garçon. Bien sûr, il n'a pas changé, il est toujours son fils adoré, celui qu'elle a tant désiré et pour lequel elle s'est inquiétée chaque seconde, celui à qui elle a voulu tout donner.

Mais aujourd'hui, Gregory a trente ans.

C'est son anniversaire. Aujourd'hui même.

Et sa maman ne peut pas le voir. Elle ne peut même pas lui parler.

Il ne répond ni aux lettres qu'elle lui adresse, ni aux messages sur sa boîte vocale. Elle en vient même à se demander s'il n'a pas changé de numéro de téléphone sans le lui dire.

Gregory s'est éloigné d'elle. D'abord doucement, puis, petit à petit, l'écart s'est creusé jusqu'à ne plus former qu'un énorme trou béant, infranchissable.

Elle voudrait tant tenir son fils dans ses bras !

Elle ne sait même plus à quoi il ressemble aujourd'hui.

Cinq ans qu'elle ne l'a pas vu. Et encore.

La dernière fois, alors qu'il venait d'avoir vingt-cinq ans, elle l'a rapidement croisé dans le hall d'entrée de la maison. Il venait récupérer quelques meubles qu'il avait laissés dans la demeure familiale.

Il s'était arrangé pour ne voir que son père. Son père avec qui il a toujours entretenu des relations froides et distantes. Alors qu'elle, elle qui l'aime plus que tout au monde, il ne l'avait même pas prévenue.

Mais elle a pu le voir, rapidement, sans même lui parler, avant qu'il ne monte dans sa camionnette et ne s'éloigne de sa vie.

Grégory n'était pas un enfant distant. Au contraire. C'était un petit garçon émerveillé, joyeux, croquant la vie à pleines dents. Il n'était jamais indifférent. S'émerveillait ou hurlait de désespoir. Les détails du monde le touchaient, il voyait tout, entendait tout.

Sa maman ne comprend pas son attitude d'aujourd'hui. Lui si sensible, si fragile, comment ne peut-il pas comprendre la douleur qui étreint le cœur de sa maman ?

Ils étaient si proches, si semblables. Son préféré, son aîné.

Et pourtant, aujourd'hui, il est loin.

Il ne donne plus de nouvelles.

Elle sait qu'il a habité durant quelques temps dans la ville voisine. Longtemps, elle a hésité à aller frapper à sa porte.

Mais elle n'osait pas le déranger. Elle voulait respecter son choix. Et le jour où, enfin, n'en pouvant plus, elle a franchi le pas, il n'était plus là. Il avait déménagé, sans laisser d'adresse.

Aujourd'hui, elle n'est plus vraiment sûre de son domicile. Elle est parvenue à obtenir le nom d'une petite ville, là bas, en Espagne.

Cela lui semble plausible. Il a, tout comme elle, toujours aimé le sud.

Mais quand même. Elle n'en est pas sûre.

Elle voudrait tant le voir. Le serrer dans ses bras. Entendre le son de sa voix.

Son fils. Son fils adoré.

Il a aujourd'hui trente ans. Elle n'arrive pas à le croire. Il a l'âge d'un adulte. L'âge auquel elle a enfin pu l'avoir. Lui pour lequel elle s'est tant battue.

Elle ne comprend pas. Elle voudrait des explications.

Elle accepte la critique, les reproches. Elle est même prête à entendre les insultes. Elle le sait, elle n'est pas parfaite.

Mais elle ne supporte plus ce silence.

Ce silence si lourd.

Si au moins il pouvait lui dire comment agir. Lui permettre de le voir. Une fois, rien qu'une petite fois.

Elle n'en peut plus de ce silence, ce mur épais, immense, infranchissable.

Pire que la douleur, pire que les disputes, pire que les conflits.

Une absence, une mort.

Son fils....

 

 

19.04.2011

une étrangère

 

Il était jeune lorsqu'il l'a connue. Elle l'était encore davantage. Ils ne pensaient pas au lendemain, se contentaient d'exister et de goûter à l'aventure de la vie à deux.

Ils n'ont pas eu à subir de palier important, de choix déterminant. Contrairement à leurs amis, ils n'ont pas emménagé ensemble : ils vivaient déjà tous les deux dans une sorte de collocation où alternaient régulièrement des étudiants qui ne restaient jamais bien longtemps.

Ils se sont contentés de garder l'appartement lorsque le flot d'étudiant s'est tari, puis, un jour, de l'abandonner pour un autre, plus beau, dans un quartier plus chic. Mais cela s'est fait en douceur, presque naturellement. Cela n'avait rien d'une avancée extraordinaire, ils vivaient ensemble et continuaient ainsi. Seule la place des bibliothèques et de la cuisine avaient changé. Les meubles restaient les mêmes, leurs habitudes également.

Les années ont passé. Il a commencé un métier qui lui a rapidement déplu. Il a changé pour un autre, plus enthousiasmant.

Elle a terminé ses études une année et demi après lui pour se lancer dans une profession qui ne lui convient pas. Dès le début, il a senti qu'elle n'allait pas être heureuse de se lever tous les matins pour se rendre à son travail et qu'elle rentrerait lessivée le soir.

Il ne s'est pas trompé. Elle n'est pas heureuse professionnellement parlant. Malgré tout, elle s'accroche à ce métier. Il a l'impression qu'elle en fait sa raison d'être, sa force. Si elle parvient à affronter son désagréable quotidien, elle remontera dans son estime personnelle.

Il a du mal à la comprendre. Elle pourrait faire autre chose. Ou même ne rien faire du tout. Il gagne suffisamment pour le lui permettre.

Les années ont passé depuis leur première rencontre. La vie a évolué. Mais ils ne s'en sont pas rendu compte.

Lorsqu'il regarde en arrière et qu'il repense à leurs soirées, adossés contre la balustrade du balcon, une canette de bière à la main, refaisant le monde jusqu'au milieu de la nuit, il a l'impression qu'il s'agit de quelqu'un d'autre.

Il n'est plus le même jeune homme  qu'autrefois.

Les jours ont passé, leur quotidien a évolué insidieusement. Ils ne s'en sont pas aperçus. Tous les changements ont été minimes, invisibles à l'œil nu.

L'écueil aujourd'hui est énorme.

Il la regarde, elle, cette inconnue avachie à côté de lui sur le canapé.

Où est passé la jeune fille souriante à la répartie tranchante ? Quels sont les points communs avec cette grosse femme, molle, au visage las qui ne daigne même plus se lever pour l'accueillir ?

Cette femme le dégoûte. Elle est laide, flasque et passe son temps à se plaindre. Lorsqu'il lui propose une activité, une nouveauté, elle s'arrange pour trouver une excuse lui permettant d'éviter cette corvée. Elle se raccroche à son quotidien, aux gestes et aux lieux routiniers.

Elle craint le changement. Pourtant, elle est l'exemple vivant du changement à travers les années qui ont déferlé sur elle.

Il s'aperçoit que cette inconnue n'a rien à voir avec la jeune femme dont il est tomé amoureux.

Mais il sait également qu'il ne ressemble en rien au jeune homme d'autrefois. Il est devenu sérieux, fier, a renié ses idéaux de partage et fêtes continues. Il a un travail et sait ce que représentent les obligations.

Pour la première fois de sa vie, il pense à un changement, un vrai. Il a besoin, maintenant, en cet instant précis, d'effectuer un choix radical, qui remettra en cause sa vie entière.

Il veut quitter cette chose inerte qu'il transporte à ses côtés depuis des années.

Il la regarde. Il sait qu'il va lui faire de la peine, qu'ils vont souffrir, tous les deux.

Il sait également qu'ils en ressortiront plus forts et qu'ils pourront, enfin, pour la première fois depuis des années, partir à la recherche du bonheur.

Il en a besoin. Il ne supporte plus cette vie artificielle qu'ils se sont construits. Il veut ressentir, pouvoir à nouveau connaître le souffle du vent sur sa peau, les rayons du soleil couchant sur son visage sans craindre une pneumonie ou une insolation.

Il veut partir.

Il doit l'abandonner.

Il se lève, se prépare à parler.

Elle le regarde, une paupière légèrement surélevée, questionnement muet.

Il va se servir un verre d'eau minérale et va consulter quelques dossiers en attente. Il ne dira rien. Ou alors, ce sera demain.