28.03.2012

Visage pâle

 

15h50.

Dédaignant le pardessus pendu au clou, contre le mur, il sort.

Referme doucement la porte pour ne pas perturber les deux collègues avec qui il partage le bureau. Absorbés par des colonnes de chiffres, ils ne lèvent pas la tête.

L'ascenseur ne vient pas. En panne sans doute. Peu importe. Il dévale les escaliers, son porte-document coincé sous le bras. Jette un coup d'œil à son poignet. Il ne doit pas traîner. Plus que quelques minutes avant le rendez-vous et encore trois rues à traverser.

Dehors, le soleil brille. Puissant, chaleureux, enveloppant.

Il lève le regard, son cou pâle, son nez jauni par les néons, le travail et l'enfermement.

Une telle chaleur, un tel bonheur.

Son portable sonne. Son patron. Il s'empresse de répondre.

Le rendez-vous est annulé. Peut-il, avant de rentrer au bureau, passer au pressing ? Son patron est vraiment désolé, en temps normal, jamais il ne se permettrait... Mais il en a besoin pour un dîner, ce soir, et avec le dossier D, il n'aura pas le temps.

Le patron s'excuse encore une fois, remercie chaleureusement.

D'un geste bref, il referme le téléphone. Esquisse un petit sourire.

Etend une jambe, puis l'autre.

Il va en profiter pour passer acheter une boîte de pralinés chez le confiseur. Un cadeau pour sa femme. Ce n'est qu'un bref détour. Son patron ne dira rien, il ne s'en apercevra même pas.

Les rues sont vides. Malgré le soleil, la chaleur, les terrasses prêtes à recevoir les clients.

Personne.

Les gens sont entassés derrière les vitres, compulsent des registres, étudient des dossiers.

Lorsqu'ils sortiront, ce soir, après une dure et épuisante journée, le soleil sera couché, là bas, derrière les montagnes.

Un sentiment d'abattement s'empare de lui. Il tente de le chasser. Sourire. Penser à sa femme. A sa fille.

Impossible. Il ne voit que ce beau soleil, s'écrasant sur l'asphalte déserte, les quelques retraités qui avancent péniblement.

Il soupire. Jette un regard envieux voilé de tristesse aux terrasses désertes.

La rue suivante est plus animée. Des cris d'enfants. Il est 16h. L'école est terminée.

Autour des petits, se pressent des grands-parents émerveillés et des femmes de ménage blasées. Quelques jeunes mères. Deux. Trois.

A peine visibles dans la masse des personnes âgées.

Il pense à sa fille. A sa femme qui travaille là haut, dans les bureaux du dernier étage. Elle rentrera tard ce soir. La petite aura déjà goûté, fait ses devoirs et pris son bain.

En compagnie de Maria. L'indispensable Maria.

Il soupire. Il pense à rejoindre sa femme et sa fille. Partir.

Loin. Très loin.

Dans un pays ensoleillé où ils pourront vivre dehors toute la journée. Passer du temps avec ceux qu'il aime. Voir grandir la petite.

Gros soupir.

Il consulte sa montre.

Tant pis pour les chocolats. Il courre jusqu'au pressing et revient, au pas de course, rapporter le costume à son patron.

 

 

01.03.2012

Le mariage du cousin Marcel

 

Paul regarde autour de lui.

Les passants, les voitures.

Au dessus de sa tête, le soleil brille. Pas un seul nuage ne vient assombrir ce ciel azur.

Les conditions sont idéales.

Et Paul est libre.

Trois jours, trois jours entiers à sa disposition.

Octroyés généreusement sur sa demande.

Parce qu'il devait aller assister au mariage de son cousin Marcel. Cousin qui a décidé au dernier moment d'annuler la cérémonie. Il ne se sent pas prêt. Il n'est pas sûr que Nathalie représente le bonheur ultime de sa vie.

Paul n'en a cure. Le scandale qui transporte sa famille, les murmures téléphoniques, les anecdotes salaces sur la sexualité de Nathalie ne l'intéressent pas.

Marcel, il le connaît à peine. Ils ont joué ensemble lorsqu'ils étaient petits. Puis, les parents de Paul ont déménagé. Ils se sont revus de temps en temps. Pâques, Noël, mariages, enterrements.

Lorsqu'il a appris l'annulation de la cérémonie, Paul en a ressentit une joie immense, égoïste. Il n'aurait pas à aller là-bas, à porter ce costume sombre qui le boudine, à affirmer que les enfants des autres, d'affreux petits morveux impolis, sont d'adorables petits anges.

Paul pourrait rester ici, chez lui et profiter de trois jours de congé tombés du ciel.

Il pourrait se promener dans les rues, boire des cafés, flâner au bord de l'eau, déguster une pâtisserie à la terrasse d'un restaurant tout en jetant un œil aux gros titres des journaux.

Trois jours de bonheur total, alors que les autres sont enfermés dans leurs bureaux, enchaînés à leurs ordinateurs. Trois jours au milieu de la semaine, trois jours durant lesquels la vie bat son plein, les gens courent et s'activent.

Trois jours de grasse matinée avec une petite pensée joyeuse pour ceux qui doivent se lever à sept heures tapantes, le bonheur d'éteindre le réveil oublié par habitude et de se rendormir au cœur des draps encore chauds.

Le premier jour, Paul s'est amusé. Il a flâné dans les rues, au bord de l'eau, a dégusté un café sur une terrasse et dormi tout son soûl. Il en a même profité pour avaler une dizaine d'épisodes de sa série préférée.

Mais aujourd'hui, deuxième jour de ce week-end béni, Paul s'ennuie.

Il a épuisé toutes les activités qui le titillaient, s'est amusé jusqu'à la lie, a consulté tous les journaux à disposition et n'a aucune envie de se mettre à lire un gros volume. Il est en vacances, après tout. Il n'a aucune raison de se contraindre.

Mais que faire ?

Paul aimerait appeler George. Ou André.

Leur proposer un match de badminton. Ou un tennis.

Suivi d'un demi au café du coin.

Un déjeuner entre amis ou une promenade avec Sandrine, toujours prête à refaire le monde.

Impossible.

Ils travaillent.

Tous autant qu'ils sont.

Même Vanessa, l'ignoble Vanessa, mère au foyer  qui a dégoté le gros lot en épousant le riche Jean-François. Vanessa n'a pas le temps. Il y a le déjeuner des enfants à préparer, les courses, le goûter, la lessive, les devoirs. Une autre fois, peut-être. Ce week-end par exemple. Lorsque les enfants auront congé.

Paul raccroche, découragé.

Il contacte André. Lui propose un dîner. Le soir, à 20h30, après le boulot. Ou un verre. Peu importe, il a besoin de compagnie.

André refuse également. En semaine, ce n'est pas l'idéal. Il doit terminer un dossier. Et puis, il doit se lever tôt demain. Pourquoi pas vendredi soir ? Ou samedi ?

George tient à peu près le même discours. Sauf qu'il n'est pas là ce week-end, ni le prochain. Rendez-vous dans un mois. Pour une randonnée en montagne. Ou un tennis, s'il fait beau. George rappellera Paul. En temps voulu. Mais pour le moment, non, il n'a vraiment pas le temps. Trop de choses à faire. Toutes ces obligations, la feuille d'impôt à remplir, non, la proposition tombe vraiment au mauvais moment.

Paul soupire. Il regarde le soleil radieux, les gens pressés.

Paul a congé et il s'ennuie. Comme les autres, il maudit le cousin Marcel.

 

 

 

 

22.02.2012

Un monde sans obligations

 

Rachel n'a pas envie de sortir.

Dehors.

Le froid, le soleil, les gens, la foule.

Les regards, le vent, la boue, les flaques d'eau.

Elle se sent en sécurité, derrière les murs épais, au chaud, protégée.

Elle regarde à travers la vitre, la vitre délicieusement protectrice, qui la sépare de cet environnement hostile.

Rachel ramène ses genoux sous son menton. Le soleil pénètre à travers la fenêtre fermée, réchauffant agréablement la pièce, s'attardant sur son front, ses mains, son cou. Le chauffage est allumé, la température ambiante élevée.

Rachel n'ouvre pas la fenêtre. Pour rien au monde, elle n'abandonnerait cette douce chaleur. Elle est bercée, protégée.

Une chaleur soporifique, apaisante.

Dehors, les gens peuvent bien courir, s'activer, trébucher, s'invectiver, Rachel ne risque rien.

Elle est chez elle, protégée, emmitouflée.

Rachel lève la tête. L'horloge affiche son verdict. 12h50.

Horreur.

Elle doit partir. Sortir. Affronter le froid.

Malgré son horaire réduit grâce auquel elle se croyait à l'abri. Ce mi-temps tant désiré qu'elle a fini par obtenir, qu'elle goûte jour après jour en poussant la porte de son appartement au beau milieu de l'après-midi ou en restant pelotonnée en chien de fusil au fond de son lit sans tenir compte de l'avancée du soleil en direction du zénith.

Elle a beau avoir réduit la durée de son travail, elle doit y retourner. Quelques heures, chaque jour. Obligée, contrainte.

S'habiller, se coiffer, enfiler son manteau et sortir. Affronter les gens, le froid, les bus, les autres.

Travailler.

Un goût amer dans la bouche, le front douloureux. L'envie de dormir, de fuir ou de disparaître.

Rachel s'accorde encore quelques minutes. Une ou deux.

Qui se transforment en une dizaine.

Personne ne s'en apercevra. On ne remarque pas ses arrivées. Ni ses départs.

Elle n'a droit à aucun commentaire. Son travail est accepté.

Pas acclamé.

Devant l'écran de son ordinateur, elle n'a qu'une envie : fuir.

Elle tergiverse, perd du temps, folâtre sur des sites d'informations, lit des recettes de cuisines et griffonne sur un bout de papier.

Elle n'a jamais envie de se plonger dans ses tâches, repousse son travail, fuit les réalités.

Elle déteste le sens du devoir, les demandes, les exigences.

Elle se sent fatiguée, épuisée, au bord d'un gouffre ensommeillé. Elle n'a qu'à fermer les yeux.

Chaque jour, elle lutte. Qu'il soit 8h ou 15h, ses paupières sont lourdes, sa productivité est au plus bas.

Elle n'avance pas, elle ne travaille pas.

Elle n'a même plus envie de sortir de chez elle. Affronter les autres, la rue, le bruit. Pour atteindre un bureau solitaire et dur, un écran d'ordinateur accusateur.

Rachel voudrait pouvoir dormir, dormir encore et encore.

Pourtant, elle n'est pas déprimée. Le week-end la transporte de joie, elle se promène sur les pavés mouillés, entre dans les cafés, parle avec animation et sautille au rythme des orchestres de rues.

Une boule d'énergie, de joie et de chaleur.

Rachel regarde encore l'horloge. 13h15. Elle est bel et bien en retard. Le temps a sauté. S'est envolé, effacé.

Il est trop tard pour s'y rendre désormais. Son retard est énorme, gigantesque. Il vaut mieux se faire porter pâle, s'absenter, rester cachée.

Pour ne pas affronter son arrivée tardive, les regards lourds de reproches, les bouches silencieuses.

Et les dossiers toujours vides qui attendent désespérément des mots, des concepts, des idées.

Elle ne peut pas. Il est trop tard, le temps a passé.

Elle ira demain, lorsque la force sera revenue, lorsque la nuit lui aura apporté une dose suffisante de courage.

Rachel resserre les mains sur ses genoux, dépose son front contre ses paumes. Son ventre crie sa défaite. Elle resserre sa prise, s'enfonce un peu plus dans la chaleur de l'appartement.

Oublier, laisser ses pensées vagabonder. D'autres univers, d'autres temps. Un monde sans obligations.

 

 

 

30.01.2012

Mais comment fait cette fille?

 

Stéphanie la regarde arriver le matin.

Fraîche, pimpante, le teint légèrement rosé par le froid, les lèvres pleines, souriantes.

Stéphanie la regarde s'installer à son bureau, légère, aérienne.

Stéphanie la regarde mordre goulument dans un énorme pain au chocolat sans qu'une seule miette ne vienne s'écraser sur la table.

Stéphanie regarde son clavier d'ordinateur à elle, accusateur. Un reste de sauce s'attarde entre les touches H et J, des miettes voisinent là haut entre les F3 et F4.

Comment fait cette fille ?

Comment fait cette fille pour rester toujours aussi propre ? Belle ? Souriante ?

Stéphanie jette un coup d'œil au bureau voisin. La fille rajuste sa jupe, qu'elle redescend nonchalamment sur un collant noir, brillant, sans aucun pli.

Stéphanie jette un coup d'œil à ses propres jambes. Deux gros jambons engoncés dans un pantalon trop serré. Quand elle se lève, des plis marquent sa taille. En plus, elle a oublié de le repasser.

La fille, elle, est toujours parfaite.

Lorsqu'elle croque goulument dans un sandwich, la farine ne s'attarde pas sur ses lèvres. Elle n'a pas besoin non plus d'enlever un morceau de gras coincé entre ses dents.

Stéphanie ne comprend pas. Elles ont acheté le même sandwich, au même vendeur, au même moment.

Stéphanie est en train de tordre sa bouche en un mouvement disgracieux afin d'enlever discrètement le bout de jambon cru entre sa prémolaire et sa canine. La fille, elle sourit.

Stéphanie se lève six fois par jour pour se rendre aux toilettes. Elle pince le nez, écœurée par les odeurs qu'elle a l'impression de traîner avec elle, n'appuie pas sur les portes de peur d'attraper des saletés.

La fille, elle, ne va pas aux toilettes.

Elle ne se bat pas avec le rouleau de papier coincé ni ne s'éclabousse avec les robinets qui giclent.

Mais comment fait cette fille ?

Lorsque Stéphanie ajoute une sucrine dans son café noir, sa voisine y jette une bonne rasade de crème fraiche, du sucre et du cacao. Pourtant, elle est deux fois moins large que Stéphanie.

Mais comment fait donc cette fille ?

Lorsque Stéphanie parle à ses collègues de sexe masculin, ils lui jettent un regard désolé. Parfois, même, ils l'ignorent. Ils préfèrent rester attroupés autour de la fille, l'écouter raconter sa journée et ses histoires passionnantes.

Car, pour parachever le tout, elle est intéressante. Cultivée. Intelligente.

Sans aucun défaut.

Stéphanie rêve de lui ressembler. Au moins un peu. N'acquérir qu'une infime partie de sa maîtrise, de sa grâce, de son élégance. Comprendre comment elle y arrive, de manière aussi parfaite, dans tous les domaines.

Ce matin, Stéphanie arrive plus tôt au bureau. Les yeux encore embués de sommeil, épuisée, elle se laisse tomber sur sa chaise. Elle allume son écran d'ordinateur mais ne peut s'empêcher de jeter un coup d'œil à la place de sa voisine. Parfaitement ordrée, comme d'habitude. Pas un seul papier, pas un seul crayon qui ne dépasse.

Mais comment fait cette fille ?

Stéphanie se lève et s'approche. Elle soulève les papiers. Des articles, des travaux en cours.

Tout est bien rangé, ordonné.

Découragée, Stéphanie retourne vers son poste de travail.

En chemin, elle trébuche. Encore.

Pestant, elle se retourne pour ramasser les documents de sa voisine qu'elle a fait tomber dans sa chute.

Un papier s'échappe.

Une ordonnance.

Séropram, Zoloft et Xanax.

Mais qui est cette fille ?

 

 

 

 

 

17.01.2012

Le dossier 553

 

Florence n'arrive plus à respirer.

Ses poumons sont bloqués, sa tête menace d'exploser, des fourmis montent le long de ses bras.

Elle n'a plus la force de se lever, encore moins de marcher jusqu'à la fenêtre.

Sa tête tourne, elle sent sa respiration se raccourcir de plus en plus.

Florence sent les fourmis dans son bras gauche. Une crise cardiaque ?

A son âge ? Impossible.

Elle doit respirer.

Se concentrer, se calmer.

Mais autour d'elle, la pièce s'est mise à tourner.

Elle ne parvient pas à retrouver son calme.

Florence sait qu'il ne s'agit que d'une crise passagère.

De l'angoisse accumulée. Un stress intense.

Mais elle n'arrive pas à respirer. Elle a beau se concentrer, répéter les exercices maintes fois révisés, elle n'y arrive pas.

Elle est incapable de décroiser les jambes, de laisser retomber les bras le long de son corps.

Si elle les détache de sa poitrine, la douleur s'intensifie. Une pierre, un poids lourd, mort, qui l'asphyxie.

Elle a besoin d'oxygène.

Florence se met à penser à la poste, au loyer, aux factures.

Et sa respiration s'accélère.

Encore et encore.

Elle a mal, elle n'arrive pas à se débarrasser de cette sensation de pesanteur sur la poitrine.

Son esprit est accaparé par les tâches irréconciliables, les deux rendez-vous à la même heure, le même jour, les travaux à terminer, les gens qu'elle doit appeler.

Toutes ces tâches l'oppressent. Elle est incapable de les accomplir, elle est dépassée, elle n'arrive plus à respirer.

Noyée sous les responsabilités, le stress, la montagne de devoirs inachevés qui grandit jour après jour et qu'elle se sait incapable d'escalader.

Le dîner chez les voisins, le désordre dans l'appartement, le dossier 553 à rendre demain alors qu'elle n'en a pas même pris connaissance.

Elle n'y arrivera pas.

Sa respiration est un sifflement.

Aigu.

Rauque.

Elle va mourir, elle le sent.

Florence a besoin d'air. Immédiatement. Tout de suite.

Elle ne peut pas bouger.

Coincée sur sa chaise, tétanisée par la pression contre sa poitrine.

Le téléphone sonne.

Florence décroche. Une amie.

Florence parle quelques minutes. Tente de répondre à son interlocutrice. La conversation s'éternise.

Florence sourit. Eclate de rire. Des blagues, des promesses.

Elle raccroche.

Et remarque que sa main a quitté sa poitrine. Le poids s'est envolé.

Les tâches à accomplir ne se sont pas réduites. Le dossier 553 reste à faire.

Mais Florence y arrivera.

 

12.01.2012

Sans pitié

 

Michel aime la réussite.

Toute sa vie est tournée vers ce but.

Il se lève tôt, avale rapidement un café et s'en va. Il préfère ne pas s'attarder. Chaque minute compte. Autant ne pas en perdre une seule.

Le soir, dans son lit, il établit la stratégie du lendemain. Il pense à tout ce qu'il n'a pas eu le temps de faire pendant la journée. Et se relève afin d'abattre une partie de son travail.

Michel est extrêmement fier de lui. Depuis la fin de ses études, il n'a fait qu'avancer, monter, progresser.

Il a d'abord fondé son entreprise qui, malgré la conjoncture économique défavorable, s'est révélée une réussite. Après avoir remboursé les emprunts, il a ouvert une filiale, puis une deuxième. Puis des dizaines.

Il est aujourd'hui à la tête d'un immense empire.

Et il ne compte pas s'arrêter.

Son carburant se nomme réussite, il a pour habitude de continuer sans jamais faire machine arrière.

Michel est fort, incroyable, magnifique. Pas comme ces perdants qu'il remarque, parfois, dans la rue, regard hagard et pieds trainants.

La démarche de Michel, elle, est souple, rapide. De longues et belles enjambées qui mordent le bitume à pleines dents.

Michel méprise les perdants. Les médiocres. Ceux qui végètent en se lamentant. Qui préfèrent se tourner les pouces et geindre au sujet de leur misérable salaire plutôt que de se lancer à l'assaut de quelque chose de neuf et de florissant. Le temps passé à pleurer et à se lamenter est de l'argent perdu. Un pas supplémentaire vers la misère et la honte.

Aujourd'hui, Michel a rendez-vous avec son frère cadet. Un mauvais moment à passer.

Une tradition établie depuis longtemps, deux heures, deux fois par année, autour d'un déjeuner. Réglé par Michel, évidemment.

Lorsqu'il regarde son frère, Thomas, Michel a de la peine à croire qu'ils sont du même sang. Thomas est l'exemple même du type raté. Un costume froissé, des yeux sans cesse tournés vers le sol ou le plafond plutôt que vers ceux de son interlocuteur, la barbe mal rasée et une légère odeur d'appartement miteux qui se dégage de sa personne.

Pour parachever le tout, Thomas n'a aucune ambition.

Il ne se plaint pas, certes, mais il n'a aucune envie de bouger ses misérables bras ballants pour créer ne serait-ce qu'une rentrée d'argent décente. Il préfère rêvasser, se promener et passer son temps à des activités peu recommandables.

Un type dégoûtant.

Quand il repense à leurs jeux d'enfants, Michel ne comprend pas que son frère, autrefois si vif et si joyeux, puisse en être arrivé à un tel degré de décrépitude.

Mais Michel n'aidera pas Thomas. Quoi qu'il arrive, il laissera son frère se dépatouiller tout seul. Michel est parvenu à son niveau grâce à la persévérance et au travail. Il ne faisait pas partie des nantis. N'avait aucune fortune personnelle ou héritage. Il a travaillé.

Il en attend autant des autres. A commencer par son frère.

Cependant, Thomas ne lui demande rien. Il se contente d'engloutir son repas en le ponctuant de remarques joyeuses et rigolotes. Il blague. Il tente même d'inviter Michel à l'anniversaire de sa fille aînée.

Une môme de sept ans. Une horreur, toujours poisseuse et braillarde.

Michel refuse poliment. Il a d'autres choses à faire.

Le déjeuner traine en longueur. Plusieurs fois, Michel consulte sa montre. Thomas fait durer le plaisir. Il aime visiblement se trouver avec cet homme influent qui est son propre frère. Il doit certainement s'en vanter auprès de ses proches.

Un sentiment de nostalgie traverse furtivement le cœur de Michel. Il revoit Thomas, petit, admiratif. Pauvre Thomas. Comment a-t-il pu se transformer en cette chose médiocre qui se contente de si peu ? Une femme laide comme un pou, deux enfants poisseux et un travail qui lui permet à peine de boucler les fins de mois.

Pauvre Thomas. Même si la pitié ne fait pas partie de ses habitudes, Michel ne peut s'empêcher de plaindre son frère. Pour peu, il lui tendrait la main. Un petit peu. Juste pour lui donner un coup de pouce. Pauvre, pauvre Thomas. Michel le plaint.

Le repas s'achève, il est temps de quitter le restaurant. Thomas se lève et, pour une fois, plante son regard dans les yeux de Michel. Il lui dit :

« Michel, sincèrement, je te plains. »

 

 

 

10.01.2012

Ordre et discipline

 

Amélie est outrée.

Arrivée à huit heures tapantes, elle a ouvert la salle et posé sa veste. Heureuse d'être la première, elle en a profité pour aller chercher le café.

A son retour, toujours aucun signe de vie. Amélie est seule dans son bureau.

Elle a attendu. Une heure. Puis deux. Tout en travaillant. Elle a avancé quelques broutilles en retard, effectué un peu de rangement.

A midi, elle est sortie s'acheter un sandwich. Le jambon-beurre du mardi.

Amélie tient à ce rituel. Le lundi, elle déjeune avec une amie, le mardi, elle achète un jambon-beurre à la boulangerie d'en face, le mercredi également. Le jeudi et le vendredi, elle se contente d'une salade pour compenser les excès de la semaine.

Amélie ne déroge presque pas à ce rituel. Elle y tient. Tout comme à l'heure de sa pause déjeuner qu'elle prend soin de planifier de 12 à 13h afin que le café de 16 heures ne soit pas trop proche du repas. Ainsi, sa digestion n'est pas perturbée.

Georges, son collègue, lui avait promis d'être là aujourd'hui afin de préparer un rapport qui nécessite leur coopération. Amélie est donc arrivée à huit heures pile, s'attendant à trouver son collègue à la porte du bureau.

Aucun signe de Georges.

A dix heures, Amélie a eu de vilaines pensées à l'égard de son collègue qu'elle s'est efforcée d'étouffer. Après tout, il peut avoir eu un accident de la circulation et avoir été emmené d'urgence à l'hôpital.

A onze heures, Amélie a cessé de regarder sa montre toutes les cinq minutes.

A midi, elle est partie déjeuner, ne pensant plus qu'à son sandwich.

A son retour, à 13 heures, le bureau était toujours vide. Amélie s'est résignée. Georges n'allait pas venir.

Ni le matin, ni l'après-midi. Sinon il serait déjà là. Mais quand même. La moindre des politesses eut été de la prévenir.

Amélie a donc avancé son travail personnel, celui qu'elle peut fournir seule.

Jetant parfois quelques regards désobligeants derrière elle, sur la table de son collègue absent. Une assiette vide dans laquelle trônent des miettes de galette des rois oubliées. Depuis vendredi dernier. Une honte. Pour rajouter à cela, une tasse à café visiblement mal rincée est posée en évidence sur tout un tas de dossiers qu'elle devra elle aussi manipuler.

Georges est un être répugnant. Cheveux hirsutes, barbe mal taillée et odeur corporelle trop marquée pour que l'on puisse affirmer qu'il prenne une douche hebdomadaire.

Depuis cinq mois déjà, Amélie maudit le jour où elle n'a pas eu suffisamment de poigne pour s'opposer à l'engagement de Georges. Elle savait qu'il se révélerait détestable et peu ordré mais à ce point ! Si seulement elle avait su !

Et puis, la porte du bureau s'est ouverte. Georges est entré, essoufflé.

Le visage rayonnant. Il lui a souri. L'a saluée.

Amélie a à peine répondu.

Elle a jeté un coup d'œil à sa montre.

14h43 !

Ils avaient rendez-vous pour préparer un dossier et il se permet d'arriver à 14h43 !

Amélie est outrée.

Elle ne comprend pas comment fonctionne son collègue. Le travail commence à 8 heures du matin et se termine à 17 heures. Du lundi au vendredi. Les congés ont lieu le samedi et le dimanche.

Georges ne semble pas s'en rendre compte. Il débarque au milieu de l'après-midi, reste jusqu'à des heures indues au bureau et revient même parfois le dimanche après-midi.

Pour parachever l'horreur, Georges n'obéit à aucun schéma fixe. Parfois, il vient le matin, parfois l'après-midi. Il est certains jours extrêmement productif et affiche tantôt un air maussade. Il ne répond à aucun horaire fixe ni clairement établi.

Même si Georges et Amélie sont libres d'organiser leur travail comme ils le souhaitent, Amélie estime qu'une vie bien rangée et un ouvrage bien cadré sont essentiels à la réussite professionnelle. L'avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt.

Une telle désorganisation désole Amélie. Elle ne peut la comprendre. Georges est une plaie, un résidu.

Et en plus, il joue dans un groupe de rock. Pas même de la vraie musique. Du rock. Il hurle des paroles sans queue ni tête en maltraitant une guitare. Et il lui a même avoué un jour qu'il ne savait pas lire une partition. Alors qu'il se dit musicien !

C'est absolument n'importe quoi ! Il paraît qu'il est même payé pour ses concerts ! Vraiment, Amélie est choquée. Elle qui joue de la trompette dans la fanfare du village depuis des années sait ce que c'est que de la musique et ce qui n'en est pas. Elle ne comprend pas que Georges puisse être payé pour une ânerie pareille. Aucun travail, aucune discipline.

Des hurlements et quelques accords dissonants.

Et en plus il pue.

Vraiment, trop, c'est trop. Amélie est outrée. Elle ne veut plus travailler avec cet énergumène.

Elle prend ses affaires et s'en va. Georges se débrouillera avec le rapport.

 

 

 

04.01.2012

Le prix de la liberté

 

John se sent cerné.

Aucune issue. Aucun abri.

Il est entouré de toutes parts, acculé.

Ses yeux vont et viennent autour de lui. Il tente d'apercevoir les visages, de les repérer. Tous. Ne pas en manquer un seul.

Mais la rue est pleine de monde. Des gens qui déambulent, sacs dans les mains, qui parlent, qui rient, qui se dépêchent.

L'un d'entre eux pourrait le reconnaître.

John doit faire attention. Rester discret.

Surtout ne pas montrer qu'il est là, ici, au beau milieu de la rue.

Se terrer derrière les passants, remonter le col de sa veste, enfoncer son bonnet sur ses yeux.

Mais pas trop. Afin de ne pas verser sur la pente louche du camouflage. Qui attire automatiquement l'attention.

La nervosité est à son comble.

John sent ses jambes se dérober. Il déteste ce qu'il est en train de faire.

Trop de stress, trop d'angoisse, trop de nervosité.

Alors qu'il pourrait être assis, tranquillement, à l'abri, sans arrière-pensée, à sa place.

Mais John a décidé de prendre des risques. Pour son bien-être, pour son équilibre. Et surtout parce qu'il en avait envie.

John a bisé la monotonie. Enfin. Pour la première fois de sa vie, après dix ans passés dans ces locaux, à se demander s'il allait oser, il l'a fait.

Ce matin, John a appelé la secrétaire. Il a pris une voix enrouée. Annoncé qu'il était malade, qu'il devrait rester au fond de son lit. Un jour ou deux. Peut-être même trois.

Puis il a raccroché. Extrêmement fier. Un sentiment de puissance lui a fait relever la tête, soulever les épaules.

Le petit employé modèle devenu un super héro.

Un sentiment qui s'est vite résorbé. Rapidement, John s'est ennuyé. Allumer la télévision dès le matin ? Pour quoi faire ? Lire un livre ? Il n'en avait pas envie.

Il a avait besoin de liberté. Rêver, se promener, flâner.

Alors John a décidé d'aller en ville.

Fureter entre les boutiques, observer les passants.

Mais sitôt arrivé, l'angoisse est apparue.

Et si ses collègues se rendaient en ville pour déjeuner ? Et s'il croisait la secrétaire du bureau d'à côté qui ne travaille qu'à mi-temps ? Et si...

John a pris peur. Peur qu'on le reconnaisse, peur qu'on l'accuse de ne pas être à sa place, au bureau ou fiévreux au fond de son lit.

Une journée de liberté qui peut lui valoir la perte de son emploi. Le chômage. La misère.

John est paralysé. Il voudrait se terrer.

Dans une cave, sombre, invisible. Ne plus ressortir. Jusqu'à la disparition de sa maladie factice.

Il n'ose pas même reprendre le bus en direction de chez lui. Et si le chauffeur le reconnaissait ? Et si quelqu'un parlait ? Le voyait ? L'apercevait au loin ?

John s'en veut terriblement. Il aurait dû aller travailler. Respecter la routine, l'habitude.

Cette prise de risque se révèle beaucoup trop dangereuse. Insupportable. Détestable.

Et s'il tombait malade pour de vrai ? La semaine prochaine ? Il ne pourrait plus se faire porter pâle. Serait obligé d'aller travailler fiévreux, la goutte au nez.

Non, définitivement, John ne recommencera plus.

Cette journée lui a servi de leçon.

La liberté n'est pas faite pour lui.

 

21.11.2011

Une honteuse révélation

 

Dehors, la nuit est tombée.

Les uns après les autres, petit à petit, les bureaux se sont vidés.

Les bruits se sont taris.

Des pas précipités. Quelques aurevoirs, un train qui attend, un dîner qui refroidit.

Tous se sont enfuis.

Vers de douces chaleurs, un cocon familial.

Yvan reste.

Seul.

Il fixe son écran, à la lumière de la lampe, fixée au plafond.

Des lignes défilent.

Des mots. Des phrases. Qu'il s'efforce de lire. Et de comprendre.

Mais il ne parvient plus à se concentrer.

Il est là depuis trop longtemps. Ce matin. Aux aurores. Le soleil n'était même pas levé. Et voilà qu'il fait à nouveau nuit noire.

Une journée entière passée entre quatre murs. Un espace minuscule. Face à un écran illuminé. Aligner des mots. Des chiffres.

Yvan tente de se raccrocher à la signification des lignes qui dansent devant ses yeux.

Il doit entrer dans le corps du texte. Avancer. Travailler.

Oublier les couloirs vides, les bureaux déserts.

Se concentrer sur une tâche. Précise, palpable, facile.

Son esprit s'envole. Les pensées se pressent, nombreuses, bourdonnantes, à la frontière de ses oreilles.

Il voudrait être fatigué. Etendre ses jambes, croiser ses bras et s'endormir sur sa table de travail.

Mais ses yeux sont grands ouverts. Aucune fatigue, aucune lassitude. Il est présent, alerte, vigoureux.

Mais inapte à la tâche.

Des pensées. Trop de pensées.

Elles l'envahissent.

Yvan imagine ses collègues. Jean, en train de lire un roman policier, dans un compartiment de deuxième classe, face à une magnifique jeune femme qu'il ne remarque même pas, emporté par son intrigue. François qui pousse la porte de son appartement et qui manque de se faire renverser par trois petits monstres surexcités réclamant baisers et attention à profusion. Et les autres. Tous les autres.

Qui mènent une vie normale, rythmée par le travail et le retour. Les vacances. Les amours.

Yvan rêve de se glisser dans la peau de Jean. Ou même de François. N'importe lequel de ses collègues. Pourvu qu'il puisse quitter la sienne.

Sa peau gluante.

Sale.

Répugnante.

Yvan regarde à nouveau l'écran de son ordinateur.

Incompréhensible.

Il n'y arrive plus.

Les pensées ont pris le dessus.

Malgré sa fuite éperdue.

Et ce visage. Ce visage si précieux.

Yvan ne peut s'empêcher de l'imaginer, de le créer et de le recréer.

Les contours, l'arrête du nez. Et ces yeux.

Non. Il doit l'effacer. Se concentrer sur ce travail translucide, sur ces lambeaux de vie auxquels Yvan se raccroche.

Yvan rêve de partir. Quitter le bureau, prendre le bus et rentrer.

Mais il ne peut pas. C'est impossible.

Il n'arrive pas à réaliser. Une vie entière jetée aux oubliettes. Des rêves, des promesses, des envies.

Effacés en un coup de gomme. Quelques secondes de trop. Un mot prononcé plus haut que l'autre.

Et sa vie disparaît.

Néant total.

Absence.

Yvan se retrouve seul, derrière un écran terne, face à des phrases indéchiffrables.

Yvan ne peut rentrer chez lui. Le canapé, autrefois synonyme de douceur et d'attente est aujourd'hui marqué du sang de la trahison.

Les rideaux, les étagères, les tapis, tous les meubles crient leur haine, leur désespoir, leur dégoût.

Tous le pointent du doigt, l'accusent, le lapident.

Coupable.

Sale.

Désespérant.

En quelques mots, en quelques secondes, il a tout gâché. L'espoir d'une vie meilleure, d'un avenir, du bonheur.

Parce qu'il avait bu quelques verres de trop. Parce qu'il se sentait confiant. Parce que les temps anciens sont révolus, parce qu'il croyait que tout pourrait lui être pardonné.

Ce soir, Yvan ne veut pas rentrer chez lui.

Il se sent sale, malhonnête, faible.

Ce soir, Yvan n'ose pas affronter le visage des gens qu'il aime.

Ce soir, Yvan ne veut pas voir sa femme, son fils et sa fille.

Ces gens qu'il aime. Croyait aimer. Ces gens qui le rejettent.

Il est sale. Dégoutant.

Un ignoble personnage.

Qui détruit leurs vies. Leur avenir. Leur bonheur.

Et le sien par la même occasion.

Parce qu'il a cru que le moment était venu.

Pensé qu'on le comprendrait. Peut-être même qu'on le soutiendrait.

Mais il s'est trompé. Lourdement.

Il est sale. Dégoûtant.

Il a brisé leur vie. Marqué la maison du sceau de la honte.

Yvan ne peut plus rentrer chez lui.

Revoir sa femme, ses enfants.

Parce qu'il est un individu répugnant.

Parce qu'il leur a parlé de Sébastien.

 

 

 

09.11.2011

Novembre

 

L'eau qui dégouline contre les vitres, l'humidité, les rhumes.

La grisaille.

Julie ouvre les yeux. Tout est gris autour d'elle. Triste. Désolant.

Les passants se hâtent sous les proches des immeubles, les voitures envahissent la chaussée et les quelques feuilles mortes abandonnées sur le trottoir le rendent dangereusement glissant.

Julie resserre son étreinte autour de son parapluie. Des flaques d'eau. De la saleté.

Elle jette un coup d'œil au ciel. Gris. Toujours aussi triste.

Et il ne fait même pas froid. Simplement humide et désolant.

Julie ronchonne contre ses chaussures qui prennent l'eau. D'ici peu, ses chaussettes seront trempées pour la journée. Impossible de se changer. Elle devra sourire, créer un semblant de bonheur sur son visage.

Un bonheur happé par la tristesse de novembre, la pluie, l'obscurité.

Julie pénètre dans l'entreprise. La réceptionniste ne lui adresse qu'un vague coup d'œil désapprobateur. Rien qu'à l'idée de se mettre à la tâche, Julie sent ses jambes flageoler.

Elle n'a pas la force. Pas le courage. Pas l'envie.

Elle pense à son lit douillet qui l'attend. Ce soir. Dans dix heures.

Elle aimerait faire demi tour, marcher sous la pluie sans la protection de son parapluie, se ficher de l'eau qui pénètre à travers la semelle usée de sa chaussure droite, sachant que dans peu de temps elle sera à l'intérieur, au chaud, chez elle, libre d'agir à sa guise.

Mais elle n'est pas libre. Obligations. Travail. Horaires.

Tous les jours. Pendant les trente prochaines années.

Condamnée.

Un travail à perpétuité. Des horaires à tenir.

Par obligation. Parce que c'est comme cela. Parce qu'elle n'a pas le choix.

Elle aimerait partir. Rentrer chez elle ou découvrir le monde. Quitter le gris de novembre.

Mais c'est impossible. Elle a de la chance d'avoir un emploi. On le lui a dit.

Elle en a vaguement conscience.

Mais elle n'a pas envie d'y aller. C'est plus fort qu'elle. L'enfermement, le manque de liberté.

Elle est minée. Epuisée. Si au moins c'était l'été...

Elle pénètre dans la petite pièce qui lui sert de bureau. Odeur de renfermé. De dossier à étudier.

Elle sent ses yeux se fermer. Envie de dormir. De s'étourdir au cœur du sommeil.

Dehors, derrière la fenêtre, la pluie continue. Quelques gouttes. Froides. Grises. Mouillées.

Une journée pour travailler.

Julie se sent molle. Faible. Détestable. Elle a l'impression de laisser passer les heures et les jours. Les uns après les autres, dans l'espoir d'un renouveau, d'une amélioration.

Mais le temps passe, monotone. Le mois de novembre revient chaque année, apportant son éternelle tristesse, son envie de fuite et d'abandon.

Une année comme une autre. Une journée désespérante. Sans soleil et sans joie.

Julie regarde par la fenêtre. Le temps qui passe, les gouttes qui tombent.

Son travail stagne. Elle ne fait rien. Sa vie aussi.

Elle sait qu'elle doit s'activer. Travailler. Avancer.

Mais elle n'en a pas la force. Novembre est un mois mou. Epuisant. Fatiguant. Elle ne veut rien faire.

C'en est assez !

Elle soulève le téléphone. Appelle Robert.

Lui suggère de faire ses valises.

Elle passe en trompe dans le bureau de son patron. Lui annonce son départ.

Pour une semaine. Ou un peu plus.

Il sourit. Il acquiesce.

Elle sort sur le trottoir. Les gouttes d'eau s'insinuent entre les mèches de son chignon soigneusement élaboré.

Elle a oubliée son parapluie. Ses chaussettes sont trempées.

Elle ne s'en aperçoit pas.

Elle observe les arbres.  De l'autre côté de la rue. Le rouge, le jaune. Ces couleurs splendides.

La fière allure des bâtiments sous la pluie. Forts, intacts.

L'odeur de la terre mouillée. Si envoutante, si sensuelle.

Elle ôte son manteau, le rejette sur son bras.

Elle avance, de grandes enjambées, éclaboussant son pantalon, salissant le cuir de ses chaussures.

Julie n'en a cure.

Car pour la première fois de son existence, Julie sent qu'elle maîtrise la situation. Elle est libre. Fière. Belle.

Elle vient de s'octroyer une semaine de liberté.

 

 

 

 

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