27.04.2012

Homéopathie

 

Elle ne sait pas très bien quand cela a commencé.

Elle n'a pas de date précise. De catastrophe. De césure.

Aucun événement marquant. Aucun traumatisme.

Sa vie reste la même. A peu de choses près.

D'infimes modifications.

Ridicules petits changements qui se sont mis en place. Insidieusement. Perfidement.

Elle ne les a pas vus venir. Trop faibles, trop minimes.

Sur le moment, elle avait d'autres préoccupations.

Et puis, c'était tellement faible.

Elle se souvient bien d'avoir remarqué un jour qu'elle avait oublié de se maquiller. Elle a haussé les épaules, souri et estimé qu'elle gagnait ainsi quelques minutes le matin. Le mascara a séché. Un jour, elle l'a jeté.

Elle a refusé une invitation. Parce qu'elle était fatiguée. Et qu'il ne s'agissait pas vraiment d'une amie. Un pot de colle égocentrique agaçant. Elle s'est permis de refuser. Une fois. Deux. De temps en temps.

Elle a cessé de cuisiner. Après tout, elle était seule. Pourquoi se fouler ? Il existe un traiteur chinois, à quelques pâtés de maison. Du pain et du jambon au supermarché. Et des pizzas surgelées. Elle gagnait ainsi un peu d'espace. Du temps pour elle. Pour lire, pour se reposer, pour regarder la télévision.

Elle a découvert ces activités solitaires. Les films du dimanche soir, le téléjournal. Elle ne s'y était jamais intéressée auparavant. Petit à petit, elle y a pris plaisir. D'abord de temps en temps, de manière sporadique, lorsque son esprit était engourdi et ses muscles fatigués. Un verre de vin sur la table basse, quelques bêtises télévisées avant d'aller se mettre au lit.

Elle ne se souvient pas du moment où ce petit plaisir est devenu une obligation. Un rituel quotidien. Soirée télévisée, de 19h à 23h. Avant de sombrer. Abrutissement télévisuel. Engloutissement d'un plat fade réchauffé au micro onde. Ses armoires en sont pleines.

Elle a découvert le bonheur de rester chez elle lorsqu'une grippe la clouait au lit. Tisanes, repos avant de retourner fraîche et guérie à l'attaque de la vie. Elle a passé la journée à éplucher des magasines, à regarder des feuilletons sans âge. Et puis, il a fallut guérir et retourner à son emploi. Six mois plus tard, un léger rhume a fait son apparition. Elle l'a officiellement transformé en gastro-entérite. Qui s'est prolongée. Deux, trois, quatre jours.

Elle a découvert le plaisir d'être légèrement malade pendant que les autres sont au travail. Rester à la maison. Derrière les vitres baignées de pluie, au chaud, à l'abri. Sa santé s'est fragilisée. Elle est restée couchée. De temps en temps, plusieurs fois, régulièrement. Elle y a pris goût.

Elle a cessé d'accompagner ses amis en boîte de nuit. Elle n'avait jamais aimé cela. Le bruit, les paillettes, le monde. Ce n'était pas fait pour elle. Mais elle se forçait. Un jour, elle a refusé. Manque d'envie, de temps, un dossier à terminer pour lundi. Elle a aimé s'affirmer. Afficher ses envies, refuser ce qui ne lui plaisait pas. Elle s'est pourtant efforcée d'y retourner la semaine suivante. Et celle d'après. Puis, elle a à nouveau refusé. Une fois. De temps en temps. Puis régulièrement. Tout le temps. De toute façon, il n'y a que des gamines de dix-huit ans. Elle n'a plus l'âge. Il faut passer à autre chose.

Petit à petit, les autres ont cessé de l'appeler. Elle ne sait pas quand exactement. Cela ne s'est pas fait en un seul jour. Les téléphones se sont espacés. Les sms aussi. Elle a cru à une réaction face à son absence de maquillage. Les autres sont si futiles. Elle a haussé les épaules et le son de la télévision.

Elle jette un regard autour d'elle. Sur le sol, un amas d'objets indistincts. Des vêtements sales, de la vaisselle. Des papiers. Elle n'a pas le courage de ranger. Pas aujourd'hui. Ni demain. Elle est si fatiguée. Tout cela s'est entassé. Insidieusement. Comme le reste.

Sa main repose le paquet sur la table. Panadol 500mg. Le paquet aurait suffit.

Mais elle ne peut pas. Elle n'a pas l'habitude. Sa vie n'est pas violente. Tout s'est produit si doucement. En douceur. Petit à petit.

Elle n'a pas la force d'y mettre un terme. Porte de sortie ou ménage. Trop radical. Ce n'est pas dans sa nature.

Elle relâche son dos, s'appuie au fond du canapé. Allume la télévision. Comme hier, comme demain, comme les jours qui vont suivre. Jusqu'à effacer l'image d'avant. Avant. Pourtant, rien n'a vraiment changé.

 

01.03.2012

Le mariage du cousin Marcel

 

Paul regarde autour de lui.

Les passants, les voitures.

Au dessus de sa tête, le soleil brille. Pas un seul nuage ne vient assombrir ce ciel azur.

Les conditions sont idéales.

Et Paul est libre.

Trois jours, trois jours entiers à sa disposition.

Octroyés généreusement sur sa demande.

Parce qu'il devait aller assister au mariage de son cousin Marcel. Cousin qui a décidé au dernier moment d'annuler la cérémonie. Il ne se sent pas prêt. Il n'est pas sûr que Nathalie représente le bonheur ultime de sa vie.

Paul n'en a cure. Le scandale qui transporte sa famille, les murmures téléphoniques, les anecdotes salaces sur la sexualité de Nathalie ne l'intéressent pas.

Marcel, il le connaît à peine. Ils ont joué ensemble lorsqu'ils étaient petits. Puis, les parents de Paul ont déménagé. Ils se sont revus de temps en temps. Pâques, Noël, mariages, enterrements.

Lorsqu'il a appris l'annulation de la cérémonie, Paul en a ressentit une joie immense, égoïste. Il n'aurait pas à aller là-bas, à porter ce costume sombre qui le boudine, à affirmer que les enfants des autres, d'affreux petits morveux impolis, sont d'adorables petits anges.

Paul pourrait rester ici, chez lui et profiter de trois jours de congé tombés du ciel.

Il pourrait se promener dans les rues, boire des cafés, flâner au bord de l'eau, déguster une pâtisserie à la terrasse d'un restaurant tout en jetant un œil aux gros titres des journaux.

Trois jours de bonheur total, alors que les autres sont enfermés dans leurs bureaux, enchaînés à leurs ordinateurs. Trois jours au milieu de la semaine, trois jours durant lesquels la vie bat son plein, les gens courent et s'activent.

Trois jours de grasse matinée avec une petite pensée joyeuse pour ceux qui doivent se lever à sept heures tapantes, le bonheur d'éteindre le réveil oublié par habitude et de se rendormir au cœur des draps encore chauds.

Le premier jour, Paul s'est amusé. Il a flâné dans les rues, au bord de l'eau, a dégusté un café sur une terrasse et dormi tout son soûl. Il en a même profité pour avaler une dizaine d'épisodes de sa série préférée.

Mais aujourd'hui, deuxième jour de ce week-end béni, Paul s'ennuie.

Il a épuisé toutes les activités qui le titillaient, s'est amusé jusqu'à la lie, a consulté tous les journaux à disposition et n'a aucune envie de se mettre à lire un gros volume. Il est en vacances, après tout. Il n'a aucune raison de se contraindre.

Mais que faire ?

Paul aimerait appeler George. Ou André.

Leur proposer un match de badminton. Ou un tennis.

Suivi d'un demi au café du coin.

Un déjeuner entre amis ou une promenade avec Sandrine, toujours prête à refaire le monde.

Impossible.

Ils travaillent.

Tous autant qu'ils sont.

Même Vanessa, l'ignoble Vanessa, mère au foyer  qui a dégoté le gros lot en épousant le riche Jean-François. Vanessa n'a pas le temps. Il y a le déjeuner des enfants à préparer, les courses, le goûter, la lessive, les devoirs. Une autre fois, peut-être. Ce week-end par exemple. Lorsque les enfants auront congé.

Paul raccroche, découragé.

Il contacte André. Lui propose un dîner. Le soir, à 20h30, après le boulot. Ou un verre. Peu importe, il a besoin de compagnie.

André refuse également. En semaine, ce n'est pas l'idéal. Il doit terminer un dossier. Et puis, il doit se lever tôt demain. Pourquoi pas vendredi soir ? Ou samedi ?

George tient à peu près le même discours. Sauf qu'il n'est pas là ce week-end, ni le prochain. Rendez-vous dans un mois. Pour une randonnée en montagne. Ou un tennis, s'il fait beau. George rappellera Paul. En temps voulu. Mais pour le moment, non, il n'a vraiment pas le temps. Trop de choses à faire. Toutes ces obligations, la feuille d'impôt à remplir, non, la proposition tombe vraiment au mauvais moment.

Paul soupire. Il regarde le soleil radieux, les gens pressés.

Paul a congé et il s'ennuie. Comme les autres, il maudit le cousin Marcel.

 

 

 

 

26.01.2012

La douce solitude des matins silencieux

 

Bernard se lève. Comme chaque matin, il descend les escaliers sur la pointe des pieds avant d'ouvrir la porte de la cuisine avec précaution.

Il referme la lourde porte derrière lui et allume la radio. Un réveil matinal, comme tant d'autres avant celui-ci. Rituel, rassurant.

Deux tranches de pain, un expresso. La vieille machine qui ronronne, le journal de la veille négligemment abandonné sur la table.

Bernard connait ces objets. La vieille nappe usée, les assiettes, la corbeille de fruit, là bas, près de la fenêtre, dans laquelle pourrissent quelques pommes abandonnées.

Il ne les voit même plus. Tout ceci fait partie de son quotidien, de son domicile, de sa vie. Ses yeux sont usés par l'habitude, les couleurs, les formes. Il y a belle lurette qu'il a oublié que la porte du four est particulière et que l'interrupteur pour la lumière constitue une touche d'originalité dans une maison aussi banale.

Pourtant, ce matin, Bernard aurait pu descendre les escaliers en chantant. Il aurait pu laisser la porte de la cuisine ouverte tout en poussant le volume de la radio au maximum. Il n'aurait réveillé personne.

Car la maison est vide. Ce matin. Et les autres matins aussi.

Depuis hier, depuis une semaine, depuis des mois.

Mais Bernard se raccroche aux habitudes. Chaque geste, chaque détail compte. Rien ne doit changer, rien ne doit être modifié.

Il continue à marcher sur la pointe des pieds, précautionneusement. Pour ne pas les réveiller. Au cas où ils seraient là, au cas où rien n'aurait changé.

S'il laisse tout en place, s'il se comporte exactement comme autrefois, tout redeviendra comme avant. Il s'y accroche, désespérément.

Bernard n'a pas voulu ce changement. Il aimait ces habitudes, ces matins glacés et solitaires, les retours joyeux et bruyants. Ce quotidien délicieusement prévisible, ces petites habitudes qui procuraient en lui un doux frémissement.

Mais Josiane en a décidé autrement. Un soir, lorsque Bernard est rentré du travail, qu'il a poussé la porte à sept heures tapantes, elle n'était pas assise à la table de la cuisine en train de réfléchir à une recette ou grignotant des fruits séchés. Josiane l'attendait, bras croisés, droite, fière, sérieuse.

Bernard l'a écoutée. Silencieusement, ahuri.

Il a tenté de la dissuader. Lui a promis monts et merveilles, lui a offert tout ce qu'elle désirait.

Mais elle a emporté la grosse valise et est partie.

Pour l'Italie, la Grèce et puis l'Espagne. Elle avait besoin de voir le sable et la mer, de laisser les rayons du soleil lécher son corps. Un joyeux programme en compagnie d'un dénommé Carlo.

Dont Bernard n'avait jamais entendu parler. Carlo...

Bernard a été choqué. Ce soir là, il n'a rien avalé et n'a pu fermer l'œil de la nuit.

Mais le lendemain matin, il a repris ses habitudes, offrant à chaque geste toute l'énergie de son désespoir.

Un mois plus tard, Charles est venu lui dire qu'il s'en allait. Lui aussi. Il n'avait pas envie de rester seul dans cette grande maison. Seul avec son père. Sans sa mère.

Il a pris un appartement en ville.

Bernard ne lui en veut pas. C'est normal, c'est le cours des choses. Mais il espère. Charles reviendra. Dans quelques temps. Lorsqu'il sera à cours d'argent, que ses livres et ses jeux vidéo lui manqueront.

En attendant, Bernard se raccroche au ronronnement de la machine à café et aux couleurs passées de la nappe usée.

Josiane reviendra. D'ici quelques mois, lorsqu'elle sera lassée de ce Carlo, qu'elle aura profité des plages ensoleillées et qu'elle ne saura plus où aller.

Elle rentrera à la maison. Auprès de ses habitudes, auprès de Bernard.

Et Bernard l'attendra.

Sans faiblesse. Bernard aime ses habitudes. La présence de Josiane est indispensable.

Bernard n'est pas lâche. Bernard a autant besoin de Josiane que de la douce solitude des matins silencieux.

 

02.12.2011

Seul dans la grande maison glacée

 

Richard aimerait lui parler.

Lui expliquer ce qu'il ressent.

Lui faire comprendre que, la nuit, seul dans son lit, il a peur. Peur des bruits autour de lui, peur des chiens qui aboient, au loin dehors, du bruit du vent qui s'engouffre dans les arbres.

Alors, il ferme soigneusement la fenêtre, descend les stores afin de ne rien laisser passer. Pas le moindre souffle de vent, pas un seul petit rayon de soleil. Il a besoin d'être à l'abri, derrière les murs rassurants, dans le silence de l'obscurité.

Il aimerait lui dire que, malgré son âge, malgré son entrée dans le monde des adultes, il a peur.

Peur de la solitude, peur d'affronter ce monde.

Le matin, lorsque le réveil le tire d'un lourd sommeil abrutissant, Richard n'a pas la force de se lever. Sentir le froid du marbre glacé sous ses pieds avant de rencontrer le parquet rêche de la cuisine. Allumer la machine à café, couper de fines tranches de pain. Seul. En silence.

Richard aimerait lui faire comprendre qu'il n'a pas la force d'accomplir ces gestes simples du quotidien, seul, sans soutien.

Il voudrait qu'elle soit à ses côtés. Toujours là pour le soutenir, l'aimer, le guider.

Mais Richard n'ose pas lui parler.

Au fond de sa gorge, une boule retient ses paroles. Il garde le silence. N'élève pas la voix.

Richard ne veut surtout pas choquer. Ni faire mal. Il aime la douceur, la sécurité. Il ne supporte pas l'idée de pouvoir blesser quelqu'un. Alors il se tait.

Il ne parle pas de ses peurs, continue à se lever, seul, chaque matin et à affronter l'adversité sans soutien.

Mais Richard sent qu'il est à bout. Il a désespérément besoin d'aide, besoin d'une présence à ses côtés. Quelqu'un qui sache guider ses gestes, qui puisse lui indiquer le chemin.

Richard essaye de se raisonner. Il n'est plus un enfant. Il doit pouvoir se débrouiller. Comme les autres, comme tout le monde.

Mais il sait bien qu'il n'est pas aussi fort que ses amis et connaissances. Il a en lui une faiblesse qui l'empêche d'avancer, qui retient ses mouvements par des cordes invisibles. Il s'enlise dans une glue puante de peur. Une peur immense, dont il ne peut se débarrasser.

Seul, il n'y arrive pas.

Mais si elle était là...

Juste une fois. Une seule.

Comme auparavant.

Il sait qu'il ne peut l'espérer. Les choses ont changé. Il a grandit.

Et elle est partie.

Richard s'imagine lui ouvrant son cœur. Lui parlant de ses peurs. De sa solitude. De son besoin d'elle auprès de lui. Il tente d'apercevoir son visage.

Elle ne comprendrait pas. Il le sait. Elle n'est pas comme lui. Elle ignore la faiblesse. C'est un roc, une force de la nature. Elle le croit endurci, apte à affronter la vie.

S'il lui disait...s'il lui avouait...

Richard serait méprisé. Renié. Détesté.

Alors Richard se tait. Jour après jour, il affronte sa solitude.

Se bat contre ses peurs. Qui, petit à petit, prennent du terrain.

Il sait qu'il est incapable de lutter. Il n'en a ni le courage ni l'envie.

Il ne veut que son retour.

Auprès de lui, pour le soutenir.

Mais elle est partie.

Elle a décidé qu'il était assez fort, assez adulte pour se débrouiller seul.

Seul dans la grande maison glacée. Seul au milieu des courants d'air.

Richard aimerait tant qu'elle revienne.

Il a beau se dire qu'il est grand, adulte, fort, il n'y arrive pas.

Richard voudrait que sa mère rentre à la maison, le prenne dans ses bras comme elle le fait dans ses songes. Un rêve. Une chimère.

Richard a dix huit ans.

Pourtant, seul dans la grande maison glacée, Richard se sent perdu, abandonné.

Richard a dix-huit ans mais au fond de son cœur un reste d'enfance peine à s'effacer.

Car, quoi qu'on en pense, Richard a encore besoin de sa maman.

 

 

21.11.2011

Une honteuse révélation

 

Dehors, la nuit est tombée.

Les uns après les autres, petit à petit, les bureaux se sont vidés.

Les bruits se sont taris.

Des pas précipités. Quelques aurevoirs, un train qui attend, un dîner qui refroidit.

Tous se sont enfuis.

Vers de douces chaleurs, un cocon familial.

Yvan reste.

Seul.

Il fixe son écran, à la lumière de la lampe, fixée au plafond.

Des lignes défilent.

Des mots. Des phrases. Qu'il s'efforce de lire. Et de comprendre.

Mais il ne parvient plus à se concentrer.

Il est là depuis trop longtemps. Ce matin. Aux aurores. Le soleil n'était même pas levé. Et voilà qu'il fait à nouveau nuit noire.

Une journée entière passée entre quatre murs. Un espace minuscule. Face à un écran illuminé. Aligner des mots. Des chiffres.

Yvan tente de se raccrocher à la signification des lignes qui dansent devant ses yeux.

Il doit entrer dans le corps du texte. Avancer. Travailler.

Oublier les couloirs vides, les bureaux déserts.

Se concentrer sur une tâche. Précise, palpable, facile.

Son esprit s'envole. Les pensées se pressent, nombreuses, bourdonnantes, à la frontière de ses oreilles.

Il voudrait être fatigué. Etendre ses jambes, croiser ses bras et s'endormir sur sa table de travail.

Mais ses yeux sont grands ouverts. Aucune fatigue, aucune lassitude. Il est présent, alerte, vigoureux.

Mais inapte à la tâche.

Des pensées. Trop de pensées.

Elles l'envahissent.

Yvan imagine ses collègues. Jean, en train de lire un roman policier, dans un compartiment de deuxième classe, face à une magnifique jeune femme qu'il ne remarque même pas, emporté par son intrigue. François qui pousse la porte de son appartement et qui manque de se faire renverser par trois petits monstres surexcités réclamant baisers et attention à profusion. Et les autres. Tous les autres.

Qui mènent une vie normale, rythmée par le travail et le retour. Les vacances. Les amours.

Yvan rêve de se glisser dans la peau de Jean. Ou même de François. N'importe lequel de ses collègues. Pourvu qu'il puisse quitter la sienne.

Sa peau gluante.

Sale.

Répugnante.

Yvan regarde à nouveau l'écran de son ordinateur.

Incompréhensible.

Il n'y arrive plus.

Les pensées ont pris le dessus.

Malgré sa fuite éperdue.

Et ce visage. Ce visage si précieux.

Yvan ne peut s'empêcher de l'imaginer, de le créer et de le recréer.

Les contours, l'arrête du nez. Et ces yeux.

Non. Il doit l'effacer. Se concentrer sur ce travail translucide, sur ces lambeaux de vie auxquels Yvan se raccroche.

Yvan rêve de partir. Quitter le bureau, prendre le bus et rentrer.

Mais il ne peut pas. C'est impossible.

Il n'arrive pas à réaliser. Une vie entière jetée aux oubliettes. Des rêves, des promesses, des envies.

Effacés en un coup de gomme. Quelques secondes de trop. Un mot prononcé plus haut que l'autre.

Et sa vie disparaît.

Néant total.

Absence.

Yvan se retrouve seul, derrière un écran terne, face à des phrases indéchiffrables.

Yvan ne peut rentrer chez lui. Le canapé, autrefois synonyme de douceur et d'attente est aujourd'hui marqué du sang de la trahison.

Les rideaux, les étagères, les tapis, tous les meubles crient leur haine, leur désespoir, leur dégoût.

Tous le pointent du doigt, l'accusent, le lapident.

Coupable.

Sale.

Désespérant.

En quelques mots, en quelques secondes, il a tout gâché. L'espoir d'une vie meilleure, d'un avenir, du bonheur.

Parce qu'il avait bu quelques verres de trop. Parce qu'il se sentait confiant. Parce que les temps anciens sont révolus, parce qu'il croyait que tout pourrait lui être pardonné.

Ce soir, Yvan ne veut pas rentrer chez lui.

Il se sent sale, malhonnête, faible.

Ce soir, Yvan n'ose pas affronter le visage des gens qu'il aime.

Ce soir, Yvan ne veut pas voir sa femme, son fils et sa fille.

Ces gens qu'il aime. Croyait aimer. Ces gens qui le rejettent.

Il est sale. Dégoutant.

Un ignoble personnage.

Qui détruit leurs vies. Leur avenir. Leur bonheur.

Et le sien par la même occasion.

Parce qu'il a cru que le moment était venu.

Pensé qu'on le comprendrait. Peut-être même qu'on le soutiendrait.

Mais il s'est trompé. Lourdement.

Il est sale. Dégoûtant.

Il a brisé leur vie. Marqué la maison du sceau de la honte.

Yvan ne peut plus rentrer chez lui.

Revoir sa femme, ses enfants.

Parce qu'il est un individu répugnant.

Parce qu'il leur a parlé de Sébastien.

 

 

 

24.06.2011

Une promesse en l'air

 

Elle lui en veut.

Une promesse. Il ne l'a pas tenue.

Elle est énervée. Elle se sent seule, abandonnée, incomprise.

Elle a envie de se battre, de frapper quelqu'un, de détruire des objets.

Sa solitude l'emprisonne, elle a besoin d'action, de vie.

Il lui avait promis.

Une promesse en l'air, une tentative désespérée de la rassurer, de lui montrer qu'elle compte pour lui.

Elle se retrouve seule, abandonnée. Encore une fois. Comme d'habitude.

Pourtant, cette fois-ci, lorsqu'il lui avait fait cette promesse, elle l'avait cru. Elle avait senti sa sincérité, son envie véritable de la faire rêver.

Ils devaient partir. Tous les deux. Passer le week-end ensemble.

Peu importe où.

Ils auraient pris la voiture et roulé jusqu'à ce qu'un petit hôtel leur suggère de s'arrêter.

Ils auraient dîné sur le pouce, dans un restoroute à la propreté douteuse ou sur le capot de la voiture, sandwichs de pain de mie et alcools bon marché.

Elle se contente de peu. Ils n'ont pas besoin de suite luxueuse ou d'auberge gastronomique pour s'aimer. Etre ensemble, prendre la route, découvrir et rêver. Ils s'aiment et peuvent vivre leur passion n'importe où. Dans une banlieue peu recommandable comme sur une belle plage au coucher du soleil.

Ils devaient partir tous les deux. Un petit voyage. Trois jours à peine.

Pour se retrouver, pour laisser les tracas quotidiens derrière eux.

Mais il n'a pas tenu sa promesse.

Il a annulé. Au dernier moment. Alors qu'elle se réjouissait, qu'elle planifiait déjà dans sa tête la musique qu'elle voulait écouter au volant de la voiture et les vêtements qu'elle porterait lors de leur escapade.

Rien de tout cela n'aura lieu.

Elle restera ici, seule, désespérée.

Il le lui avait promis. Il a annulé.

Elle sait bien qu'il n'est pas responsable. Son patron a exigé sa présence au colloque de ce week-end. S'il s'absente, il risque non seulement sa place mais également son avenir.

Pourtant, elle ne peut s'empêcher de penser qu'il lui avait promis.

Il fait passer son travail avant elle.

Il rationalise.

Il ne vit plus d'amour et d'eau fraîche.

Il pèse le pour et le contre, fait attention aux risques qui se profilent.

Elle aimerait qu'il envoie tout promener, qu'il la suive jusqu'au bout du monde.

Et surtout, surtout, qu'il respecte sa promesse.

Mais il ne peut pas.

Il s'est maintes fois excusé.

Au fond d'elle-même, elle le comprend.

Elle sait que s'il s'était agit de son travail à elle, elle aurait agit de même.

Mais elle lui en veut.

Il avait promis.

Il ne tient pas ses promesses. Il la fait passer en seconde position. Après sa carrière.

Elle a envie de tout briser, elle se sent seule, désespérée.

Un week-end de plus à regarder le soleil par la fenêtre, à écluser un verre avec quelques copines peu loquaces.

Seule. Seule. Seule.

Ce n'est que partie remise. Ils partiront. Bientôt. Prochainement.

Ils s'aiment. Elle le sait.

Il tient à elle. Elle le sait.

Mais il n'a pas tenu sa promesse.

 

 

 

23.05.2011

Quelque chose en elle s'est brisé

 

Quelque chose en elle s'est brisé.

Elle aimerait comprendre.

Elle aimerait savoir.

Pour pouvoir réparer.

Mais elle ne sait pas.

Une pile de journaux aux couleurs chatoyantes est posée sur la cheminée.

Elle ne la voit même pas. Les quotidiens se sont empilés les uns sur les autres. Elle ne les a pas ouverts.

Ils ne l'intéressent pas.

Elle est assise sur le canapé, les jambes repliées sous son corps.

Dehors, le soleil brille. Depuis la fenêtre entrouverte, elle peut entendre l'agitation de la rue, le brouhaha des discussions animées sur la terrasse du café, au coin de la rue.

Mais elle reste sur son canapé, les jambes pliées, les bras ballants.

Son regard se promène sur les meubles, les objets de l'appartement.

Elle ne les voit pas.

Elle remarque la fine couche de poussière qui macule la télévision, le désordre sur la table.

Elle déteste la saleté, vénère la propreté. Mais elle n'a pas envie de ranger.

Elle n'est pas fatiguée. Elle n'a pas sommeil.

Mais elle n'a pas envie de bouger.

Elle sait que le soleil est bénéfique pour la peau, pour le moral, pour la vie.

Mais elle n'a pas envie de sortir.

Plusieurs amies l'ont appelée pour lui proposer diverses activités.

Elle ne les a pas recontactées.

Elle reste seule, assise, jambes croisées et bras ballants sur son canapé.

Elle a envie de tout.

Mais elle ne veut rien faire.

Elle se sent brisée, tordue.

Elle a envie de croquer la vie, de se ruer sur les bords du lac, de parler pendant des heures et de refaire le monde.

Mais elle n'en a pas le courage

Elle imagine son sourire, les blagues de ses amis, les promenades au clair de lune. Elle imagine les voyages, les promesses et les rêves.

Elle imagine.

Mais elle ne répond pas au téléphone-

Elle reste assise, seule, sur son canapé.

Quelque chose en elle s'est brisé.

Elle aimerait pouvoir le réparer.

Mais elle ne sait pas de quoi il s'agit.

La vie lui est désormais interdite.

Elle reste assise, sans bouger.

Elle voudrait sortir, voir des gens.

Mais elle en est empêchée.

Quelque chose est brisé.

Sa confiance en elle a disparu.

Elle ne sait plus qui elle est, ce dont elle est capable.

Elle a peur.

Elle se terre sur son canapé.

Elle est abîmée, tordue.

Mais elle ne souffre pas. Elle ne ressent plus rien.

Elle imagine. Elle rêve.

Mais elle ne fait rien.

Elle est brisée et ne sait comment se réparer.

Elle n'a plus confiance en elle et pourtant rien n'a changé.

Elle sent que la vie lui échappe.

Mais elle reste assise.

Elle ne peut pas crier à l'aide, ne sait pas à qui s'adresser pour pouvoir la raccommoder. Elle voudrait retrouver sa confiance, son entrain.

Mais elle est brisée.

Mais elle est seule, assise sur son canapé.

La vie s'écoule, les jours passent. Elle ne ressent rien. Elle ne souffre pas. Elle ne sourit pas.

La vie a passé. La confiance n'est jamais revenue.

Elle est restée seule, sur son canapé.

Elle n'a pas ri, elle n'a pas souffert. Elle n'a pas vécu.

 

 

05.05.2011

Fatigue

 

Elle regarde le verre posé devant elle, sur la table.

Elle y a à peine trempé ses lèvres. Râpeux, Amère.

Elle n'aime pas boire. Mais elle s'y efforce. Pour passer le temps, pour se donner une contenance, pour faire taire le bourdonnement incessant dans sa tête.

Elle ne s'enivre jamais. A vrai dire, elle déteste l'alcool et ses effets. Mais elle en a besoin. C'est un médicament peu cher, bien moins en tout cas que les antidépresseurs qu'a voulu lui prescrire, un jour, un médecin plein de bonne volonté. Elle a jeté l'ordonnance dans la corbeille à papier. Elle ne dépend de personne. Encore moins de petites pastilles blanches.

Elle ne peut s'empêcher de poser les yeux sur la pièce dans laquelle elle se trouve.  Une légère couche de poussière macule les meubles Ikea bon marché. La bibliothèque déborde d'ouvrages qu'elle n'a jamais ouverts. Des vêtements sont jetés en boule, dans un coin, sans raison apparente. Ils sont là depuis plusieurs jours et elle n'a pas encore trouvé le courage de les ramasser.

Cet appartement lui donne la nausée. Sa saleté, son étroitesse, son agencement. Elle n'en peut plus. Elle déteste le désordre, voudrait qu'il brille comme un sou neuf, que chaque chose soit à sa place. Mais elle n'aime pas le ménage et se sent si fatiguée...

Elle est toujours fatiguée. Vidée. Pourtant, elle ne manque pas de vitamines. Elle a même effectué un contrôle de routine précédemment. Les résultats étaient bons. Elle est resplendissante de santé.

Pourtant, elle se sent faible. Sans force, sans vie.

Son travail ne la fatigue pas, elle se contente de taper quelques lettres à la machine et de classer du courrier. Une routine qu'elle croit avoir aimée, autrefois.

Mais aujourd'hui, elle ne sait plus. Elle ne sait plus rien. Elle s'ennuie et voudrait pouvoir tout changer, tout envoyer valser. Mais elle n'en a pas la force. Elle reste clouée sur sa chaise, amorphe.

Chaque action requiert de sa part une volonté insurmontable. Inutile d'essayer. Elle sait déjà qu'elle n'y arrivera pas.

Elle a trente-trois ans. Elle n'a pas connu de crise de la trentaine. Lorsque ses amies se sont mariées et ont commencé à avoir leurs premiers enfants, elle ne les a pas enviées. Elle savait qu'elle avait le temps. Elle n'était pas pressée.

Elle n'avait pas envie de faire partie de ces femmes-clichés, toujours à la recherche d'une situation et, accessoirement, du grand amour.

Elle se débrouille toute seule. Elle est indépendante et l'a toujours voulu. C'est sa fierté, son cheval de bataille.

Elle tente de faire le point. Trouver l'endroit où se situe le nœud du problème.

Son travail lui plait. Elle a de nombreux amis qui, tous, l'apprécient. Elle ne les envie pas, ils ont une vie différente de la sienne à laquelle elle ne voudrait adhérer sous aucun problème. Elle est en bonne santé, elle se rend même dans un centre de fitness plusieurs fois par semaine. On la dit belle, attirante. Elle a parfois des relations, sans que cela ne devienne pathétique ou ennuyeux.

Elle estime bénéficier d'une vie équilibrée. Elle possède tous les ingrédients pour être heureuse. De plus, elle ne dépend de personne. Elle s'est construite toute seule, sans aide.

Elle ne comprend pas ce qui ne va pas. Elle se sent fatiguée...

Si fatiguée...

Elle regarde son verre de vin. Elle pourrait le jeter par la fenêtre ou le briser sur le sol, l'avaler d'un trait, le siroter lentement, à petites gorgées. Tant de possibilités !

Pourtant, elle n'en choisit aucune. Elle continue de fixer le récipient et son contenu, devant elle.

Les heures passent, les minutes s'écoulent.

La nuit tombe, il sera bientôt l'heure d'aller se coucher. Elle y pensera un autre jour, rangera une autre fois. Elle a le temps, elle n'a aucune obligation. Elle ne dépend de personne.

 

 

01.05.2011

Sans espoir

 

Fanny est assise sur le rebord de la fenêtre. Ses jambes se balancent doucement dans le vide. Elle regarde droit devant elle mais ne voit pas le mur gris du garage qui lui fait face. Dans sa tête, les pensées s'entrechoquent, plus violemment les unes que les autres.

Fanny est perdue. Elle ne sait pas comment s'en sortir. Elle ne voit aucune issue à ses nombreux problèmes. Elle a beau réfléchir, tenter d'échafauder une solution, elle sait que c'est sans espoir.

Fanny imagine un immense océan, les vagues dans lesquelles elle pourrait jeter ce sac de déchets toxiques qui lui empoisonnent l'existence.

Mais il n'y a pas d'océan. Et ses problèmes sont trop importants pour tenir dans un sac.

Fanny pense à Marc.

Il y a quelques jours à peine, elle aurait couru chez lui, lui aurait tout raconté et, ensemble, ils auraient échafaudé une solution. Il aurait trouvé quelque chose. Il trouvait toujours quelque chose. Mais aujourd'hui, ce n'est plus possible. Elle est seule, elle se débrouiller seule.

Un instant, elle pense à ses parents. Qu'elle écarte d'un revers de main. Récemment, elle a appris qu'ils n'étaient pas ce qu'elle pensait. Ils ne sont pas même capables de gérer leur propre vie. Pas capables d'affronter les relations avec leurs deux enfants. Comment donc pourrait-elle trouver un soutien auprès d'eux ?

Fanny passe en revue tous ses amis. Mis à part Marc, il n'y a personne de suffisamment digne de confiance, personne à qui elle puisse parler.

Elle doit écarter Marc de son esprit. Marc ne peut plus l'aider. Marc et elle....

Elle croyait qu'ils seraient les meilleurs amis du monde. Pour toujours. Mais c'est terminé. Jamais elle n'aurait pensé...

Peu importe. Elle doit agir.

Trois coups brefs sont frappés contre la porte de sa chambre. Elle a fermé à clef. Elle ne risque pas d'être dérangée.

Elle jette un coup d'œil en bas, vers le sol. D'un coup, la solution lui apparaît, simple, limpide.

Elle n'a qu'à se laisser glisser. Et tout sera terminé. Marc, les autres, ses parents. Il n'y aura plus personne.

Les coups contre la porte se font plus insistants. Elle entend son prénom répété plusieurs fois.

Elle ne va pas ouvrir.

Elle ne saute pas non plus.

La porte s'ouvre, des hommes font irruption dans la pièce. Ils arrachent Fanny de sa fenêtre et l'emmènent. Elle jette un dernier coup d'œil à sa chambre, derrière elle. Marc est toujours là, les yeux ouverts, figés et désormais vitreux.

Il ne pourra plus l'aider.

 

 

08.04.2011

réquisitoire contre l'égoïsme parental

Beaucoup d’adolescents se plaignent d’être étouffés par leurs parents. Des parents qui les appellent tout le temps, veulent savoir où ils vont, avec qui et à quelle heure ils rentrent. Ces jeunes se plaignent de la permission de minuit qu’ils jugent trop restrictive par rapport à leurs amis qui, eux, ont le droit de tout faire.

Ils râlent lorsqu’on leur interdit de passer plus de deux heures par jour devant l’écran de leur ordinateur à parler à leurs amis via facebook.

Ils se sentent étouffés, maternés, privés de liberté.

Ils se sentent incompris, surveillés.

Ils envient le copain chez qui ils se rendent tout le temps pour les soirées, celui que l’on voit toujours fourré chez tout le monde, à qui les parents accordent une entière confiance et qui jouit de toute la liberté dont rêvent éperdument les adolescents.

Pourtant, ce jeune, lui, contrairement à ce que croient ses amis, est malheureux. Il envie les autres, leur structure familiale, même leurs interdictions.

Il rêve de rentrer à la maison et de trouver sa mère assise à la table du salon lui demander s’il a déjà terminé ses devoirs. Il a envie qu’on l’oblige à être présent le dimanche après-midi pour faire une ballade en famille dans un endroit parfaitement ringard. Il voudrait pouvoir raconter sa journée et trouver une oreille attentive.

Pourtant, ce jeune ne vient pas d’un milieu défavorisé. Ses parents sont issus d’une classe socioprofessionnelle élevée, ils possèdent beaucoup de moyens qui leur permettent de faire de belles vacances et de s’offrir de nombreux loisirs. Ce jeune n’est, matériellement parlant, ni plus riche, ni plus pauvre que la plupart de ses camarades de classe. Ses parents sont à l’abri du besoin et l’ont toujours été.

Les parents de ce jeune ne sont pas bizarres. Ils ont de nombreux amis, une bonne réputation et sont appréciés de tous.

Cependant, ils n’écoutent pas leur fils. Ils passent à côté de lui sans le voir, répondent brièvement à ses questions s’il en a mais ne s’intéressent pas à ses activités. Leur mot d’ordre est de le laisser agir : il n’a jamais posé aucun problème, n’a jamais de mauvaises notes à l’école, réussit tout ce qu’il entreprend. Ils lui font donc confiance et le laissent libre d’agir à sa guise.

Régulièrement, ses parents partent en week-end au quatre coin du monde, laissant le jeune homme seul. Il est suffisamment autonome pour se débrouiller tout seul. Parfois, ils sont là mais regardent la télévision côte à côte toute la soirée, le laissant seul dans sa chambre. Ils ne lui parlent pas, ne lui proposent pas de sortie en famille.

La mère du jeune homme pratique activement la méditation. Elle cherche son bien être intérieur. Récemment, elle a même commencé des cours de danse orientale. Elle désire être heureuse et épanouie. Elle y réussit parfaitement.

Un jour, le jeune homme rentre à la maison avec une mauvaise note. Il n’avait pas suffisamment travaillé, prétend-t-il. Ses parents hochent les épaules. Ils lui font confiance. Il réussira mieux la prochaine fois.

Effectivement, à l’examen suivant, le jeune homme obtient une note brillante.

Ses parents ne lui imposent rien au sujet de son avenir. Il est libre de décider tout seul. Ils ne lui en parlent même pas. Mieux vaut ne pas l’influencer. Il doit faire ses propres choix.

Lorsque le jeune homme rentre à la maison, le visage en sang, les mains toutes éraflées après une chute en trottinette, sa mère lui suggère d’aller se laver le visage. Elle ne lui amène ni désinfectant, ni pansement. Il a 16 ans, il est bien assez grand pour aller les chercher tout seul.

Le temps passe et le jeune homme se sent de plus en plus mal. Il se renferme sur lui-même. Il ne répond même plus aux rares questions que lui adressent ses parents.

Ceux-ci sont étonnés. Ils ne comprennent pas ce qui lui arrive. Mais il a 16 ans. C’est l’adolescence, cela lui passera.

Le jeune homme se renferme de plus en plus. Souvent, la nuit, il surfe sur internet. Ses parents le savent grâce à la lumière qui filtre sous la porte de sa chambre. Ils ne lui en parlent pas. C’est normal, c’est l’adolescence.

Le jeune homme a de plus en plus de peine à se réveiller le matin pour aller à l’école. Il est fatigué par les nuits blanches qu’il passe devant l’ordinateur. Il ne se lave plus beaucoup, passe son temps plongé dans ses pensées.

Ses parents commencent à s’inquiéter. Mais ils savent, malgré tout, que l’adolescence est une mauvaise passade, qu’ils retrouveront leur fils bientôt. Ils le laissent agir.

Lorsque le jeune homme atteint ses 18 ans, il est devenu très pâle. Ses mains tremblent, il ne dort presque plus.

Ses parents voudraient qu’il se couche plus tôt, qu’il ne sorte pas tous les soirs. Mais ils ne peuvent pas le lui interdire. Il a 18 ans, il est majeur. Ils tentent de lui en toucher un mot mais leur fils se ferme comme une huitre. Ils décident donc de ne pas recommencer. Mieux vaut ne rien dire cela permet au moins de bonnes relations avec lui. Sa mauvaise humeur et son hygiène déplorable lui passeront. L’adolescence touche à son terme. Et puis, il va toujours à l’école et, bien que ses notes aient un peu baissé, il ne pose pas de problème à ses professeurs.

Le jeune homme se sent terriblement mal. Il aimerait pouvoir en parler à quelqu’un mais personne ne le comprend. Les autres ont d’autres problèmes : parents envahissants, divorce, drogue, petite sœur fugueuse, bref, ils ont tous des problèmes bien plus graves que les siens. Quand il désire parler, on lui répond en général qu’il n’a pas à se plaindre, qu’il a la chance de connaître une situation familiale idyllique.

Ses amis ne comprennent pas qu’il puisse se plaindre de ses parents. Tous rêvent d’avoir la même famille que lui, d’être libres d’agir à leur guise. En général, ils lui opposent le lieu commun qui prétend que chacun recherche ce que possède son voisin et ne se contente jamais de ce qu’il a.

Le jeune homme n’est pas satisfait. II voudrait pouvoir se confier à quelqu’un. Il en a désespérément besoin. Ses parents lui paraissent la pire des solutions. Ils n’ont jamais eu, ensemble, une conversation sérieuse. Ce n’est pas maintenant que cela va commencer. Un jour, il a bien tenté de dire qu’il ne se sentait pas bien, qu’il avait envie de parler et sa mère lui a proposé d’aller voir un psychiatre. Elle n’a pas tenté de savoir ce qui n’allait pas. Elle ne lui a pas posé de question. Elle lui a juste suggéré de chercher dans l’annuaire téléphonique le numéro d’un médecin qu’elle se ferait le plaisir de payer.

Le jeune homme a pris peur et n’a plus jamais abordé la question. Sa mère en a été soulagée et a pensé que ses problèmes s’étaient réglés d’eux-mêmes.

Le jeune homme a l’impression que sa tête va exploser. Il ne dort plus, il n’arrive plus à se concentrer. Il est infiniment malheureux mais n’arrive pas à trouver de cause à son malheur. Et sans cause, pas de remède.

La vie lui paraît morne, sans intérêt. Il peut tout faire mais n’a envie de rien. Des petits plaisirs qui le faisaient frémir autrefois lui semblent aujourd’hui ridicules. Il a envie de dormir, de sombrer dans l’inconscience et de tout oublier. Il a l’impression que ses soucis ne s’arrangeront jamais.

Les parents du jeune homme se rendent compte qu’il n’est plus aussi joyeux qu’autrefois mais ses notes à l’école sont toujours bonnes. Il ne se drogue pas et boit de manière relativement contrôlée. On ne peut pas en dire autant des autres adolescents qu’ils côtoient. Ils sont donc fiers de leur fils. Sa mélancolie passera en grandissant.

Le jeune homme n’en peut plus. Il sent qu’il est au bout du rouleau. Il a de plus en plus mal à la tête et prend des médicaments contre la migraine. C’est sa mère qui est allée les acheter à la pharmacie.

Un soir, alors que l’avenir lui paraît plus sombre que jamais, qu’il ne comprend plus les raisons qui le poussent à obtenir de bonnes notes à l’école, qu’il ne voit aucun intérêt dans sa vie présente ni dans un sombre futur, il avale plus de pilules qu’il n’en faut pour faire passer les maux de têtes.

Il ne se réveille pas.