03.04.2012

L’asphyxie de la maturité

 

Il se plaint toujours de ne pas avoir le temps.

Pas de temps pour lui, pas de temps pour créer, réaliser.

Lorsqu'on lui demande où il en est, s'il a fait de nouvelles choses, s'il prévoit, un jour, une exposition, il élude la question.

Réponds vaguement. Ni positif, ni négatif. Un projet en cours, quelques idées.

Peu d'enthousiasme.

Pourtant, confronté aux dures réalités de la vie, dans le bus ou au téléphone, son esprit s'égare. Il construit, crée de nouveaux visages, cruciformes, dangereux, prédateurs.

Il élabore, délicatement, dans un coin de son cerveau, de futurs projets, des visages durs, des traits marqués qu'il sait comment réaliser.

Les visages sont sa passion. Dans la rue, les commerces, au travail, il observe. Note les détails, déforme les bouches, les yeux. A partir d'une dizaine d'inconnus blasés, il crée un monstre sacré. Un nouveau visage, une œuvre, une merveille.

Sentiment de jouissance créative, sa procréation, sa réussite.

Mais pour créer, il faut du temps.

Du calme.

De l'espace.

Or, il mène une vie réglée par les transports publics, les courses et le ménage, la semaine s'envole à une vitesse folle et le week-end est dédié à la famille.

Il n'a plus le temps.

L'époque où il s'asseyait, un carnet de croquis à la main, sur les marches d'un escalier, dans un parc ou au milieu d'une décharge publique est révolue.

Aujourd'hui, il doit s'organiser. Ne pas flâner. Lorsqu'il bénéficie de quelques heures pour lui, rien qu'à lui, il lui faut courir jusqu'à son atelier, sortir ses pastels et se mettre au travail.

Il ne peut plus se permettre l'évaporation de quelques heures passées à errer au bord du fleuve, les mains dans les poches, les pensées dérivant vers le large.

Aujourd'hui, il faut être rentable. Avoir réussi à conserver sa passion, malgré son poste important, sa famille et les constantes demandes de sa femme représente un miracle.

Les autres, tous les autres, ceux qui, à vingt ans, jouaient de la guitare dans les parcs, écrivaient des poèmes enflammés à de magnifiques inconnues, ont tous arrêté.

Choisi la rationalité.

Ont laissé leurs estomacs se remplir de bien-être matériel. Appartement, voiture, écran plat. Chien. Restaurants.

Leurs idées ont, petit à petit, été grignotées par l'ambition. La réussite. Les flatteries du conjoint et des amis.

L'ère où il fallait choisir entre bière et sandwich, porte-monnaie oblige, est révolue. Aujourd'hui, l'on choisit Bordeaux et dés de lotte à l'étuvée agrémentés d'un coulis d'Etna.

Une poésie en étouffe une autre.

Lui a tenu bon. Il a décidé de continuer. Coûte que coûte. Malgré les difficultés de la vie et les années qui défilent.

Sa création avant tout. Son emploi comme gagne-pain.

Sauf que, comme les autres, il a réussi. Malgré la fonction accessoire, provisoire. L'emploi est devenu important. Les promotions ont fusé.

Mais il a continué. Créer. Encore et encore.

Vraiment ?

A quand remonte son dernier visage ?

Un moi. Deux peut-être. Et il n'était même pas réussi.

Ses mains ne sont plus aussi fébriles qu'autrefois.

Il lui arrive, parfois, lorsqu'il se retrouve seul, à la maison, de quitter son atelier pour s'avachir devant la télé.

Facilité. Nervosité.

Créer. En-a-t-il encore envie ? Est-ce vraiment une passion ? Ou une obligation ?

Obligation envers ceux qui croient en lui, ceux qui le soutiennent.

Obligation face aux promesses qu'un jeune homme de vingt ans a formulées bravement.

Un jeune homme ignorant. Qui n'avait pas encore vécu. Qui croyait que tout était possible.

Un jeune homme naïf.

Créer ? Pour qui ? Pour quoi ?

Renoncer...

 

 

 

 

17.01.2012

Le dossier 553

 

Florence n'arrive plus à respirer.

Ses poumons sont bloqués, sa tête menace d'exploser, des fourmis montent le long de ses bras.

Elle n'a plus la force de se lever, encore moins de marcher jusqu'à la fenêtre.

Sa tête tourne, elle sent sa respiration se raccourcir de plus en plus.

Florence sent les fourmis dans son bras gauche. Une crise cardiaque ?

A son âge ? Impossible.

Elle doit respirer.

Se concentrer, se calmer.

Mais autour d'elle, la pièce s'est mise à tourner.

Elle ne parvient pas à retrouver son calme.

Florence sait qu'il ne s'agit que d'une crise passagère.

De l'angoisse accumulée. Un stress intense.

Mais elle n'arrive pas à respirer. Elle a beau se concentrer, répéter les exercices maintes fois révisés, elle n'y arrive pas.

Elle est incapable de décroiser les jambes, de laisser retomber les bras le long de son corps.

Si elle les détache de sa poitrine, la douleur s'intensifie. Une pierre, un poids lourd, mort, qui l'asphyxie.

Elle a besoin d'oxygène.

Florence se met à penser à la poste, au loyer, aux factures.

Et sa respiration s'accélère.

Encore et encore.

Elle a mal, elle n'arrive pas à se débarrasser de cette sensation de pesanteur sur la poitrine.

Son esprit est accaparé par les tâches irréconciliables, les deux rendez-vous à la même heure, le même jour, les travaux à terminer, les gens qu'elle doit appeler.

Toutes ces tâches l'oppressent. Elle est incapable de les accomplir, elle est dépassée, elle n'arrive plus à respirer.

Noyée sous les responsabilités, le stress, la montagne de devoirs inachevés qui grandit jour après jour et qu'elle se sait incapable d'escalader.

Le dîner chez les voisins, le désordre dans l'appartement, le dossier 553 à rendre demain alors qu'elle n'en a pas même pris connaissance.

Elle n'y arrivera pas.

Sa respiration est un sifflement.

Aigu.

Rauque.

Elle va mourir, elle le sent.

Florence a besoin d'air. Immédiatement. Tout de suite.

Elle ne peut pas bouger.

Coincée sur sa chaise, tétanisée par la pression contre sa poitrine.

Le téléphone sonne.

Florence décroche. Une amie.

Florence parle quelques minutes. Tente de répondre à son interlocutrice. La conversation s'éternise.

Florence sourit. Eclate de rire. Des blagues, des promesses.

Elle raccroche.

Et remarque que sa main a quitté sa poitrine. Le poids s'est envolé.

Les tâches à accomplir ne se sont pas réduites. Le dossier 553 reste à faire.

Mais Florence y arrivera.

 

30.05.2011

Entretien d'embauche

 

Fébrile.

Ses mains tremblent.

Son cœur s'emballe.

Elle ne peut maîtriser les battements de ses tempes, la nervosité qui boue en elle.

Elle a envie de s'enfuir en courant.

Mais elle ne peut se décoller de sa chaise.

Elle sait pertinemment qu'elle a une montagne de choses à faire.

Mais elle en est incapable.

Elle ne sait ni quand aura lieu son rendez-vous, ni où.

Mais elle ne tient pas en place. C'est l'annonce d'un peut-être, d'un on verra.

Mais elle le prend comme une certitude. Elle l'aura, elle va réussir.

Elle a tellement envie de plaire.

Elle sait qu'elle est mauvaise. Que des milliers d'autres risquent de lui ravir cette place tant convoitée.

Mais c'est son seul espoir. Son seul et dernier espoir. Elle n'a pas d'autre idée, pas d'autre envie.

Il faut qu'elle réussisse, ici et maintenant.

Pour elle bien sûr, mais aussi pour ses proches, sa famille, ses amis. Ils sont fiers d'elle. Elle se doit de continuer sur le chemin de sa réussite. Si elle échoue...elle ne veut même pas y penser.

Son avenir se joue maintenant.

Maintenant. Bientôt.

Elle ne sait pas quand.

Elle doit se concentrer. Se préparer.

Surtout ne pas décevoir.

Ses mains tremblent. Ses pieds sont pris d'une irrésistible envie de danser la tarentelle.

Elle doit travailler, se plonger dans des dossiers minutieux et fastidieux.

Mais elle veut tout. Maintenant. Immédiatement. Alors elle ne fait rien.

Elle regarde ses mains, la table, le soleil.

Elle attend et elle tressaute. Intérieurement, elle n'en peut plus. Pourtant, elle affiche un calme plat. Serine, impassible.

Menteuse. Elle ment à la face du monde.

Elle est une imposture, une tricherie. Elle ne réussit rien.

Elle ne fait que subjuguer. Elle n'est que façade, apparence.

Elle sait qu'elle n'a pas de contenu. Qu'elle se contente de virevolter. D'emprunter une idée ici et là.

Mais le grand jour, le jour de l'entretien, elle devra savoir. Avoir suffisamment de connaissances. Elle ne pourra plus tricher.

Alors elle doit travailler. Etudier ces dossiers. Façonner son réquisitoire.

Impossible. Pas envie. Pas d'inspiration, pas d'endurance.

Elle est fébrile, elle n'en peut plus. Elle voudrait prendre les jambes à son coup, expulser le trop plein d'émotions qui la submerge.

Elle veut cette place, de tout son cœur, de tout son être. Elle doit réussir, elle en a envie. Plus que tout au monde.

Mais elle est incapable de s'y préparer.

Alors, elle va échouer. Echouer et mourir. Echouer et disparaître.

Elle n'a pas le choix, elle doit s'y mettre. Maintenant, tout de suite.

Et tant pis si elle échoue. Elle aura tout donné, tout craché.

Elle va réussir. Ou mourir.

 

 

26.05.2011

Permis de conduire

 

C'est le grand jour.

Ses mains sont moites, son cœur fait des bonds dans sa poitrine.

Christian se trouve parfaitement ridicule.

Ce n'est pas vraiment un examen important. Tout le monde le rate une fois ou deux. Son meilleur ami lui-même, a du le repasser trois fois avant de l'obtenir.

C'est un passage obligé, une sorte de rituel de société.

Personne ne lui en voudra s'il échoue une fois ou deux.

Pourtant, Christian ne peut s'empêcher de sentir cette petite boule se former au sein de son estomac.

Le permis de conduire.

Il est encore tôt. Il devrait se concentrer sur son travail, sur ses études. Il a le temps. Plusieurs heures.

Mais non, impossible. Il pense à cet après-midi. A tout ce qu'il attend. Mentalement, il refait les exercices répétés durant ces dernières semaines. Il se sait à la hauteur. Il devrait réussir. Mais le stress refuse de le laisser tranquille.

Il voudrait à la fois y être tout de suite et ralentir le cours du temps. Les minutes s'écoulent beaucoup trop vite.

Déjà, l'après-midi est là. Il est temps d'y aller.

Christian se rend au lieu de rendez-vous donné par son professeur qui l'attend déjà à bord du véhicule.

Celui-ci, afin de détendre l'atmosphère, s'empresse de sortir le plus de gros mots possibles en un temps record, qu'il ponctue à l'aide d'un rire gras et profond.

Christian le regarde, désolé. Ce type est irrécupérable. Il se réjouit de ne plus avoir à le fréquenter.

Mais avant cela, Christian doit encore se le coltiner durant quelques minutes.

Il pénètre dans la voiture, pose son sac à l'arrière, allume le contact et passe la première.

Déjà, son professeur en profite pour lui glisser une remarque. Les phares !

Christian voudrait argumenter. Lui expliquer qu'en plein jour, il ne voit pas leur utilité. Mais il y renonce. Autant économiser sa salive et ses forces pour tout à l'heure.

Il est satisfait. Les premières minutes se déroulent parfaitement bien. Il ne fait aucune erreur et même le professeur, en général toujours grincheux, semble content de lui.

Arrivés à un passage piéton, il s'arrête. Le professeur en profite pour ouvrir la fenêtre et passer son bras à l'extérieur tout en reluquant les écolières qui se hâtent de gagner le trottoir d'en face, outrées par cette attitude sortie tout droit du moyen-âge. Le type rigole. Il fait beau, les femmes portent des jupes courtes, il est heureux.

Une pensée fugace traverse l'esprit de Christian. Il se demande si la réussite à cet examen est inversement proportionnelle au quotient intellectuel du candidat. Il jette un regard à son professeur. Si celui-ci, qui est en train de se curer le nez, est un échantillon représentatif de sa profession, la théorie élaborée par Christian semble ne faire aucun doute.

Enfin, ils arrivent au Lieu Maudit.

Il se gare, coupe le contact et sort de la voiture. Son professeur l'accompagne.

Ils entrent dans le bâtiment administratif.

Cette fois, plus moyen de tergiverser.

C'est le moment.

Il va tenter d'obtenir son perms de conduire.

Il se sent parfaitement ridicule. Une bête formalité. Un examen stupide qu'il peut repasser autant de fois qu'il le souhaite. En plus, il déteste conduire. Il préfère le vélo. Ou le bus. Peu importe. Il a envie de sortir en courant. De crier que tout cela n'est qu'une vaste blague, qu'il abandonne, qu'il n'aime ni la circulation, ni la pollution. Il ne sait plus vraiment pourquoi il s'est tant entrainé ces derniers mois.

Mais au moment où il veut passer la porte, Christian entend son nom prononcé sèchement.

Il se retourne. Un grand bonhomme interminable, aux bras osseux et aux cheveux jaunes tient son permis de conduire provisoire à la main.

Il se présente. Christian ne retient pas son nom. Il est fasciné par les cheveux de l'examinateur. Jaunes. Jaunes comme la sauce à la crème écœurante qu'il a mangée l'autre jour chez la grand-mère de sa copine. Il n'a jamais vu cela.

Mais il n'a pas le temps d'y réfléchir davantage. Déjà, l'homme lui tient la porte et l'enjoint de se mettre à l'œuvre.

Le professeur de Christian en profite pour serrer la main à l'examinateur. Il ne veut surtout pas qu'on l'oublie. Puis, pour parachever le tout, il jette à la cantonade un tonitruant : « Vas-y Cricri, tu vas tous les niquer !».

Christian regrette de ne pas avoir tenté de passer l'examen en candidat libre, avec la voiture de son père. Mais il est trop tard pour se lamenter.

Déjà, il monte dans le véhicule, allume le contact sans oublier, cette fois, d'enclencher les phares.

Le grand bonhomme se glisse à côté de lui et replie ses jambes interminables sous son menton. Il ne desserre pas les dents.

Cependant, à peine sorti du parking, il lui indique la direction où se rendre. Christian suit fidèlement les panneaux.

L'examinateur ne dessert pas les dents. Il ne lui pose pas de question, n'engage pas la conversation. Il plisse les yeux et affiche une moue dubitative.

Christian est inquiet. Il sent qu'il commet des erreurs mais ne saurait dire exactement lesquelles. Il tente de suivre les instructions, d'agir comme on le lui a appris. Mais les cheveux jaunes du grand échalas le déconcentrent. Il a constamment envie de les étudier. Alors qu'il devrait regarder la route, faire attention à la circulation.

Il se demande comment un aussi grand type a pu décider de devenir examinateur et de passer toutes ses journées enfermé dans des habitacles automobiles beaucoup trop restreints pour sa stature. Il doit être perclus de courbatures.

Une drôle d'odeur chatouille les narines de Christian. Il plisse le nez. Il est sûr pourtant d'avoir enlevé le frein à main et de ne pas avoir fait d'erreur avec la boîte à vitesses.

Mentalement, il cherche l'origine de ce fumet des plus désagréables.

Il ne trouve pas.

L'examinateur tourne sa tête vers lui pour lui donner une instruction. Christian reçoit son haleine rance en pleine figure. Une odeur de vieux cigare et de mauvaise digestion. Il est soulagé. L'odeur ne vient pas du véhicule.

Déjà, ils prennent le chemin du retour. Il jette un coup d'œil à la montre digitale de la voiture. Cela fait moins de quarante minutes qu'ils ont démarré. Un examen dure une heure. Il a échoué. Il le sait. L'examinateur pense que ce n'est pas la peine de continuer.

Dans sa tête, Christian invective son professeur, qui n'a pas su le former suffisamment, ses parents, qui ont insisté pour qu'il passe cet examen stupide et ses amis qui, eux, l'ont déjà obtenu.

Il est agacé. Il n'a pas envie de recommencer. Il sait qu'il a échoué mais ne veut pas retenter sa chance.

Il se gare sur le parking, coupe le moteur et fait mine d'ouvrir la portière.

Le grand type aux cheveux jaunes l'arrête d'un geste. Il sort divers papiers, coche quelques cases. Il ne dit rien.

Anxieux, Christian le regarde. Il ne comprend pas pourquoi il ne lui explique pas ses erreurs, pourquoi il ne lui donne pas de conseils pour mieux réussir à l'avenir.

Enfin, l'examinateur se tourne vers lui. Christian a envie de pleurer. Il sent le monde s'effondrer autour de lui. Il a échoué, plus rien n'a d'importance. Pourtant, il sait que son attitude est stupide, qu'il pourra retenter sa chance, comme des milliers d'autres avant lui.

Un fumet désagréable s'échappe de la bouche de l'homme aux cheveux jaunes qui lui dit :

« Félicitations, vous obtenez votre permis de conduire, jeune homme. »