09.12.2011

Trahison et côtes de porc

 

C'est fini. Tout est fini.

Des semaines, des mois, des années jetées à la trappe. En quelques mots. En quelques secondes.

Un coup de gomme sur une vie entière, des rêves, une réalité.

Laure est choquée. Son cerveau erre dans des sphères dont elle ne soupçonnait pas l'existence. Ses mains se promènent sur les meubles, les rampes d'escaliers, les murs. Elle ne sent rien. Ses doigts sont lourds, engourdis.

Elle vit sur un nuage épais. Entourée de brouillard et d'obscurité. Elle ne distingue rien, elle ne sait pas où poser ses pieds.

Laure se remémore la journée d'hier. Elle s'est levée, rendue à la salle de bain. Puis, elle a allumé la machine à café.

Des gestes simples, habituels, rassurants. Ils ont bu leur café, ensemble, comme toujours, comme chaque matin.

Puis, ils se sont rendus au travail. Une journée classique, comme des centaines d'autres avant celle-ci, des journées qui se ressemblent et qui rassurent, sécurisent, apportent douceur et sérénité.

Mais le soir, lorsque Laure est rentrée du travail, tout a basculé.

Au début, elle n'a rien remarqué. Elle a posé les courses sur la table de la cuisine et a entrepris de les ranger, tout en récitant à Nicolas le menu du dîner. Purée, côtes de porc et petits pois.

Nicolas n'a pas entendu. Ou pas écouté. Mais Laure ne s'en est pas formalisée.

C'était normal. Il arrive parfois à Nicolas de penser à autre chose. Son travail, ses amis. De temps à autre, il envoie des sms, joue avec son Smartphone ou regarde la télévision. Laure a l'habitude. Elle ne s'en formalise pas. Ils se connaissent tellement bien !

Entre eux existe une grande liberté. Elle ne lui a jamais interdit de voir ses amis. Ou de traiter sa mère de vieille harpie. Ils se disent tout, sont honnêtes l'un envers l'autre.

Laure passe la main dans ses cheveux. Elle refuse de retracer mentalement cette soirée. Elle voudrait l'effacer. L'oublier. Comme on a pu effacer sa vie. D'un trait. Simplement.

Mais elle ne sait pas comment faire. Dans sa tête, les mots résonnent. Des mots violents.

Ils se heurtent contre les parois de son crâne, s'enfoncent dans son estomac. Pliée en deux, elle tente d'oublier la douleur. Elle voudrait pouvoir lire, s'enfoncer dans une autre vie.

Ce matin, Nicolas lui a téléphoné. Il lui a demandé comment elle se sentait.

Elle lui a répondu qu'elle allait bien. Qu'elle avait versé quelques larmes et qu'elle se sentait mieux maintenant. Qu'elle devait le laisser pour terminer le repassage avant de partir au travail. Qu'elle allait être en retard.

Elle se serait giflée. Insensibilité. Contrôle. Normalité.

Au fond d'elle, les mots s'entrechoquaient, se menaçaient, se disputaient. Elle aurait voulu les lui lancer au visage, lui écraser son mépris et sa douleur, son incompréhension. Mais elle n'en a pas été capable. Elle n'a su lui montrer que ce qu'il attendait d'elle, son éternelle nonchalance, ses habitudes et son agenda bien ordonné.

Laure chancelle et s'écroule. Elle ne sait plus vers quoi se tourner, à qui parler. Son réflexe est toujours le même. Elle voudrait appeler Nicolas et lui raconter. Chercher auprès de lui un réconfort. Mais elle sait que c'est désormais interdit.

Elle n'a personne d'autre. Aucun ami. Aucun confident.

Quelques collègues peu désireux d'entendre ses lamentations. Elle n'a jamais été proche de sa famille.

Elle n'a que Nicolas. Lui seul la comprend et la connaît. Son confident, son ami, sa vie.

Mais elle ne peut plus l'appeler.

Tout est terminé, fini, envolé.

Les détails de la soirée se pressent devant les yeux secs de Laure. Elle revoit le canapé, le sac de courses, la casserole dans laquelle elle a versé l'eau bouillante.

Mais elle n'aperçoit pas Nicolas. Elle ne parvient pas à se souvenir de son visage, de sa posture, de son attitude. Elle n'y a pas pris garde. Par habitude, elle l'a à peine regardé. Considéré la situation comme une donnée acquise, une soirée supplémentaire en tête à tête. Le dîner, un peu de télé avant de fermer les yeux. C'est ce qu'ils font tous les soirs. Faisaient. Laure ne sait plus.

Laure se souvient qu'elle tenait dans sa main une côte de porc. Nicolas s'est mis à lui parler. Elle n'a pas écouté. Elle pensait à la viande, à la noix de beure qui fondait dans la poêle.

Puis, elle s'est rendu compte que Nicolas lui racontait quelque chose d'important. Elle s'est forcée à écouter.

Il lui parlait de son travail, des gens qu'il fréquentait. Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui racontait cela avec un air aussi sérieux.

Elle connait ses collègues. Elle les a déjà rencontrés. Plusieurs fois.

Puis il a parlé du week-end d'entreprise. Celui qui a eu lieu l'an passé, à la montagne. Elle s'en souvient. Elle était restée là, seule à la maison, à regarder de vieilles séries télévisées.

Il a hésité quelques instants. Puis il a parlé de quelqu'un dont Laure n'avait jamais entendu parler. Une jeune femme. Qui servait au café du village.

Laure ne voyait pas très bien pourquoi il lui en parlait maintenant. L'avait-il rencontrée en ville par hasard ? Lui proposait-t-il de l'inviter à la maison le week-end prochain ?

Laure écoutait Nicolas avec indulgence. Elle se rendait bien compte qu'il voulait lui demander quelque chose mais qu'il n'osait pas le formuler. Elle a essayé de l'encourager. Lui a posé des questions sur cette femme. Est-elle gentille ? Quels sont les plats qu'elle préfère ?

Nicolas a eu l'air encore plus embarrassé. Il a bafouillé. Mais il n'a pas répondu.

Laure a soupiré. Il semblait vraiment hésitant. Peut-être avait-il simplement passé une mauvaise journée au travail.

Nicolas a continué à lui parlé de cette fille. Comment s'appelle-t-elle ? Laure n'arrive même pas à s'en souvenir. Tania, Thalia ou quelque chose d'approchant.

Et tout à coup, Nicolas lui a dit les mots. Tranchants, nets. Il n'a plus bafouillé, il était sûr de lui, son regard était honnête et droit. Il n'a pas baissé les yeux, il n'a pas pleuré.

Laure a cru à une blague. Elle a voulu rire.

Mais elle en était incapable. Elle ne savait pas quoi dire. Elle a regardé ses pieds. Puis ses mains. Elle tenait encore la côte de porc crue entre ses doigts. Elle a fait remarquer à Nicolas que si elle ne s'activait pas le dîner allait être immangeable.

Il l'a regardée d'un air étrange. Inqualifiable. Un mélange de mépris et de pitié. Un air qu'elle ne veut plus jamais, quoi qu'il arrive, inspirer à qui que ce soit.

Elle a tout de même réussi à trouver les mots pour lui demander. Depuis quand ? Combien de temps ?

Une année. Depuis ce week-end d'entreprise à la montagne.

Une année durant laquelle il est rentré parfois un peu plus tard, durant laquelle le nombre de ses réunions a légèrement augmenté.

Laure n'a rien remarqué. Aucun changement.

Nicolas prétend pourtant qu'il lui a montré des signes. Ne sachant comment aborder le sujet, il a laissé traîner des preuves. Partout. Dans toute la maison. Puis des mots. Des anecdotes.

Laure n'a rien vu, rien entendu.

Nicolas a fait ses valises. Il n'est pas resté dîner.

Laure a débarrassé son assiette de la table et a mangé seule les côtes de porc. Les deux. Pour ne pas laisser de restes dans le frigo. Parce que la viande ne se garde pas très longtemps et qu'elle a prévu autre chose pour demain.

Ensuite, elle est allée se coucher.

Laure se déteste. Elle aimerait pouvoir manifester sa douleur, battre Nicolas jusqu'au sang, se venger, crier, hurler.

Mais elle n'en fait rien. Elle n'est pas comme cela. Les émotions se pressent au fond de son cœur. Elle les ravale. Tranquillement, calmement. Rigueur. Maintien.

Elle effectue le repassage, range quelques objets.

Elle veut que tout soit propre, ordré.

Au cas où Nicolas désire revenir, au cas où cette soirée n'est qu'un mauvais rêve. En attendant. Laure va travailler.

 

 

 

16.08.2011

La fin d'une idole

 

Il ne cesse d'y penser. Les mots sont gravés dans sa mémoire.

Il se réveille en sueur au beau milieu de la nuit, une sensation de malaise au creux de l'estomac.

Il ne peut en parler à personne.

Il est seul, seul avec son terrible secret, seul avec ce poids bouleversant sur les épaules.

Il se sent souillé. Sali par le pouvoir de quelques mots qu'il n'aurait pas dû entendre, quelques mots volés par erreur, par hasard.

Sa confiance est trahie, sa foi est ébranlée. Ses repères, soudainement, se sont écroulés. Il ne sait plus à quoi et en qui il peut se fier.

Il regorge de pensées contradictoires, passant de la haine à l'incompréhension, du dégoût à l'abattement.

Ces mots ne lui étaient pas destinés.

S'il n'avait pas été là.

S'il n'avait pas eu envie de passer cet appel à cet instant.

S'il avait raccroché lorsqu'il s'est rendu compte que la ligne était occupée.

Si.

Si seulement il avait agit différemment. Rester dans l'ignorance. Douce, rassurante. Ignorance de la laideur, de la vie, de l'incommensurable normalité de tous les êtres vivants.

Mais il a décroché le téléphone. Il a attendu une seconde de trop avant de se décider à reposer le combiné. Une seconde fatale, une seconde de curiosité malsaine durant laquelle les mots ont été prononcés.

Trois petits mots.

Des mots qui le réveillent en pleine nuit, qui l'empêchent de se concentrer, qui lui donnent des sueurs froides.

Et des questions.

Des tas de questions.

Qui ? Depuis combien de temps ?

Mais surtout, pourquoi ?

Il ne comprend pas. Cette image si pure, si éthérée vient de se déchirer en une infinité de morceaux. Irréparable.

Il ne sait plus ce qu'il doit faire.

Il n'ose plus la regarder dans les yeux. Il n'a plus envie de la voir, de lui parler.

Lorsqu'elle s'adresse à lui, il fuit. Trop d'images s'imposent à son esprit. Des images affreuses, des images qui ne devraient pas s'y trouver.

Il ne peut plus la voir. Ni lui parler.

Tout ce qu'elle était, tout ce qu'elle représentait pour lui s'est évanoui au moment où les trois mots ont été prononcés.

Il craint de ne plus jamais pouvoir la regarder normalement.

Il ne sait comment agir. Il se sent perdu, égaré.

Elle était sa boussole. Son repère. Sa vie.

Aujourd'hui, il apprend que pendant des années, sa boussole était tronquée.

Il s'y est fié. A avancé en lui faisant confiance. Mais elle était fausse. Biaisée

Un guide mensonger. Un fruit pourri de l'intérieur.

Il voudrait lui parler. Lui demander des explications. Hurler. Se fâcher.

Mais il ne peut pas. Il est seul. Seul avec son secret.

Il n'était pas sensé entendre. Elle ignore qu'il a décroché le téléphone. Elle ne peut pas imaginer que son image est à jamais brisée.

Il voudrait lui dire quelque chose. Faire en sorte d'avancer. Trouver une manière. Une façon.

Sa tête est trop pleine.

Ces sentiments, ces désirs.

Du fond de son ventre, une nausée douçâtre s'envole jusqu'à ses narines.

Quelque chose vient de s'effondrer. Il n'arrive pas à en saisir la mesure.

Tout ceci est trop nouveau, trop soudain.

Il se sent trahi, abandonné.

Trahi par trois mots.

Trois petits mots.

Qui forment une phrase. Une phrase magnifique. Symbole de bonheur et d'espérance.

Une déclaration. Un engagement de l'être tout entier.

Sauf que ces mots ont été prononcés par sa mère.

Et qu'ils ne s'adressaient pas à son père.

 

 

 

04.08.2011

Trahison

 

Téo est couché à même le sol, par terre, dans sa chambre.

Il ne regarde rien. Il ne voit rien.

Pourtant, ses paupières sont ouvertes.

Il réfléchit. Il ressasse.

Téo est terriblement malheureux. Triste. Désespéré.

Devant lui, l'avenir s'est assombri.

Avant, tout allait pour le mieux. Il y avait Luc et puis Thierry. A eux trois, ils étaient invincibles.

Téo retrouvait ses deux amis cinq jours par semaine, chaque matin. Avec eux, il affrontait la journée, les vicissitudes de l'existence, les mauvais coups.

Il riaient dans le dos des autres, se moquaient de Jérôme et de ses nouvelles lunettes, s'amusaient à lancer des boules de papier mâché à travers la salle de classe.

Pourtant, Téo, Luc et Thierry n'étaient pas considérés comme des terreurs. Elèves moyens, tout le monde les appréciait dans la mesure du raisonnable. Tant qu'ils ne dépassaient pas trop les bornes et s'abstenaient de crier trop fort, on les laissait tranquille.

Téo a rencontré Luc et Tierry pour la première fois à l'âge de 12 ans. Il était seul, il avait peur. Perdu devant un grand bâtiment qu'il ne connaissait pas, une liste comprenant les noms de divers professeurs à la main et une classe peuplée de visage inconnu.

Il savait pourtant qu'ici tout le monde était nouveau. Les autres élèves également découvraient pour la première fois l'école secondaire. Mais tous avaient déjà repéré une ou deux connaissance dans la masse bourdonnante.

Téo, lui, était complètement seul. Il ne connaissait personne. Absurdement personne.

La faute à ses parents qui avaient tenu à ce qu'il suive une scolarité privée dans un établissement religieux qui obtenait de résultats bien meilleurs que l'école publique.

Téo s'en foutait.

Il n'avait jamais rien connu d'autre que l'école Sainte Anne.

Mais à présent, face à ces milliers de visages différents, criant et riant, il se sentait désemparé. Incapable de se frayer un chemin vers les autres, de s'imposer, de chercher lui aussi sa place.

Il se savait différent. Il sentait qu'à travers ses chaussettes blanches, son pantalon au pli parfaitement repassé et sa raie sur le côté les autres élèves voyaient en lui un être anormal.

Il avait envie de pleurer, de partir en courant et de rentrer chez lui lorsque Luc et Thierry étaient arrivés.

Ils se connaissaient depuis l'âge de deux ans et avaient grandit dans le même quartier.

Pour une raison inconnue, ils ont fondu sur Téo, l'ont attrapé par le bras et lui ont demandé le nom de ses professeurs. Ils ont rapidement remarqué qu'ils avaient atterri dans la même classe. Aussitôt, Téo s'est senti mieux. Luc et Thierry sont immédiatement devenus des personnages connus, des bouées de sauvetage auxquelles s'accrocher et avec lesquelles faire face à l'adversité.

Téo n'a jamais compris ce qui avait poussé Luc et Thierry à aller vers lui ce jour-là. Il s'est toujours douté qu'eux aussi étaient terrifiés par cette nouvelle école et ses nouveautés. Mais il n'a pas cherché à creuser plus avant. A partir de ce jour, ils ont été soudés. Irrémédiablement. Malgré les dix ans durant lesquels Téo n'avait pas fait partie du trio, il est devenu un membre entier de la bande, irremplaçable et indispensable.

Luc, Thierry et Téo se déplaçaient toujours ensemble, déjeunaient ensemble, faisaient leurs devoirs ensemble et se voyaient même parfois après les cours.

Ils passaient les vacances les uns chez les autres, se racontaient des histoire à se tordre de rire, adoraient se faire peur, la nuit à la lueur d'une lampe torche.

Ils étaient les meilleurs amis du monde, unis pour la vie, pour toujours.

Pendant trois ans, tout s'était bien passé. Téo avait vécu les premières années de son adolescence dans la joie et l'insouciance. Il était heureux auprès de ses amis qui l'aidaient à supporter sa famille et l'école.

Aujourd'hui, Téo est âgé de quinze ans. Il se sent vieux. Triste.

Il est seul.

Totalement seul.

Il regarde le plafond sans le voir. Les poutres peintes en blanches. Des poutres apparentes, lui a appris un jour son père.

Il s'en contrefiche.

Il ne sait plus rien.

Il est seul.

Il ne comprend pas.

Téo, Luc et Thierry.

C'était sensé être pour la vie.

Pour l'éternité.

Ils se l'étaient promis.

Pourtant, aujourd'hui, Luc n'était pas au rendez-vous.

Thierry et lui l'ont attendu. Longtemps. Très longtemps.

Luc n'est pas venu.

Jamais il n'avait fait cela auparavant.

Téo a pensé qu'il était malade. Thierry a émis l'idée que ses parents l'avaient puni et qu'il ne pouvait pas sortir de chez lui.

Ils étaient inquiets. Très inquiets.

Et puis, au détour d'un chemin, Téo l'a aperçu.

Luc tenait Nadine par la main. Téo les a suivis.

Derrière un arbre, ils se sont embrassés.

Téo est seul, désespéré. Téo ne comprend pas.

Ils s'étaient juré d'être ensemble pour la vie, pour toujours, pour l'éternité.