27.04.2012

Homéopathie

 

Elle ne sait pas très bien quand cela a commencé.

Elle n'a pas de date précise. De catastrophe. De césure.

Aucun événement marquant. Aucun traumatisme.

Sa vie reste la même. A peu de choses près.

D'infimes modifications.

Ridicules petits changements qui se sont mis en place. Insidieusement. Perfidement.

Elle ne les a pas vus venir. Trop faibles, trop minimes.

Sur le moment, elle avait d'autres préoccupations.

Et puis, c'était tellement faible.

Elle se souvient bien d'avoir remarqué un jour qu'elle avait oublié de se maquiller. Elle a haussé les épaules, souri et estimé qu'elle gagnait ainsi quelques minutes le matin. Le mascara a séché. Un jour, elle l'a jeté.

Elle a refusé une invitation. Parce qu'elle était fatiguée. Et qu'il ne s'agissait pas vraiment d'une amie. Un pot de colle égocentrique agaçant. Elle s'est permis de refuser. Une fois. Deux. De temps en temps.

Elle a cessé de cuisiner. Après tout, elle était seule. Pourquoi se fouler ? Il existe un traiteur chinois, à quelques pâtés de maison. Du pain et du jambon au supermarché. Et des pizzas surgelées. Elle gagnait ainsi un peu d'espace. Du temps pour elle. Pour lire, pour se reposer, pour regarder la télévision.

Elle a découvert ces activités solitaires. Les films du dimanche soir, le téléjournal. Elle ne s'y était jamais intéressée auparavant. Petit à petit, elle y a pris plaisir. D'abord de temps en temps, de manière sporadique, lorsque son esprit était engourdi et ses muscles fatigués. Un verre de vin sur la table basse, quelques bêtises télévisées avant d'aller se mettre au lit.

Elle ne se souvient pas du moment où ce petit plaisir est devenu une obligation. Un rituel quotidien. Soirée télévisée, de 19h à 23h. Avant de sombrer. Abrutissement télévisuel. Engloutissement d'un plat fade réchauffé au micro onde. Ses armoires en sont pleines.

Elle a découvert le bonheur de rester chez elle lorsqu'une grippe la clouait au lit. Tisanes, repos avant de retourner fraîche et guérie à l'attaque de la vie. Elle a passé la journée à éplucher des magasines, à regarder des feuilletons sans âge. Et puis, il a fallut guérir et retourner à son emploi. Six mois plus tard, un léger rhume a fait son apparition. Elle l'a officiellement transformé en gastro-entérite. Qui s'est prolongée. Deux, trois, quatre jours.

Elle a découvert le plaisir d'être légèrement malade pendant que les autres sont au travail. Rester à la maison. Derrière les vitres baignées de pluie, au chaud, à l'abri. Sa santé s'est fragilisée. Elle est restée couchée. De temps en temps, plusieurs fois, régulièrement. Elle y a pris goût.

Elle a cessé d'accompagner ses amis en boîte de nuit. Elle n'avait jamais aimé cela. Le bruit, les paillettes, le monde. Ce n'était pas fait pour elle. Mais elle se forçait. Un jour, elle a refusé. Manque d'envie, de temps, un dossier à terminer pour lundi. Elle a aimé s'affirmer. Afficher ses envies, refuser ce qui ne lui plaisait pas. Elle s'est pourtant efforcée d'y retourner la semaine suivante. Et celle d'après. Puis, elle a à nouveau refusé. Une fois. De temps en temps. Puis régulièrement. Tout le temps. De toute façon, il n'y a que des gamines de dix-huit ans. Elle n'a plus l'âge. Il faut passer à autre chose.

Petit à petit, les autres ont cessé de l'appeler. Elle ne sait pas quand exactement. Cela ne s'est pas fait en un seul jour. Les téléphones se sont espacés. Les sms aussi. Elle a cru à une réaction face à son absence de maquillage. Les autres sont si futiles. Elle a haussé les épaules et le son de la télévision.

Elle jette un regard autour d'elle. Sur le sol, un amas d'objets indistincts. Des vêtements sales, de la vaisselle. Des papiers. Elle n'a pas le courage de ranger. Pas aujourd'hui. Ni demain. Elle est si fatiguée. Tout cela s'est entassé. Insidieusement. Comme le reste.

Sa main repose le paquet sur la table. Panadol 500mg. Le paquet aurait suffit.

Mais elle ne peut pas. Elle n'a pas l'habitude. Sa vie n'est pas violente. Tout s'est produit si doucement. En douceur. Petit à petit.

Elle n'a pas la force d'y mettre un terme. Porte de sortie ou ménage. Trop radical. Ce n'est pas dans sa nature.

Elle relâche son dos, s'appuie au fond du canapé. Allume la télévision. Comme hier, comme demain, comme les jours qui vont suivre. Jusqu'à effacer l'image d'avant. Avant. Pourtant, rien n'a vraiment changé.

 

11.10.2011

Un dernier verre

 

Encore un.

Rien qu'un dernier.

Non, un avant dernier.

Un petit encore et tout ira bien.

Elle a besoin d'oublier.

A chaque gorgée, son esprit se fait plus brumeux.

Petit à petit, la réalité s'estompe.

Les trahisons, les erreurs.

Elle devient forte, capable.

Demain, au réveil, elle reprend sa vie en main.

Le grand ménage.

Elle cesse tous ses travers. Radicalement. Elle sera forte. Elle ne fléchira pas.

Elle sent qu'elle en est capable.

Mais avant d'arrêter, avant de tout recommencer, elle a besoin d'une dernière fois.

Encore un.

Un dernier verre.

Pour effacer la trahison, le désespoir, la solitude.

L'appartement désert, les factures qui s'accumulent, son avenir qui s'obscurcit.

Elle n'a pas le choix.

Elle est obligée de partir, de laisser son esprit s'embrouiller, de devenir quelqu'un d'autre. Quelqu'un de fort, quelqu'un de capable, quelqu'un qui ne risque pas de verser au moindre coup de vent, quelqu'un qui ne jette pas sa vie entière à la moindre difficulté.

Elle a tout perdu.

Sa vie n'est plus rien.

Mais elle sait que tout n'est pas perdu. Elle peut encore y arriver.

Si seulement elle arrête. Si seulement elle n'avale pas ces satanées gorgées.

Mais c'est plus fort qu'elle.

A chaque fois qu'elle passe la porte de la maison, elle n'attend même pas d'avoir enlevé ses chaussures et son manteau.

Elle se rue sur le placard, en dessous de l'évier.

Débouche la bouteille.

Pas besoin de verre. Elle est seule, personne ne la juge, personne ne la regarde.

La première gorgée est incomparable. Une merveille. Un pur bonheur.

Elle y pense toute la journée. Ne se lève que pour l'instant où, enfin, elle pourra refermer la porte derrière elle et, seule, à l'abri de tous les regards, goûter à la première gorgée.

Un délice.

Sublime.

Innommable.

Elle sait qu'elle déchire sa santé en lambeaux et envoie promener sa vie sociale. Pour une simple gorgée. Un verre. Une bouteille.

Le goût incomparable qui descend le long de la gorge et, lentement, réchauffe ses mains, ses jambes, ranime son cœur à la vie.

Mais elle doit arrêter.

Elle n'a plus le choix.

Elle est allée trop loin, elle n'arrive plus à contrôler cette folie qui l'emporte.

Jour après jour, tous les soirs, toutes les nuits.

Elle ne dort plus, n'arrive plus à se concentrer.

Des marques rouges lézardent son nez, ses paupières son gonflées.

Les stigmates de sa passion sont chaque jour plus visibles.

Une passion qui l'entraîne au bord du gouffre. Un danger, une mort.

Elle le sait. Elle en a vu les ravages. On l'a prévenue.

Mais c'est plus fort qu'elle.

Impossible à freiner.

Encore un.

Encore un verre.

Un dernier verre avant d'arrêter.

 

 

26.09.2011

positif

 

Elle ne sait pas très bien à quel moment elle a quitté son bureau.

Elle sait qu'elle a marché.

Quelques minutes. Peut-être une heure ou deux.

Elle est incapable de se souvenir du chemin qu'elle a emprunté.

Elle regarde le bâtiment devant elle.

Beaucoup trop loin. Elle est beaucoup trop loin de son lieu de travail. Elle ne sait pas ce qu'elle fait là. Ses pieds l'y ont guidée, sans but, sans raison.

Elle doit retourner travailler. Avant que quelqu'un ne s'aperçoive de son absence. Avant que l'on ne se mette à poser des questions.

Mais elle n'en a pas la force.

Elle regarde les véhicules, les arbres, les pavés. La ville, autour d'elle. Rien n'a changé. Tout est semblable, habituel.

Et pourtant.

Elle voudrait que les immeubles s'effondrent, que la pluie se mettent à tomber, qu'une nuée de chauves-souris s'abatte sur la tête des passants.

Cet excès de normalité, d'immobilisme lui fait horreur.

Elle a besoin que les événements se manifestent, qu'à l'instar d'une scène triste dans un navet hollywoodien, la pluie se déverse en même temps que ses larmes, que la tempête se déchaîne avec les idées indomptables qui lui martèlent le cerveau.

Mais rien, absolument rien.

Elle jette des regards désespérés aux passants. Ils avancent, sans se détourner, sans s'arrêter.

Elle voudrait que quelqu'un s'arrête, lui parle, lui vienne en aide.

Les gens ne la remarquent pas. Ils avancent, perdus dans leurs pensées, leurs préoccupations. Pour eux, elle n'est rien, absolument rien.

Elle a envie de les secouer. De leur crier la violence qui boue jusqu'à la pointe de ses ongles. De leur expliquer la situation.

Mais elle se contient.

Sa timidité reprend le dessus, son sens des convenances également.

Elle reste seule.

Seule au milieu de la ville.

Seule sur son trottoir au milieu des passants pressés qui l'ignorent.

Elle est invisible.

Et pourtant tout, en elle, hurle sa douleur.

Elle est sous le choc.

Elle ne comprend pas.

Comment. Pourquoi.

Elle pense à sa vie. Ses amis. Son travail.

Ses activités, ses habitudes.

Tout va disparaître.

Emporté par un immense tourbillon, une tempête qui balayera tout sur son passage.

Elle va devoir revoir les fondements même de son existence. Changer ses habitudes, ses manies. Trouver d'autres occupations, vivre différemment.

En a-t-elle envie ?

Elle ne s'en pose pas la question.

Elle est incapable d'y répondre.

Elle est trop choquée, trop étourdie pour pouvoir y penser.

Elle ne s'y attendait pas.

Pas maintenant. Pas si tôt.

Elle ne ressent rien. Tout lui paraît normal. Son ventre, ses pieds, ses mains, son corps entier n'a pas changé.

Elle reste la même personne. Exactement pareille.

Et pourtant.

Elle sait que d'ici quelques temps, tout sera terminé.

Une existence totalement différente. Elle va devoir s'adapter, trouver d'autres moyens.

Elle s'en sent incapable.

Elle ne sait pas quoi faire.

Elle ne réalise pas l'énormité de la vérité.

Tout cela lui paraît aberrant. Absurde.

Elle est si jeune. A peine trente ans.

Elle sait pourtant qu'elle ne peut refuser. Si elle s'y oppose maintenant, elle s'y oppose pour la vie.

C'est maintenant ou jamais.

Accepter et changer. Ou refuser et mourir à petit feu.

Elle a si peur.

Malgré son entourage, elle se sent si seule.

Elle tourne la tête vers le ciel. Bleu, limpide. Aucun nuage. Elle cherche un signe. Désespérément.

Le ciel reste bleu, pur, illisible.

Elle a déjà pris sa décision.

Elle la connaît depuis toujours.

Mais elle a peur. Tellement peur.

Comment est-ce possible ? Pourquoi si tôt ?

Pourtant, le teste était formel.

Impossible de s'y tromper.

Ses mains tremblent encore à l'évocation de ce souvenir.

Elle ne s'en sent pas capable. Pas elle. Les autres, oui. Mais pas elle. Elle n'est pas faite pour cela. Elle a beaucoup trop peur.  Elle n'en est pas capable. C'est trop difficile.

Et pourtant, comme les autres avant elle, elle réussira.

Elle n'a pas le choix.

Malgré ses doutes, malgré ses incertitudes, le test est positif.

Une nouvelle vie bat en elle.

 

 

22.09.2011

Confettis d'oubli

 

Elle tourne la photographie entre ses mains.

Cinq ans ont passé.

Cinq années qui se sont envolées.

Cinq années qu'elle peut rayer d'un trait.

Elle regarde son visage, son sourire. Ses cheveux sont clairs, brillants. Son visage est tourné vers l'objectif, heureux, confiant.

Elle se regarde dans la glace. Ferme les yeux. Des rides sont apparues. Ses joues se sont creusées. Ses cheveux ont foncé. Elle les trouve ternes. Sans vie. Malgré les nombreuses lotions qu'elle y déverse pour les raffermir.

Cinq années inscrites dans sa peau. Dans son corps.

Profondément. Inéluctablement.

Pourtant, elle ne les a même pas remarquées.

Elle a l'impression que cette photo a été prise hier.

Sa confiance, son amour, son adoration.

Aujourd'hui, la souffrance s'est infiltrée dans ses veines et, lentement, contamine son corps.

Jamais plus elle ne ressemblera à la jeune femme de la photo.

Encore cinq années telles que celles qu'elle a vécues et elle aura face à elle une veille sorcière acerbe.

Elle frissonne.

Elle voudrait prendre une machine à remonter le temps.

Faire d'autres choix.

Ne pas reprendre la route.

Rester sur cette plage, face à cet objectif.

Pourtant, elle n'avait pas réellement le choix.

Il n'y a pas de refus radical, de déni, de carrefour.

Sa vie est un long fleuve tranquille.

Un fleuve descendant, triste, plongeant doucement mais sûrement vers un abîme profond et sans retour.

Sur la photographie, elle sourit. Ce n'est pas l'objectif qu'elle regarde. Seul le photographe a pu lui arracher un tel regard. Une confiance absolue. Une joie de vie sans entraves.

Elle repense à cet été, à leurs découvertes, à leurs folies.

Ils ont décidé de continuer ensemble. C'était la seule solution. Une séparation eut été insupportable. Ils ne le souhaitaient pas. Et il n'y avait aucune raison de repartir chacun de son côté.

Ils sont restés.

Tous les deux.

Côte à côte.

Ne se sont pas quittés.

Et cinq années se sont écoulées.

Cinq années entières.

Sans qu'elle puisse les retenir.

Elle a l'impression qu'au fil du temps, ses rires se sont émoussés.

Sa confiance a disparu.

La beauté s'est enfuie.

Elle ne sait pas très bien comment.

Simplement, la magie s'est éteinte.

Elle n'arrive pas à dire quand.

Un jour, au cours de ces années.

Ou peut être dès le début. Mais de manière infime. Petit à petit. Très lentement.

Elle s'est érodée. Ils se sont fanés. Ensemble, côte à côte.

Et maintenant, lorsqu'elle regarde dans la glace, elle voit ce visage triste.

Désagréable. Sec.

Un visage qui souffre. Gonflé d'ambition et de réussite, entravé par la crainte, la peine, l'indécision et l'attente.

Cinq années qu'elle voudrait effacer.

Cinq années qui sont inscrites dans sa chair.

Des marques brûlantes, indélébiles. La tristesse. Pire, la routine.

Ce n'est pas de sa faute à lui. Lui aussi a connu des changements. Une lassitude. Elle s'en rend compte.

Mais elle n'ose aborder le sujet avec lui. Elle se sent coupable.

Elle sait que son ambition démesurée et ses caprices l'ont depuis longtemps lassé.

Il ne sourit plus non plus. Les rêveries d'autrefois sont aujourd'hui éteintes.

Elle ne l'en blâme pas. Ce n'est pas de sa faute. Il ne pouvait pas prévoir.

Elle ne voit pas de solution.

Elle ne peut pas reprendre la route.

Ils ont créé leur propre chemin. La décision prise il y a cinq ans est irrévocable.

Même si elle signe une déchéance. Une descente lente et irrémédiable vers la lassitude et la médiocrité.

Elle n'a de toute façon plus le courage de faire marche-arrière.

Il ne reste qu'une seule solution.

Elle attrape la photographie de ses deux mains.

D'un geste sec, brusque, elle la déchire. Puis, elle recommence l'opération. Plusieurs fois. Elle fabrique des confettis.

Des confettis d'oubli.

Elle ne veut plus voire cette confiance, cette jeunesse, ce bonheur.

Elle lance un dernier coup d'œil au miroir, range une mèche derrière son oreille gauche, essuie une trace de mascara, jette les épaules en arrière et s'en va.

 

 

 

10.08.2011

Déguisement

 

Ses escarpins lui scient les mollets. Chaque pas représente pour elle un surcroit de douleur.

Et pourtant, il faut bien qu'elle avance.

Qu'elle pousse la porte de l'immeuble, pose un pied devant l'autre, rapidement, faisant claquer ses talons sur le sol.

Qu'elle monte dans le bus, avance jusqu'à une place restée miraculeusement libre et s'asseye sans pousser un trop gros soupir de soulagement.

Qu'elle descende du véhicule, parcoure les quelques centaines de mètres qui la séparent du bâtiment dans lequel elle passera les dix prochaines heures.

Elle n'en a pas le courage.

A deux doigts de pousser la porte, de sortir de chez elle, comme chaque matin, elle laisse tomber son sac à main sur le sol et sent son corps s'écrouler, le dos contre la porte refermée.

Elle n'a plus la force.

Elle ne supporte plus de marcher chaque jour, les chevilles lacérées par ces talons gigantesques, le ventre comprimé par sa jupe ajustée.

Elle a envie de tout envoyer valser.

De ressortir un vieux jogging et des baskets. De ne plus se maquiller.

De laisser choir son coiffeur.

Elle n'en peut plus.

Elle en a assez de se travestir, de poser chaque jour des couches de crème sur son visage.

Un visage grimé, un corps déguisé.

Chaque jour, elle joue le même rôle.

Depuis maintenant dix ans.

Dix ans durant lesquels elle s'est levée chaque matin, a enfilé le même type de tenue et a parcouru le même chemin.

Dix ans durant lesquels elle a affiché le même sourire, feint la même nonchalance.

Dix ans durant lesquels, cinq jours par semaine, elle a passé l'essentiel de ses journées dans cette tour brune et opaque. Dix ans durant lesquels elle a économisé, fructifié et embelli son patrimoine.

Son compte en banque rougit de bonheur.

Pourtant, aujourd'hui, elle n'en a plus la force.

Elle a envie d'être elle-même, de se laisser vivre, de goûter le temps.

Durant dix ans, elle a tout donné. Jamais elle n'a compté les heures supplémentaires, les soirées passées à la lumière artificielle à compulser les chiffres microscopiques.

Elle pense à tous les week-ends ensoleillés que son pâle visage s'est efforcé d'oublier, plongé dans les relectures et les transcriptions.

Durant dix ans, elle a donné son âme, sa vie, ses heures.

Aujourd'hui, elle n'en a plus la force. Elle a mal aux pieds, mal au ventre, mal au cœur.

Elle sent qu'elle ne veut plus continuer, qu'elle est arrivée au bout de ses facultés.

Alors, elle referme la porte derrière elle, ôte sa jupe et ses escarpins pour enfiler une tenue confortable.

Aujourd'hui, c'est décidé.

Aujourd'hui, elle commence une nouvelle vie. Une vie qui lui permet de faire ce qu'elle veut, quand elle veut. Une vie qui est à l'écoute de ses sentiments, de ses besoins, de ses envies.

Elle en a les moyens.

Soulagée, elle va s'asseoir sur le canapé.

Elle regarde ses ongles manucurés.

Se creuse la tête un instant.

Elle ne sait pas.

Dix ans se sont écoulés, dix ans durant lesquels elle a tout donné.

Même ses envies. Même ses désirs.

 

 

21.06.2011

Le grand soir

 

Il a envie de partir.

Il regarde les heures défiler. Les secondes, les minutes.

Une éternité qui s'écoule lentement.

Le temps fait du surplace.

Il aimerait se lever, claquer la porte derrière lui.

Mais il ne peut pas quitter le bureau avant dix-huit heures.

Son patron veille au grain.

Il doit tenir.

Ce soir.

C'est le grand jour.

Plus que quelques minutes à tenir.

Les plus longues de sa vie.

Il voudrait accélérer le processus.

Ill boue intérieurement.

Il fait semblant de corriger le rapport. Personne ne remarque rien.

Tout à l'heure, à côté de la machine à café, ses collègues ne lui ont rien dit. Il n'avait pas l'air bizarre. Il paraissait normal. Son impatience ne se criait pas sur son front, son corps, impassible, calme, tranquille, avait la même allure que d'habitude.

Dissimuler.

Il ne doit rien laisser paraître.

Si on lui pose une question, il ne répondra rien. Il ne fait que rentrer chez lui après une journée de dur labeur.

Au fond de lui, l'adrénaline monte. Il a envie de tout envoyer valser. Plus rien n'a d'importance.

Il voudrait partir maintenant. Tant pis pour les quelques minutes qui restent, tant pis pour sa réputation, tant pis pour sa ponctualité.

Mais il s'abstient. Cela ne sert à rien.

Pire, il serait découvert.

Il regarde ses collègues. Des yeux vides. Des regards inexpressifs. Ce sont des pantins. Ils n'espèrent rien. Ils se content de végéter. Ils n'attendent pas plus que ce que la vie leur a déjà offert. Ce travail. Job minable. Payé au lance-pierres et peu valorisant.

Employé de commerce.

Cela veut tout et rien dire.

Ces gens s'y sont fait. Ils sont heureux. Ou, à défaut, ils ne connaissent pas le malheur. Ils ont un emploi, ils ont évité le chômage. Tous leurs amis ne peuvent pas en dire autant. Tant pis si le travail est rébarbatif, si les journées sont épuisantes, si le soleil passe devant la fenêtre sans jamais la franchir. Ils s'en accommodent.

Pas lui.

Lui a d'autres visées.

Son horizon est bien plus étendu. Il veut tout. Le monde, l'univers.

Il sait de quoi il est capable.

Il va renverser la conception de la société, transcender les esprits.

Plus jamais il ne mettra les pieds dans cette petite boîte minable.

Mais pour le moment, il ne faut rien laisser paraître.

Yeux vides, air bovin.

S'y efforcer.

S'y tenir.

Jusqu'à dix-huit heures.

Et après.

La révélation.

Ce soir, il a rendez-vous.

Ce soir, sa vie va changer.

Ce soir, il va enfin se révéler.

Ce soir, il devient musicien.

 

20.06.2011

D'encre et de papier

 

Elle n'en revient pas.

Elle se croyait seule.

Seule face à l'adversité. Seule avec une montagne de problèmes insolubles.

Incapable de les affronter, impossibles à régler. Personne d'autre ne connaissait les mêmes souffrances. Personne ne pouvait la comprendre.

Et voilà qu'elle a découvert ce livre.

Il trainait dans sa bibliothèque depuis plus d'une année. Elle ne l'avait jamais ouvert. Pas le temps. Le titre et la couverture semblaient peu aguicheurs. Elle avait mieux à faire. Des romans plus intéressants. Aventure, policiers, classiques. Elle avait déjà tant de choses à découvrir que ce petit ouvrage était resté seul, oublié. Il avait pris la poussière.

Et puis, ce week-end, prise d'une soudaine impulsion, elle s'en est saisie.

Dehors, il pleuvait. Elle n'avait envie de rien. Ses projets étaient tombés à l'eau, noyés par les orages intermittents, gelés par la température qui avait soudain baissé.

Elle était nerveuse. Elle tournait en rond dans l'appartement. Elle ne savait pas quoi faire mais n'avait rien envie de faire non plus. Elle ne voulait pas contacter d'amis. Encore moins voir sa famille. Elle ne pensait qu'à se terrer sous ses couvertures mais elle n'avait pas sommeil. Son corps était engourdi, elle manquait d'activité mais n'avait pas envie de mettre le bout du nez dehors. Elle préférait végéter dans l'appartement même si elle savait que le lendemain elle s'en voudrait énormément. Une journée complète de gâchée. Irrattrapable. Un week-end enfui, perdu. Et la semaine qui recommence, morne, détestable. Aucune motivation, aucun tonus. A cause d'un week-end gâché.

Elle était consciente de tout cela. Savait qu'elle n'avait qu'à enfiler ses chaussures, attraper un parapluie et aller faire un tour dehors pour se sentir mieux. Mais elle n'avait pas le courage nécessaire pour effectuer les gestes consistant à quitter son vieux jogging pour quelque chose de sortable, attraper les clefs et ouvrir la porte. Elle préférait rester assise. Elle s'ennuyait et regardait le plafond tout en se détestant pour son inaction. Cela lui convenait.

Elle faisait glisser ses doigts sur le rebord de l'étagère, à côté d'elle. Elle s'amusait avec les grains de poussière. Comptait les secondes, les minutes. Puis, elle a attrapé un livre, puis un autre. Elle les avait lus récemment. Elle les avait trouvés médiocres. Elle les a replacés sur l'étagère. Elle s'est emparée du troisième. Un petit volume ridicule. A peine une centaine de pages. Elle l'avait acheté au salon du livre l'année passée sur un coup de tête et ne l'avait jamais ouvert. Pas envie.

Mais là, elle s'ennuyait ferme. Autant l'ouvrir et commencer la première page. Elle verrait bien. Au pire, elle recommencerait à compter les secondes et à se morfondre. De toute façon elle n'avait pas le courage de se lever et d'aller chercher le best-seller qui trônait sur sa table de nuit et qu'elle dévorait en ce moment. Trop loin. Trop d'efforts. Elle devrait se contenter de ce ridicule petit machin.

Elle l'a ouvert. Les premières pages lui ont semblé absurdes. Elle s'est dit que cet écrivain était nul. Catastrophique. Il n'y avait même pas d'histoire.

Et puis, elle s'est laissée aller. Quelques pages de plus. Puis une dizaine. Et une vingtaine.

Elle n'a rien vu passer. Elle s'est prise au jeu. Laissée emporter, petit à petit, dans le tourbillon des mots.

Elle lisait de plus en plus vite.

Le téléphone a sonné.

Juste à côté d'elle. Elle n'avait même pas besoin de se lever pour décrocher. Mais elle n'a pas répondu. Elle ne l'a même pas entendu.

La sonnerie a continué à retentir pendant qu'elle dévorait une page de plus. Puis une autre. Puis encore une autre.

Elle était incapable de comprendre ce qu'elle lisait. Ce n'était pas une histoire. Pas un roman habituel. Il y avait bien une intrigue mais elle sentait que ce n'était pas ce qui était le plus important dans ce petit ouvrage. Il y avait quelque chose de plus. Quelque chose de souterrain, d'invisible à l'œil nu.

Elle lisait sans s'arrêter. Impossible de décoller les yeux de ces lignes. Elle était ligotée, prisonnière. Un plaisir subtile, délicieux.

Son cœur battait la chamade. Elle sentait déjà qu'elle ne ressortirait pas intacte d'une telle lecture. Mais elle ne voulait en aucun cas se préserver. Pour cet auteur, pour ces quelques centaines de pages, elle était prête à mettre en jeu son intégrité mentale.

Elle l'a dévoré.

Lorsqu'elle l'a terminé, elle l'a reposé à côté d'elle, sans bruit.

Estomaquée.

Ce livre avait transformé sa vision de voir les choses.

Elle ne comprenait pas vraiment comment.

Elle ne savait pas très bien ce qu'avait écrit cet auteur.

Mais elle le sentait.

Il la comprenait.

Il avait les mêmes angoisses, les mêmes peurs.

Il concevait la vie comme elle.

Il ressentait les mêmes choses, aux mêmes moments.

Bien sûr, il ne le disait pas de manière explicite, mais elle le sentait. Ce livre lui ouvrait un horizon infini.

Enfin, elle avait quelque chose. Un alter égo d'encre noire sur papier recyclé.

Doucement, elle s'est levée.

Titubant, elle est allée se servir un grand verre d'eau.

Puis, sans même s'en rendre compte, elle a poussé la porte et est sortie sous la pluie battante.

Elle ne sentait ni les gouttes, ni le froid. Elle était transfigurée.

Enfin, elle était comprise.

Aujourd'hui, enrhumée et heureuse, elle affronte la semaine avec sérénité. Elle sait qu'elle n'est plus seule.

 

 

04.06.2011

A 18 ans

 

Elle se souvient. Ses dix-huit ans. Son adolescence. Tout lui paraît tellement lointain.

Elle a l'impression qu'il s'agit de quelqu'un d'autre.

Les pensées, le corps, l'âme, tout est différent.

Dix ans se sont écoulés.

Dix ans qu'elle n'a pas vus passer.

Dix ans qui l'ont transformée.

Elle essaye de se remémorer la jeune fille qu'elle était. Ses passions. Son premier amour.

Elle avait cru mourir. Elle était persuadée que jamais plus elle ne pourrais aimer. Que c'était lui et personne d'autre. Qu'elle ne pourrait pas ressentir deux fois la même chose. Il était unique.

Aujourd'hui, elle sourit. Elle a survécu. Elle ne l'a d'ailleurs jamais revu.

Elle sait vaguement qu'il a terminé ses études quelques temps après elle, qu'il a beaucoup fêté et beaucoup bourlingué mais qu'il est aujourd'hui une tête montante en matière de finance.

Si on le lui avait dit...

Mais si elle avait su, ce que elle, elle deviendrait.

La vie commune. Le mariage.

Elle n'est en rien la jeune fille de dix-huit ans d'autrefois.

Si elle avait pu se voir, aurait-elle choisi de continuer ? De suivre ce chemin, de devenir ce qu'elle est aujourd'hui ?

Certainement pas.

Elle se serait fait horreur.

A vrai dire, elle se fait horreur.

Tous ses idéaux, ses fantasmes, ses rêves.

A dix-huit ans, elle avait la vie devant elle. Elle avait tout pour réussir, toutes les portes ne demandaient qu'à s'ouvrir. Elle pensait que la volonté et la persévérance achèveraient toutes les barrières.

Elle sait aujourd'hui qu'il n'en est rien. La vie lui a réservé des surprises.

Des bonnes comme des mauvaises.

Elle a fait des choix. Des choix qu'à dix-huit ans elle aurait snobés sans même se retourner.

S'est-elle trahie ?

Elle ne sait que répondre.

A dix-huit ans, elle voulait tout. La vie, le bonheur et l'amour. De manière entière et totale. Si elle ne pouvait les obtenir, alors elle préférait la mort. Blanc ou Noir. Aucune demi-mesure.

Aujourd'hui., elle a découvert le gris. Elle s'y est glissée, légèrement d'abord puis entièrement. Aujourd'hui, à vingt-huit ans, elle s'y vautre.

Elle n'est ni heureuse, ni malheureuse. Elle est satisfaite.

Satisfaite. Quel mot terrible. A dix-huit ans, elle l'aurait craché et piétiné.

Elle se dégoûte. Elle voudrait retrouver ses idéaux, ses choix, ses envies.

Mais elle a franchi des barrières, refermé certaines portes. Le chemin qu'elle a emprunté ne se rebrousse pas en si peu de temps. Elle a choisi un itinéraire. Elle ne peut pas l'abandonner en un claquement de doigts.

Il y a son mari, son travail, ses amis.

Il y a les impôts, les assurances, la voiture, le loyer de l'appartement.

Elle a des engagements.

Elle ne peut disparaître du jour au lendemain.

Elle est fichée dans sa vie, dans son existence.

La société lui a ravi sa liberté.

Non, elle se trompe. Elle s'est emmurée. Elle a tissé, involontairement, au cours des années, ses propres liens, forgé de ses mains ces chaînes qui entravent ses rêves d'autrefois.

Et si elle retrouvait ses idéaux d'autrefois ?

Pourtant, elle sait bien qu'elle n'y croit plus. L'amour véritable ? Foutaises. A dix-huit ans, les sentiments sont encore frais, exacerbés. On ne supporte ni la douleur, ni la patience.

Oui mais on vit. On ressent. On vibre.

Et aujourd'hui, elle se contente d'exister. Elle traverse les journées d'un pas serein. Elle goûte du bout des lèvres. Jamais elle ne mord à pleines dents.

Elle veut retrouver ses dix-huit ans.

Oui mais avant, elle doit plier le linge et terminer le dossier pour demain matin.

 

24.05.2011

Terrible journal

 

Jusqu'à tout à l'heure, tout allait bien.

Sonia ne se faisait pas de soucis, elle était plutôt heureuse, la vie suivait son cours.

Elle se rendait à son club de fitness deux fois par semaine, allait déjeuner avec son amie d'enfance le samedi et passait le dimanche à la campagne avec l'élu de son cœur.

Ses semaines étaient bien rôdées, elles se ressemblaient sans pour autant se répéter, gardant chacune leur part de mystère.

Sonia s'estimait heureuse. Elle bénéficiait d'une bonne santé et d'une situation financière plutôt stable. Elle n'avait pas d'enfant mais n'en voulait pas, elle était libre dans le déroulement quotidien de sa routine.

Et voilà que tout à l'heure, la vie de Sonia a basculé.

Comme tous les jours, elle a quitté le bureau à cinq heures et demie, est montée dans le bus juste devant les locaux de sa société et est descendue du véhicule un arrêt trop tôt, comme chaque jour, afin d'effectuer les vingt minutes d'activités physiques recommandées.

Elle a ouvert la porte de l'appartement, posé son sac sur le meuble de l'entrée et déposé le courrier sur la petite table basse du salon.

Elle a mis en route la machine à café et sorti le journal.

Tous les jours, elle s'accordait une demi-heure de pause, dégustant un café et jetant un coup d'œil aux nouvelles, dans le grand fauteuil du salon. C'était son petit plaisir secret, la raison de l'entrain avec lequel elle poussait la porte de l'appartement et enlevait ses chaussures en les faisant valser jusqu'à l'armoire.

Elle a ramassé le journal, mis un sucre dans sa tasse qu'elle a délicatement posée sur une petite soucoupe afin de ne pas tacher la table en verre immaculé du séjour.

Puis, elle a ouvert le journal.

Comme chaque jour, elle a jeté un coup d'œil aux prévisions météorologiques. Rien d'intéressant. Un temps printanier. Beau. Presque chaud. C'était bon signe. Mais son attention n'était pas vraiment au rendez-vous. C'était une sorte d'habitude, de rituel visant à s'informer du temps qu'il ferait le lendemain. Même si, pour elle, cela n'avait pas vraiment d'importance.

Puis, elle a ouvert le quotidien sur les pages mortuaires. Arrêt obligatoire. Il lui fallait savoir si quelqu'un était mort. Pas quelqu'un de proche, bien entendu, sinon elle l'aurait su. Mais une veille amie, la mère d'une vague connaissance. Elle aimait se tenir au courant. Mais comme chaque jour ou presque, elle ne connaissait personne. Elle n'en éprouva aucun soulagement. Elle n'en éprouvait jamais. D'une certaine manière, bien qu'elle ne cherchât pas la mort d'autrui, elle aimait bien connaître le nom d'une personne décédée. Cela lui conférait un sentiment de puissance, l'impression de faire partie de la vie et de l'histoire de sa ville.

Puis, passant rapidement les informations générales et les premières pages du journal relatant les événements dont elle entendrait de toute façon parler aux informations télévisées le soir même, elle a ouvert le journal au chapitre concernant sa ville et sa région.

Elle aimait bien ces pages. Locales. Agréables. Pleines de bons conseils et de petites histoires. Pas d'attentat-suicide ni de famine. Elle s'y sentait chez elle.

Elle n'aimait pas non plus les histoires de procès. Elle leur a jeté un bref coup d'œil mais, en général, c'était toujours la même chose. Meurtres, viols. A des kilomètres de ses priorités.

Puis, elle a fait un tour par les petites annonces. Elle a hésité quelques secondes à acheter un petit chat persan mais a rapidement renoncé. Elle n'était pas assez souvent à la maison pour s'occuper d'un animal. Et puis, le week-end, l'élu de son cœur l'emmenait chez lui, à la campagne. Elle n'aurait pas le temps. Non, ce n'était pas une bonne idée.

Elle s'est attardée quelques instants pour boire une gorgée de café encore brûlant. Elle ne lisait plus le texte du journal. Elle rêvait. Au week-end qui allait venir, aux perspectives que lui réservait la vie.

Ils partiraient bientôt en voyage. Lui et elle. Il le lui avait promis. Ils ne vivaient pas encore ensemble, tenaient à leur indépendance, mais ils s'aimaient. Leur relation était solide. Et elle gardait sa liberté. Elle était heureuse. Pleinement heureuse. Elle sourit un instant avant de chasser l'élu de son cœur de ses pensées. Elle le verrait dimanche.

Elle s'est remise à lire le journal. Mais le temps avait déjà bien avancé. Alors elle s'est dépêchée de le terminer. Sinon, sa série télévisée allait commencer sans elle. Et elle adorait voir les premières minutes de l'intrigue ainsi que le générique. Sans ces prémisses, la série n'avait plus la même saveur. Chaque détail avait son importance.

Elle s'est retrouvée à la page des naissances. Une page qu'elle n'aimait pas particulièrement. Elle n'avait pas d'enfant et n'en voulait pas. Elle aimait sa liberté. Pourtant, certaines de ses amies, la majorité d'entre elles, même, avait fait le choix d'en avoir. Et elle pouvait régulièrement lire le prénom de leur progéniture sur les annonces publiées par les diverses maternités de la région. Cela lui conférait un sentiment bizarre, une sorte de pincement inexplicable. Pas de la jalousie, ni du dépit. Elle ne savait pas quoi exactement. Mais elle n'aimait pas. Alors, en général, elle ne s'attardait pas sur ces pages.

Mais là, sans faire exprès, elle a remarqué que l'un des nouveau-nés avait été baptisé « Sonia », comme elle et sa grand-mère avant elle. Elle en a été touchée. Un léger sentiment de bonheur, diffus, minime. Mentalement, elle a souhaité au nourrisson une belle vie, une rentrée heureuse dans l'existence. Puis, elle a jeté un coup d'œil au nom des parents.

Et là, sa vie a basculé.

L'élu de son cœur. Et une autre femme. Sa femme. La sienne.

Jusqu'à tout à l'heure, tout allait bien. Maintenant, sa vie a basculé. Tout est terminé.

 

 

23.05.2011

Quelque chose en elle s'est brisé

 

Quelque chose en elle s'est brisé.

Elle aimerait comprendre.

Elle aimerait savoir.

Pour pouvoir réparer.

Mais elle ne sait pas.

Une pile de journaux aux couleurs chatoyantes est posée sur la cheminée.

Elle ne la voit même pas. Les quotidiens se sont empilés les uns sur les autres. Elle ne les a pas ouverts.

Ils ne l'intéressent pas.

Elle est assise sur le canapé, les jambes repliées sous son corps.

Dehors, le soleil brille. Depuis la fenêtre entrouverte, elle peut entendre l'agitation de la rue, le brouhaha des discussions animées sur la terrasse du café, au coin de la rue.

Mais elle reste sur son canapé, les jambes pliées, les bras ballants.

Son regard se promène sur les meubles, les objets de l'appartement.

Elle ne les voit pas.

Elle remarque la fine couche de poussière qui macule la télévision, le désordre sur la table.

Elle déteste la saleté, vénère la propreté. Mais elle n'a pas envie de ranger.

Elle n'est pas fatiguée. Elle n'a pas sommeil.

Mais elle n'a pas envie de bouger.

Elle sait que le soleil est bénéfique pour la peau, pour le moral, pour la vie.

Mais elle n'a pas envie de sortir.

Plusieurs amies l'ont appelée pour lui proposer diverses activités.

Elle ne les a pas recontactées.

Elle reste seule, assise, jambes croisées et bras ballants sur son canapé.

Elle a envie de tout.

Mais elle ne veut rien faire.

Elle se sent brisée, tordue.

Elle a envie de croquer la vie, de se ruer sur les bords du lac, de parler pendant des heures et de refaire le monde.

Mais elle n'en a pas le courage

Elle imagine son sourire, les blagues de ses amis, les promenades au clair de lune. Elle imagine les voyages, les promesses et les rêves.

Elle imagine.

Mais elle ne répond pas au téléphone-

Elle reste assise, seule, sur son canapé.

Quelque chose en elle s'est brisé.

Elle aimerait pouvoir le réparer.

Mais elle ne sait pas de quoi il s'agit.

La vie lui est désormais interdite.

Elle reste assise, sans bouger.

Elle voudrait sortir, voir des gens.

Mais elle en est empêchée.

Quelque chose est brisé.

Sa confiance en elle a disparu.

Elle ne sait plus qui elle est, ce dont elle est capable.

Elle a peur.

Elle se terre sur son canapé.

Elle est abîmée, tordue.

Mais elle ne souffre pas. Elle ne ressent plus rien.

Elle imagine. Elle rêve.

Mais elle ne fait rien.

Elle est brisée et ne sait comment se réparer.

Elle n'a plus confiance en elle et pourtant rien n'a changé.

Elle sent que la vie lui échappe.

Mais elle reste assise.

Elle ne peut pas crier à l'aide, ne sait pas à qui s'adresser pour pouvoir la raccommoder. Elle voudrait retrouver sa confiance, son entrain.

Mais elle est brisée.

Mais elle est seule, assise sur son canapé.

La vie s'écoule, les jours passent. Elle ne ressent rien. Elle ne souffre pas. Elle ne sourit pas.

La vie a passé. La confiance n'est jamais revenue.

Elle est restée seule, sur son canapé.

Elle n'a pas ri, elle n'a pas souffert. Elle n'a pas vécu.

 

 

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